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Temps de lecture : 15 minutes

27 septembre 2026

Rendre l’intelligence bon marché, créer le premier labo IA, calculer avec de l’ADN, traiter l’ostéoporose et vacciner contre ébola… c’est parti pour Électroscope #40.

L’intelligence artificielle n’a jamais été aussi peu chère à utiliser

L’IA nécessite toujours plus d’infrastructures… mais coûte toujours moins. Pour faire tourner les modèles les plus puissants, il faut davantage de puces, d’électricité et de data centers. Et pourtant, le coût d’une performance d’IA s’effondre à une vitesse spectaculaire : −47 % par trimestre depuis 2023. Soit une division par 13… par an !

Pour comprendre le phénomène, il faut distinguer deux choses : le prix de fabrication d’une intelligence artificielle et le prix de son utilisation. Les entreprises investissent des sommes considérables dans les puces, les serveurs, les infrastructures et l’électricité. Mais, une fois les modèles disponibles, les progrès techniques, la concurrence et l’optimisation des calculs permettent d’obtenir une même réponse avec toujours moins de ressources.

C’est particulièrement visible avec les modèles dits de « raisonnement », capables de consacrer davantage de calcul à un problème complexe avant de produire une réponse. Dans une récente étude, l’institut indépendant Epoch AI a ainsi comparé les performances de différents modèles sur cinq familles de tests consacrés notamment aux mathématiques, aux sciences et aux jeux de réflexion. Le constat est spectaculaire : pour un même niveau de résultat, le coût baisse en moyenne de 47 % par trimestre. La baisse est encore plus rapide en mathématiques, autour de 50 à 52 % par trimestre !

Graphique montrant la diminution rapide du coût par tâche des modèles d'IA selon leur niveau de performance entre 2024 et 2027.

Un exemple permet de mesurer l’ampleur du phénomène. En janvier 2025, le modèle o3 d’OpenAI pouvait atteindre environ 75 % à un test de « niveau doctoral » en physique, chimie et biologie, pour un coût estimé à 30 centimes par question. Moins de 18 mois plus tard, Epoch AI estime qu’un modèle plus récent atteint désormais la même performance pour seulement 0,0004 dollar par question, soit une baisse d’un facteur 725.

Une baisse plus rapide que pour les grandes technologies du passé

Cette évolution rappelle les gains spectaculaires observés dans l’informatique ou les batteries, mais elle se déroule à une vitesse bien supérieure encore. D’après Epoch AI, la baisse du coût d’une performance donnée en IA est 4 fois plus rapide que celle observée pour le séquençage de l’ADN et environ 6 fois plus rapide que celle du calcul informatique. A-t-on jamais vu une technologie qui progresse aussi rapidement ?

Graphique comparant la chute spectaculaire du coût de l'IA à d'autres technologies comme l'ADN, les batteries et l'électricité.

Or, lorsque le coût d’une capacité technologique chute aussi vite, l’enjeu n’est plus de chercher à payer moins pour le même service. Il devient possible d’en utiliser beaucoup, beaucoup plus… pour un prix moindre. Si chaque requête coûte des dizaines de centimes, on doit limiter son utilisation. Lorsqu’elle coûte une infime fraction de centime, l’arbitrage est transformé : il devient possible pour une petite équipe scientifique disposant d’un budget limité de multiplier quasi indéfiniment les calculs, simulations et hypothèses testées.

À mesure que le coût de l’intelligence artificielle devient pratiquement marginal, le calcul économique s’inverse, donc, pour toute organisation : la question n’est plus de savoir s’il est rentable d’utiliser l’IA, mais s’il est encore rationnel de continuer à s’en passer…


Quand l’IA prend les commandes du labo de recherche

Construire un laboratoire en seulement 12 semaines, puis en confier une part du pilotage à l’intelligence artificielle : c’est l’annonce faite le 24 septembre par C5R ! Le projet s’inscrit dans un mouvement plus large vers les « laboratoires autonomes », où l’intelligence artificielle participe directement à la conduite des expériences.

L’IA sait déjà écrire du code, analyser des données et proposer des hypothèses. Mais peut-elle faire de la science dans le « monde IRL » ? C’est la question posée par C5R, une jeune entreprise de San Francisco qui vient de présenter Facility-0, un laboratoire conçu pour permettre à des modèles d’IA de planifier, d’exécuter et d’analyser de véritables expériences scientifiques. Son installation réunit des équipements couvrant la chimie, la biologie et la science des matériaux, depuis les pipettes jusqu’aux presses hydrauliques.

Le principe est de donner aux modèles d’IA un véritable « espace de travail physique ». À partir d’un objectif scientifique, ils peuvent alors examiner les ressources disponibles, lire les spécifications des instruments auxquels ils ont accès, concevoir une expérience sous forme de code, piloter les machines, analyser les résultats puis décider de la suite.

Attention, C5R ne présente pas (encore) un scientifique artificiel autonome capable de remplacer une équipe de chercheurs ! L’entreprise décrit plutôt un système où le modèle pilote des équipements et donne aussi des instructions à des opérateurs humains. Le défi consiste à fusionner quatre éléments qui fonctionnaient jusque-là séparément : le raisonnement de l’IA, les machines, les résultats expérimentaux et l’intervention humaine.

La nouvelle frontière : savoir quoi faire quand quelque chose déraille

Cette approche répond à une limite des IA actuelles. Beaucoup de tests scientifiques demandent à un modèle de résoudre un problème sur ordinateur, à partir de données déjà propres et disponibles. Or, comme tout scientifique le sait, la recherche expérimentale est bien moins… ordonnée : il faut préparer les échantillons, manipuler du matériel délicat, gérer des contraintes de temps et de ressources, savoir interpréter des mesures imparfaites, et surtout réagir lorsqu’une expérience ne se déroule pas comme prévu.

C’est ce que C5R cherche à mesurer avec SciUniverse, son benchmark consacré au travail scientifique de bout en bout, dont la première version comprend 92 tâches. Les analyses montrent que les meilleurs modèles commettent des erreurs qui paraissent élémentaires à un expérimentateur humain : tenter de manipuler un échantillon encore congelé, réutiliser une même pointe de pipette entre des échantillons d’ADN, etc. Preuve que la théorie ne suffit pas à posséder les réflexes pratiques du labo… mais c’est justement l’enjeu de Facility-0 que d’apprendre aux modèles à les acquérir !

La startup tente ainsi de répondre à une question encore largement ouverte : l’intelligence artificielle peut-elle passer de son statut actuel d’assistant scientifique à celui de véritable expérimentateur ? Pour l’instant, les premiers essais suggèrent qu’entre une bonne idée et une expérience réussie, il reste encore beaucoup de pipettes et d’imprévus à maîtriser.


Un ordinateur à ADN : quand des molécules se mettent à calculer

Et si un ordinateur pouvait calculer sans puce électronique, simplement en laissant des molécules s’organiser ? À l’université de Maynooth, en Irlande, des chercheurs ont mis au point le premier ordinateur moléculaire constitué de brins d’ADN, capable d’effectuer des calculs en évoluant « naturellement vers la bonne réponse ».

L’idée de faire calculer des molécules n’est pas nouvelle. En 1994, l’informaticien Leonard Adleman avait démontré qu’un problème mathématique pouvait être résolu à l’aide de molécules d’ADN. Depuis, les chercheurs explorent le potentiel de cette matière biologique pour stocker et traiter de l’information. L’équipe de Maynooth s’inscrit dans cette histoire : elle travaille depuis plusieurs années sur l’auto-assemblage de l’ADN, les algorithmes moléculaires et les ordinateurs capables de fonctionner à l’échelle nanométrique.

Leur nouveau système va plus loin en s’intéressant à une question fondamentale : plutôt que de lutter en permanence contre les erreurs de calcul, pourquoi ne pas concevoir un ordinateur à ADN dont la bonne réponse serait « l’état moléculaire le plus stable » ?

C’est le principe du « Scaffolded DNA Computer ». Dans un tube contenant un brin d’ADN servant de support et d’autres petits brins d’ADN programmés, les chercheurs modulent la température du mélange. En refroidissant, les petits brins se fixent au support et entrent en compétition pour occuper différentes positions. Chaque liaison contribue à déterminer la suivante : les assemblages qui correspondent au programme sont plus stables, tandis que les associations incorrectes peuvent se détacher et être remplacées. Le système explore ainsi de nombreuses configurations en parallèle et se stabilise progressivement dans celle qui correspond au résultat recherché. C’est un mode de calcul qui repose donc sur la thermodynamique : la bonne configuration est la plus « énergétiquement favorable ».

Les expériences ont porté sur dix programmes : addition, multiplication, division, détection de parité ou encore reconnaissance de séquences. Le système a réalisé des calculs allant jusqu’à 100 bits. Pour les petites opérations, certaines exécutions ont abouti en environ une minute, tandis que des calculs plus complexes peuvent nécessiter plusieurs heures. Le dispositif a également été réutilisé jusqu’à 25 fois en changeant les données d’entrée.

Une recherche fondamentale soutenue par l’Europe

Ces travaux s’inscrivent dans un programme européen plus vaste : DISCO. Lancé en 2024, ce projet a pour ambition de réunir le stockage et le calcul dans une même infrastructure moléculaire : enregistrer des données dans l’ADN, les lire, les modifier, puis effectuer des calculs directement sur ces données. Avec l’aide de partenaires industriels, le projet doit faire passer ces technologies d’un prototype de petite taille à des systèmes capables de traiter plus de données, avec à terme des architectures d’ADN en deux dimensions.

L’objectif immédiat n’est pas ici de remplacer les ordinateurs classiques, ni les centres de données : un processeur électronique reste beaucoup plus rapide. Il s’agit plutôt d’explorer une autre manière de calculer et de stocker l’information, potentiellement bien moins gourmande en ressources et particulièrement adaptée à l’échelle moléculaire.

Infographie expliquant le fonctionnement d'un ordinateur moléculaire à ADN basé sur la thermodynamique.

Ostéoporose : une thérapie par cellules souches fait chuter les fractures de 94 %

Et si, plutôt que de ralentir la fragilisation des os causée par l’ostéoporose, on pouvait aider l’organisme à les réparer ? Une étude clinique menée en Espagne annonce des résultats spectaculaires : une seule perfusion de cellules souches prélevées chez les patientes a été associée à une chute de 94 % de la fréquence des fractures !

L’étude, publiée le 11 septembre dans la revue Cell, porte sur dix femmes âgées de 51 à 72 ans, toutes atteintes d’une ostéoporose avancée et ayant déjà subi des fractures de fragilité. Des chercheurs de l’université de Murcie, en Espagne, ont prélevé des cellules souches mésenchymateuses dans la moelle osseuse de chaque patiente, avant de les modifier.

Ce choix n’est pas anodin : ces cellules peuvent se transformer en ostéoblastes, les cellules qui fabriquent l’os, et sécrètent aussi des molécules favorisant la réparation des tissus. Elles avaient donc, sur le papier, tout pour devenir un outil de régénération osseuse. Leur défaut restait toutefois leur capacité limitée à rejoindre spontanément les zones osseuses après une injection dans le sang. C’est ce problème que les chercheurs ont voulu résoudre.

Cette modification en laboratoire n’a pas porté sur leur ADN, mais sur leur surface, retouchée grâce à une technique dite de « glycocalyx editing », consistant à modifier la couche de sucres qui se trouve à la surface de toutes les cellules vivantes. Le but : leur donner en quelque sorte un « code postal biologique » qui favorise leur transit vers la moelle osseuse et le tissu osseux. D’où le surnom de « cellules souches avec GPS ». Une fois préparées, les cellules ont été réinjectées par une unique perfusion intraveineuse.

Un premier essai clinique unique en son genre

Le résultat le plus frappant concerne les fractures. Sur les deux années précédant l’injection, les dix participantes cumulaient environ 8 fractures par an. Sur les deux années suivantes, ce chiffre est tombé à 0,5 par an, soit une diminution de 94 %. Les examens ont également montré une augmentation de la formation osseuse, de la densité minérale volumétrique et de la quantité de tissu osseux. Aucun événement indésirable grave lié au traitement n’a été observé pendant le suivi, qui s’est étendu sur environ six ans.

Une piste qui soulève un intérêt immense. Pour rappel, rien qu’en France, près de 3 millions de femmes et 800 000 hommes seraient concernés par l’ostéoporose. Une maladie qui est particulièrement fréquente après la ménopause : l’Assurance maladie estime qu’autour de 65 ans, 39 % des femmes souffrent d’ostéoporose, une proportion qui atteint 70 % après 80 ans. Par ailleurs, les traitements actuels visent principalement à freiner la perte osseuse et à réduire le risque de fracture. Il n’existe pas de traitement curatif.

Cette nouvelle approche veut changer cela, en stimulant les mécanismes de réparation et de formation de l’os. L’étude constitue une première étape, avec des résultats qui doivent maintenant être explorés sur des cohortes plus importantes. Les auteurs préparent justement un second essai clinique, prévu en 2027. Celui-ci vérifiera si la baisse des fractures peut être reproduite à plus grande échelle, avec un groupe de contrôle.

Infographie expliquant le traitement expérimental de l'ostéoporose par cellules souches pour reconstruire et renforcer le tissu osseux.

Ebola : le vaccin Ervebo à l’épreuve du virus Bundibugyo

Alors que l’épidémie causée par le virus Bundibugyo continue de progresser en République démocratique du Congo, les autorités sanitaires misent sur un vaccin déjà homologué contre une autre espèce du virus causant Ebola. À Bunia, en Ituri, des travailleurs de première ligne ont commencé à recevoir l’Ervebo le 19 septembre. L’objectif : déterminer si ce vaccin protège contre le virus responsable de l’épidémie.

À Bunia, médecins, infirmiers et autres professionnels exposés au virus ont commencé à être vaccinés le 19 septembre. L’essai clinique, qui doit cibler quelque 20 000 travailleurs de première ligne et s’étendre sur neuf à douze mois, a déjà été déployé dans les provinces de la Tshopo et du Bas-Uélé. Il s’étend désormais à l’Ituri, épicentre de l’épidémie.

L’enjeu est majeur : Ervebo est homologué contre Ebola pour le virus Zaïre, mais pas contre le virus Bundibugyo, qui est responsable de la flambée actuelle. Aucune protection vaccinale spécifique contre ce dernier n’est disponible, à ce stade. Les chercheurs cherchent donc à savoir si ce vaccin pourrait offrir une forme de « protection croisée ».

Bien qu’ils appartiennent au même genre viral, les virus Zaïre et Bundibugyo sont deux espèces distinctes d’Orthoebolavirus. Ils causent néanmoins des maladies aux symptômes très proches : fièvre, fatigue, douleurs, vomissements, diarrhées et, dans certains cas, hémorragies… ce qui ne permet généralement pas de les distinguer cliniquement.

Ervebo utilise un virus génétiquement modifié afin de déclencher une réponse immunitaire : il est administré en une seule injection et son efficacité est établie contre le virus Zaïre. Des données préliminaires suggèrent qu’il pourrait apporter une certaine protection contre le virus Bundibugyo, mais il reste à déterminer dans quelle mesure elle est efficace chez l’être humain, et si elle permet de réduire les formes graves de la maladie.

Une course contre la progression du virus

La situation actuelle reste très préoccupante. Selon le dernier bilan de l’OMS, la RDC compte 7 890 cas confirmés de maladie à virus Bundibugyo et 3 799 décès. L’épidémie touche 63 zones de santé réparties dans sept provinces. L’Ituri reste la province la plus affectée, même si le virus continue de gagner de nouveaux territoires.

La riposte se heurte à des obstacles majeurs : insécurité, déplacements de population, accès limité aux soins et difficultés pour retrouver et suivre les personnes ayant été en contact avec des malades. Dans ce contexte, protéger les personnels de santé constitue un enjeu particulier. Leur exposition est importante, alors même qu’ils jouent un rôle essentiel dans le dépistage, la prise en charge des patients et le contrôle de la transmission.

Les résultats de l’essai vont déterminer comment les prochaines épidémies de Bundibugyo seront combattues. Si l’Ervebo se révèle suffisamment protecteur, un vaccin déjà disponible pourrait constituer une arme supplémentaire contre cette espèce virale. Dans le cas contraire, il faudra poursuivre la recherche pour mettre au point un vaccin spécifique.

Infographie sur l'essai du vaccin Ervebo contre l'espèce Bundibugyo du virus Ebola en République démocratique du Congo.

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