Préparer les futures banques d’organes, filmer la naissance d’une protéine, extraire des terres rares des eaux usées, inventer la mairie de demain et construire avec des robots… C’est parti pour Électroscope #45.
Après un an à −150 °C, un rein de porc reprend du service !
Conserver un rein pendant un an, puis le réchauffer et le voir retrouver une activité : des chercheurs ont franchi ce cap chez le porc. Une avancée vers des banques d’organes, même si la réussite d’une greffe à long terme reste à démontrer.
Sur la table d’opération, le rein a repris des couleurs. Le sang a circulé à nouveau, puis l’organe a pu produire de l’urine. Pour l’équipe de l’université du Minnesota, réunie autour de l’ingénieur John Bischof et du chirurgien Erik Finger, ces signes marquent une percée dans leur domaine de recherche : des reins de porc vitrifiés ont retrouvé une activité immédiate après leur réchauffement. Leurs récents travaux portent sur des organes d’environ 100 grammes, une taille pertinente pour envisager, à terme, une application humaine.
Le résultat le plus spectaculaire concerne la durée de conservation. Un rein stocké pendant 366 jours à −150 °C a récupéré, lors d’un test sur machine, une fonction comparable à celle d’organes conservés seulement vingt-quatre heures par la même méthode. Pour traverser ce grand froid, les chercheurs ont utilisé une solution cryoprotectrice (le PEZ42) pour éviter la formation de cristaux de glace. L’organe atteint alors un état dit « vitreux ». Puis, lors du réchauffement, des nanoparticules d’oxyde de fer, activées par radiofréquence, ont permis une remontée rapide et homogène de la température, limitant les fissures.
Pour les personnes qui attendent une greffe, l’enjeu tient en un mot : du temps. En France, tous organes confondus, plus de 23 000 patients étaient inscrits sur la liste d’attente d’une greffe début 2026. Et en 2025, près de 1 000 personnes sont mortes alors qu’elles figuraient sur cette liste. Disposer de réserves d’organes donnerait aux soignants plus de latitude pour trouver un receveur compatible, préparer l’intervention et organiser le transport. Aujourd’hui, la courte fenêtre de conservation rend tout cela impossible.
Mieux conserver les organes est une piste : augmenter le nombre de greffons en est une autre. Nous avons déjà évoqué l’espoir des xénogreffes, c’est-à-dire des transplantations d’organes animaux chez l’humain, issus de porcs génétiquement modifiés. Deux fronts de recherche, avec le même objectif : offrir une chance supplémentaire aux patients !

Protéines : la recherche française filme l’invisible
Voir une protéine se fabriquer en temps réel dans un vertébré vivant : une équipe internationale impliquant une équipe CNRS de Montpellier vient de réaliser une première mondiale !
La France recule dans les classements, mais reste capable de contribuer à de grandes premières. Passée de la 6e à la 13e place en vingt ans selon l’indicateur du Hcéres, elle conserve des laboratoires qui repoussent les frontières du visible. À Montpellier, des chercheurs ont participé à une prouesse : observer, en direct, la fabrication de protéines à partir d’ARN messagers individuels dans un embryon de poisson-zèbre… vivant !
Derrière ces images, des visages : Maëlle Bellec, chercheuse française travaillant actuellement à l’Institut Max-Planck de recherche sur le cœur et les poumons, et Jérémy Dufourt, scientifique au CNRS, figurent parmi les principaux signataires de l’étude publiée dans Science Advances. Leur terrain d’exploration tient dans un embryon transparent de l’espèce de poisson Danio rerio. Ce petit vertébré, qui grandit hors du corps maternel, offre une fenêtre idéale sur les premiers instants du développement.
Encore fallait-il éclairer cette vie minuscule sans la tuer. Pour ce faire, l’équipe a associé un microscope à fins feuillets de lumière, installé sur la plateforme Montpellier Ressources Imagerie, à des marqueurs fluorescents qui révèlent les protéines en cours de fabrication. Sur les images, des points lumineux signalent les « ateliers cellulaires » au travail.
L’intérêt dépasse la beauté du spectacle. Les ARN messagers portent les instructions nécessaires à la production des protéines. Mais tous ne sont pas utilisés simultanément. En suivant chaque molécule, les scientifiques peuvent distinguer les ARN en cours de traduction de ceux qui ne le sont pas, et mesurer le rythme de fabrication.
Cette percée ouvre une voie pour comprendre comment un embryon règle sa production de protéines et comment les virus exploitent cette mécanique. Elle rappelle ce que les palmarès racontent mal : malgré les difficultés qu’ils rencontrent, nos chercheurs continuent d’inventer les instruments qui rendent accessibles des questions jusque-là hors de notre portée.

Ils traquent les terres rares dans les eaux usées industrielles
Et si on captait des métaux stratégiques directement dans les rejets des usines ? À Houston, des chercheurs viennent de fabriquer un piège moléculaire pour les terres rares. Et les premiers essais sont prometteurs.
L’Europe s’était presque résignée à manquer de métaux stratégiques. Or, elle redécouvre aujourd’hui d’incroyables richesses qu’elle avait sous les pieds, mais dont elle sous-estimait nettement l’ampleur. Une heureuse surprise. À Houston, des scientifiques explorent une autre source inattendue de métaux stratégiques : les rejets industriels.
Pour Qilin Li, ces eaux usées méritent mieux que le statut de déchet ou de pollution. À l’université Rice, cette professeure de génie civil et environnemental y voit une ressource potentielle. Avec son équipe, elle s’attaque à une difficulté concrète : récupérer les infimes terres rares diluées dans les rejets, parmi bien d’autres métaux.
L’enjeu dépasse les seules canalisations. Néodyme et dysprosium entrent dans les aimants des voitures électriques et des éoliennes, et le gadolinium sert à l’imagerie médicale, mais leur approvisionnement reste géographiquement trop concentré. Récupérer ces éléments dans nos effluents, même en petite quantité, ouvrirait donc une autre voie.
Pour les piéger, les chercheurs misent sur une famille de matériaux dont le développement a valu le Nobel de chimie 2025 aux chercheurs Susumu Kitagawa, Richard Robson et Omar Yaghi : les réseaux métallo-organiques, surnommés « MOF ». Assemblages de métaux et de molécules organiques, ils abritent une multitude de cavités. Une architecture que les chimistes peuvent adapter pour capter les substances désirées.
L’équipe texane a équipé l’un de ces matériaux, le MIL-101, de molécules appelées PMIDA, qui jouent le rôle de « crochets chimiques ». En augmentant leur densité, plusieurs points d’attache peuvent entourer un même ion de terre rare et le retenir plus solidement.
En laboratoire, ce MOF capture jusqu’à 195 milligrammes de dysprosium captés par gramme du matériau de capture ainsi créé. Autre résultat encourageant : le piège reste efficace même lorsque le fer est 100 fois plus concentré que les terres rares ! C’est un atout pour récupérer ces métaux précieux au milieu d’éléments bien plus abondants.
Pour séparer les métaux piégés du MOF, les chercheurs utilisent de l’acide chlorhydrique dilué, qui en libère l’essentiel. Mais le matériau de capture perd en efficacité au fil du temps. Yiming Liu, premier auteur de l’étude, travaille maintenant à résoudre ce défaut.

Dans la Sarthe, quand les bureaux ferment, la mairie reste ouverte
Réserver une salle municipale après le dîner, inscrire son enfant à la cantine sans devoir forcément poser un congé : à Marolles-les-Braults, le guichet numérique reste accessible quand les bureaux sont fermés !
Certaines communes dépensent sans compter, d’autres innovent. Marolles-les-Braults, dans la Sarthe, mise sur le numérique pour simplifier la vie de ses habitants. Son pari : rendre les démarches accessibles à toute heure et dégager du temps pour l’accueil.
Dans cette commune d’environ 2 000 habitants, le point de départ de cette transformation tient en un constat : les actifs passent très rarement au guichet. « On a du mal à toucher la population active », explique Jonathan Cholet, le directeur général des services, auprès de nos confrères de Numerama. Difficile en effet, quand on travaille, de faire coïncider ses disponibilités avec les horaires municipaux, comme chacun sait…
Développé en deux mois avec l’entreprise française Nouvelle Époque, un espace citoyen permet depuis peu d’engager ses démarches depuis son téléphone ou un ordinateur : urbanisme, réservation de salle, inscriptions à la cantine, etc. La mairie se présente comme « ouverte 24 h/24 et 7 j/7 ». Les demandes, elles, restent examinées par les agents.
À la cantine, le changement est palpable. Les parents peuvent signaler une absence jusqu’à 8 h 30 le matin même. Les effectifs sont ensuite transmis automatiquement aux équipes, puis les informations rejoignent la comptabilité. Selon Jonathan Cholet, la personne en charge devait consacrer auparavant deux heures au relevé des présences et à la transmission de ces données. Ce temps peut désormais être réalloué.
Dans cette mairie qui compte six personnes, le responsable estime que les automatisations pourraient en tout libérer l’équivalent du travail d’au moins deux agents. Une projection, avec une promesse : aucun poste ne sera supprimé. L’ambition est de mieux accompagner une famille endeuillée ou un habitant perdu dans son dossier d’urbanisme.
Moins de paperasse, plus de disponibilité : voilà donc la promesse de cette « mairie connectée ». Pour les habitants, des démarches qui s’adaptent à leurs horaires. Pour les agents, du temps retrouvé pour accompagner ceux qui en ont besoin. L’accueil physique est maintenu, bien sûr. Une tablette est installée sur place… où un agent guide les usagers !
Monumental fait entrer les robots dans l’équipe des maçons
Les maçons manquent, les logements aussi. C’est le même constat un peu partout en Europe. Pour répondre à ce défi, Monumental envoie ses robots sur les chantiers : ils apportent les briques, déposent le mortier et montent les murs !
Pisa se charge de poser les briques. Petra les apporte. Panama fournit le mortier. Chez Monumental, ces trois prénoms désignent une équipe de robots. Le premier possède deux grues : l’une manipule les briques, l’autre dépose le mortier. Autour de lui, ses partenaires assurent le ravitaillement. Une organisation de chantier, avec ses gestes et sa logistique. Salar al Khafaji, cofondateur de cette start-up installée aux Pays-Bas, défend une idée simple : le bâtiment manque de bras, et les machines peuvent aider à combler ce vide.
Créée en 2021 avec Sebastiaan Visser, Monumental a installé ses bureaux, son atelier et son espace d’essai dans le centre d’Amsterdam, près du zoo Artis. Elle conçoit ses propres machines, leur logiciel et leur système de vision. Mécanique, électronique et programmation se retrouvent ainsi sous le même toit. Ses robots maçons ont déjà réalisé des murs pour plus de cent logements, mais aussi pour une école, un hôtel et un centre communautaire. Un nouveau chantier de 112 maisons près de Groningue est en cours.
Monumental prépare aussi ses premiers chantiers pilotes aux États-Unis, notamment au Texas et en Virginie, avec un démarrage prévu d’ici la fin de l’année. La start-up entend par ailleurs élargir les tâches confiées à ses robots au-delà de la pose de briques, pour prendre en charge une plus grande part de la construction de l’enveloppe des bâtiments.
Se concevant comme un « sous-traitant comme un autre », Monumental ne vend pas ses robots : elle facture les murs réalisés. Le constructeur lui confie les travaux de maçonnerie, et la jeune entreprise déploie ses machines et organise leur intervention. Ses clients n’ont ni à acheter la flotte ni à apprendre à l’exploiter. Ils peuvent ainsi expérimenter, recourir aux robots le temps d’un chantier, sans s’engager dans un investissement durable.
Quand les bras manquent autant que les logements, comment ne pas soutenir une telle initiative ? Et, pour une fois, les robots sont conçus et fabriqués en Europe, et non en Chine ! C’est une bonne nouvelle : nous avons tout intérêt à produire nous-mêmes ces machines spécialisées qui trouvent leur place au travail.
Chaque lundi, Les électrons libres vous propose un tour d’horizon des nouvelles électrisantes qui secouent le monde de la tech et œuvrent en faveur d’un progrès à même de changer votre quotidien.













































