Une simple tisane suffirait à éradiquer le paludisme. Mais l’OMS et Big Pharma s’entendent pour en priver l’Afrique. Relayée par l’audiovisuel public, cette fable complotiste aurait pu rester anecdotique si elle n’avait inspiré un faux remède contre le Covid, au prix de milliers de vies.
Le complot de la tisane
« On se demandera un jour pourquoi tout ce temps perdu, toutes ces victimes, tout ce business. » s’interroge la voix de Juliette Binoche en conclusion de Malaria Business. Le film de Bernard Crutzen, réalisé avec l’appui de France Télévisions et de la RTBF, déroule une thèse limpide, essai clinique à l’appui : les infusions d’armoise, un petit buisson qu’on nomme aussi artemisia, permettraient de prévenir et de guérir le paludisme avec une efficacité spectaculaire. Une potion miracle que les géants du médicament, bien aidés par la mainmise de Bill Gates sur l’OMS, cacheraient soigneusement à la population.
Trop gros pour être vrai ? Peu importe. La presse applaudit une « enquête accablante », un « documentaire poignant », tandis que le film accumule les distinctions, du Festival international du grand reportage d’actualité à Reporters sans frontières. Il est même projeté à l’Assemblée nationale, à l’initiative des députés Cédric Villani, premier vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (LREM), et Stéphane Demilly, président du groupe d’études « Santé mondiale : paludisme, sida et tuberculose » (UDI). De son côté, TV5Monde le transforme en support pédagogique à destination des enseignants et de leurs élèves.
Des traditions et un prix Nobel
L’histoire débute en Chine, en 1967, avec le projet 523. En pleine Révolution culturelle, l’armée de la République populaire mobilise plus de 500 chercheurs pour trouver un traitement contre la malaria. Parmi eux, une jeune scientifique, Tu Youyou, décide de fouiller dans les décoctions de la médecine traditionnelle. Elle passe au crible plus de 2 000 recettes, dont l’immense majorité s’avère sans effet. Mais une tisane retient son attention.
Tu Youyou comprend qu’il ne faut surtout pas préparer la plante, l’Artemisia, en infusion, mais l’extraire à froid, car la chaleur dégrade le principe actif. De ce travail naît une molécule, l’artémisinine, dont sont tirés les médicaments recommandés aujourd’hui et administrés en combinaison avec d’autres — jamais seuls. Une découverte qui vaudra à Tu Youyou le prix Nobel de médecine en 2015.
Le jury prendra soin de préciser que la récompense va à une chercheuse qui s’est inspirée de la médecine traditionnelle, non à la médecine traditionnelle elle-même, une nuance qui échappera à beaucoup. La Chine s’engouffre dans la brèche et, en 2017, fait reconnaître la médecine traditionnelle chinoise par l’Assemblée mondiale de la santé. Tant pis si ladite médecine « connaissait » l’Artemisia comme elle « connaissait » des centaines d’autres remèdes totalement inefficaces, et qu’elle l’utilisait de la pire des façons. Le pays n’élimine le paludisme qu’en 2021, au terme de décennies de dépistage, de traitements standardisés, de lutte antivectorielle et de surveillance sanitaire — pas grâce à la consommation d’infusions.
La femme qui croyait en l’Artemisia
Pourtant, depuis la guérison spectaculaire d’un ami écrivain, une femme croit dur comme fer à l’efficacité de la tisane. Lucile Cornet-Vernet, orthodontiste parisienne, fonde en 2012 l’association La Maison de l’Artemisia et décide de diffuser la culture de la plante à travers l’Afrique. Peu importe qu’il s’agisse de l’Artemisia annua, étudiée par Tu Youyou, ou de l’Artemisia afra, sa cousine africaine, qui ne contient pas d’artémisinine. L’association extrapole des effets chez l’être humain à partir d’une étude in vitro, pourtant présentée par ses auteurs comme une simple piste de laboratoire, pas comme une validation de traitement.
« Fervente catholique », Lucile Cornet-Vernet raconte recevoir un miracle par jour et place son combat « entre les mains de Dieu ». La Fondation Terra Artemisia, créée en 2017 pour soutenir son action, est abritée par la Fondation Caritas France, émanation du Secours catholique. Sur le terrain, plusieurs Maisons africaines s’installent dans d’anciennes missions, sur des terrains diocésains, avec des volontaires envoyés par Fidesco, l’ONG de la Communauté de l’Emmanuel. Le programme « Diocèse sans palu » s’appuie sur les paroisses, les séminaires et les monastères pour distribuer la plante.
L’imaginaire, lui, glisse vite du sacré à l’occulte. Pour se procurer des semences, le site de l’association renvoie vers Kokopelli, la structure de Dominique Guillet. On y lit que l’Artemisia est « la Déesse des Païens et la Mère des Sorcières », un « grain de sable dans les rouages du cartel pharmaceutique », dont les médicaments-poisons seraient distribués par « l’Organisation des Menteurs de la Santé ».
Doc Artemisia
Lucile Cornet-Vernet n’est pas la seule à croire aux vertus de la plante. Jérôme Munyangi, médecin congolais, est l’auteur des travaux cités par le film et la principale caution scientifique de l’association. Celui-ci se pose en chercheur africain persécuté, évoque des arrestations, du vol de matériel et même une tentative d’empoisonnement. En 2019, il obtient l’asile en France, où il est accueilli en héros.
En pleine pandémie de Covid-19, Le Monde relaie sa « quête de 2 millions d’euros » pour lancer son « protocole Artemisia ». Puisque la plante est présentée comme un remède miracle contre le paludisme — à l’image de la chloroquine — pourquoi ne fonctionnerait-elle pas aussi contre ce nouveau virus qui bouleverse la planète ? Le journal détaille la cagnotte, cite ses soutiens, parmi lesquels les footballeurs Claude Makelele et Blaise Matuidi, et précise le montant déjà récolté. L’article évoque une possible « solution africaine à la pandémie » et conclut qu’il aura fallu une crise mondiale pour que ses travaux soient « enfin pris au sérieux ».
Deux mois plus tard, grâce au travail de plusieurs médecins et méthodologistes, notamment André Gillibert, Pierre Tattevin, Florian Naudet et Nathan Peiffer-Smadja, ses deux essais cliniques sur l’Artemisia sont rétractés. Cosignés par Christian Perronne, future figure médicale majeure de la désinformation sur le Covid, ils présentent des anomalies grossières : des patients supposément distincts affichent des mesures biologiques strictement identiques, parfois par paires, parfois par blocs de 80. Une uniformité incompatible avec de véritables données cliniques. Les effets indésirables, eux, apparaissent systématiquement par multiples de cinq, comme s’ils avaient été arrondis à la main plutôt que réellement comptabilisés.
Munyangi crie à la « dictature médico-scientifique », aux « mains noires » qui s’enrichissent d’un « business mortel autour de la malaria ». Dans une rhétorique antivaccinale caractérisée, il oppose une plante qui « n’a jamais tué » aux « victimes des vaccins » et se rapproche des milieux complotistes gravitant autour de RéinfoCovid.
À l’exception de L’Express, les médias qui avaient encensé Malaria Business et offert à Munyangi ou Cornet-Vernet tribunes, portraits et relais promotionnels ne consacreront pas une ligne à la rétractation des études.
Le drame malgache
Mais entre-temps, le 24 mars 2020, Lucile Cornet-Vernet écrit aux ministres de la Santé et aux présidents africains pour proposer d’étudier l’Artemisia contre le Covid. Dans sa lettre, elle souligne que Madagascar en possède d’importants stocks.
Quinze jours plus tard, le président malgache Andry Rajoelina annonce à la télévision avoir reçu une lettre indiquant que son pays possédait un remède potentiel. Selon Le Monde, c’est bien celle de l’orthodontiste parisienne. Le 20 avril, le « traitement » Covid-Organics, présenté comme préventif et curatif, est lancé en grande pompe — extraits de Malaria Business à l’appui. Le réalisateur s’en félicite publiquement sur Facebook et salue un Madagascar qui veut « s’affranchir des diktats de l’OMS ».
Évidemment, le traitement est inefficace. Dès le mois de juillet, les cas explosent et saturent les hôpitaux. Distribué gratuitement à l’échelle nationale, imposé dans les écoles — des élèves auraient été exclus pour avoir refusé de le boire —, le remède devient instrument de politique d’État. Rajoelina présente les réserves de l’OMS comme le mépris des Occidentaux pour une découverte africaine.
Madagascar reste longtemps à l’écart du dispositif international de vaccins. Le pays ne rejoint COVAX qu’en avril 2021 et ne commence à vacciner que le 10 mai, des mois après ses voisins. Une étude recense plus d’un millier de décès excédentaires dans la seule Antananarivo ; à l’échelle du pays, le bilan réel se chiffre vraisemblablement en milliers.
Artemisia Business
Après avoir essayé d’entrer en politique, Jérôme Munyangi a continué à dérouler ses thèses dans deux ouvrages, Les Lobbies pharmaceutiques et la géopolitique sanitaire africaine et Herbal Medicine Clinical Trials for COVID-19 in Africa.
Le réalisateur Bernard Crutzen s’est enfoncé toujours plus loin dans les théories complotistes, d’abord avec Ceci n’est pas un complot, dans lequel il accuse les médias belges de dramatiser la pandémie de Covid-19, d’écarter certains traitements et d’accompagner une politique sanitaire orientée vers la vaccination, puis dans La Loi, la liberté, consacré à ce qu’il voit comme des mécanismes de « contrôle des masses ». Sollicité, il nous a affirmé que « réaliser un documentaire n’est pas une démarche scientifique, il s’agit de raconter un enjeu de société à un instant T. »
Lucile Cornet-Vernet n’a pas quitté le mouvement après l’épisode du Covid-Organics, au contraire. Après avoir participé à diverses émissions aux côtés de figures radicales de la complosphère — Jean-Jacques Crèvecœur, promoteur de théories sur la 5G et les vaccins, Ema Krusi, militante antivaccinale opposée aux tests PCR, ou encore Christian Tal Schaller, défenseur de l’urinothérapie —, elle réussit un important repositionnement institutionnel, participe à des missions de développement en Afrique, présente le projet au CHU de Nice en mars 2025 et effectue un pitch à ChangeNOW le mois suivant.
Interrogée par nos soins, elle qualifie aujourd’hui la décision malgache d’« inanticipable et évidemment déplorable ». Concernant les essais publiés conjointement avec Jérôme Munyangi, elle reconnaît plusieurs erreurs procédurales, mais défend l’existence d’un signal thérapeutique.
Les Maisons de l’Artemisia revendiquent aujourd’hui 150 établissements dans 27 pays, pour 10 millions de bénéficiaires. L’association propose toujours aux donateurs de financer une dose quotidienne de tisane préventive pour des écoliers béninois — une promesse qui ne repose encore aujourd’hui sur aucune base scientifique solide. C’est cette même conviction, diffusée par le film et portée jusqu’aux plus hautes autorités africaines, qui a directement nourri le lancement du Covid-Organics à Madagascar — prélude de la tragédie qui allait coûter plusieurs milliers de vies.












































