Obtenir un prix Nobel, climatiser un hôpital avec l’océan, dépister des dizaines de cancers, stocker de l’électricité et faire voler des drones longue distance… C’est parti pour Électroscope #42.
Henri Kagan, 95 ans : l’oublié du Nobel entre enfin au palmarès
Vingt-cinq ans après avoir vu le Nobel lui échapper, Henri Kagan tient enfin sa revanche ! Le chercheur français est récompensé pour des découvertes qui aident les chimistes à fabriquer les bonnes molécules, notamment pour les médicaments.
Cette fois, son nom figure bien au palmarès. Mercredi 7 octobre, le prix Nobel de chimie 2026 a été attribué à Henri Kagan, 95 ans, et au Japonais Kenso Soai. Professeur émérite à l’université Paris-Saclay, le Français est ici distingué pour ses travaux sur les « effets non linéaires et la synthèse organique asymétrique ». Derrière cet intitulé se cache une question très concrète : comment favoriser la fabrication d’une forme précise de molécule ?
Cette reconnaissance apaise un précédent douloureux pour une partie de la communauté scientifique. En 2001, le Nobel avait récompensé William Knowles, Ryoji Noyori et Barry Sharpless pour leurs recherches en catalyse asymétrique. Henri Kagan, pourtant reconnu comme un pionnier du domaine, était resté à l’écart. Il avait toutefois reçu cette même année le prestigieux prix Wolf : sa réputation internationale était donc déjà solidement établie.
Des molécules semblables, des effets différents
Comment comprendre l’importance des travaux enfin récompensés ? Certaines molécules existent en deux versions, comme une main gauche et une main droite : elles sont faites des mêmes éléments, mais ne se superposent pas. Cette différence, appelée « chiralité », peut tout changer dans un médicament. Notre organisme ne reconnaît pas forcément les deux versions de la même façon : l’une peut avoir l’effet attendu, l’autre être moins efficace, voire nocive. Pour les chimistes, l’enjeu est donc de fabriquer la bonne version…
Henri Kagan a montré que, dans certaines réactions, un léger avantage donné à une version peut être amplifié : à l’arrivée, celle-ci devient alors largement majoritaire. Quant à Kenso Soai, il a mis en évidence un autre mécanisme, dans lequel les molécules produites favorisent la formation de nouvelles molécules identiques à elles-mêmes, comme un effet boule de neige. Ces travaux, qui ont révolutionné la pharmacologie, aident à comprendre comment orienter les réactions chimiques pour obtenir les molécules désirées.
Leur portée dépasse la seule fabrication des médicaments ! Ils ont aussi contribué à éclairer une énigme fondamentale : pourquoi la chimie du vivant (comme les acides aminés de nos protéines) privilégie-t-elle une seule des deux versions « miroirs » ? Pour Kagan, dont la carrière a commencé au CNRS en 1954, cette consécration couronne des décennies de recherche. La remise du prix est prévue le 10 décembre à Stockholm.

À Tahiti, l’océan rafraîchit l’hôpital et allège sa facture d’énergie
Puiser dans les profondeurs du Pacifique pour rafraîchir les chambres d’hôpital : à Tahiti, l’idée a fait son chemin ! Quatre ans après sa mise en service, la climatisation à l’eau de mer affiche des économies substantielles.
Depuis juillet 2022, les 1 600 climatiseurs du Centre hospitalier de la Polynésie française bénéficient du froid des profondeurs océaniques. Baptisé SWAC, pour « Sea Water Air Conditioning », ce dispositif réduit nettement l’électricité nécessaire au rafraîchissement de l’établissement. Il a été réalisé par Geocean, une filiale de VINCI Construction.
Son principe est simple : de l’eau de mer est captée à environ 900 mètres de profondeur, puis acheminée jusqu’à des échangeurs par une canalisation de 3,8 kilomètres. Elle refroidit alors un circuit distinct d’eau douce, chargé de climatiser les bâtiments. Les deux eaux ne se mélangent pas. Le système exploite ainsi une ressource naturellement froide, plutôt que de produire tout le froid avec des équipements électriques classiques.
L’enjeu était majeur : avant son installation, la climatisation représentait la moitié de la consommation électrique de l’hôpital. D’un coût de 31 millions d’euros, le projet a été financé par la Polynésie française, avec des prêts de l’Agence française de développement et de la Banque européenne d’investissement, ainsi qu’une subvention de l’ADEME. La technologie avait déjà été expérimentée dans deux hôtels du territoire, avec succès.
Quatre ans après, des économies bien réelles
Le bilan, quatre ans plus tard, donne la mesure du changement : la consommation électrique hebdomadaire de l’établissement a diminué de 35 à 40 %, d’environ 450 à 500 à près de 300 mégawattheures. Sur une année, l’économie approcherait les 9 gigawattheures. Le dispositif est conçu pour diminuer de 80 à 90 % les besoins en électricité de la climatisation et éviter l’émission d’environ 5 000 tonnes de CO₂ par an.
L’expérience illustre le potentiel du froid marin pour les territoires tropicaux. Sa reproduction dépend cependant de la géographie : accéder à de grandes profondeurs à faible distance du rivage constitue un atout déterminant. En Polynésie, une configuration favorable a permis de transformer l’océan en ressource, tout en réduisant les besoins en électricité de l’hôpital !
Une prise de sang pour dépister des dizaines de cancers
Repérer plus de 50 cancers avant même l’apparition des symptômes, puis orienter les médecins vers l’organe concerné : cette perspective se précise ! Une vaste étude nord-américaine montre que le test sanguin Galleri peut enrichir les dépistages habituels et favoriser une prise en charge précoce.
Une simple prise de sang pourrait-elle changer la manière de rechercher les cancers ? Les nouveaux résultats de l’essai clinique PATHFINDER 2, publiés le 22 septembre dans Nature Medicine, sont très encourageants. L’étude a recruté 35 878 adultes de 50 ans et plus aux États-Unis et au Canada pour évaluer Galleri, un test développé par GRAIL.
Son principe : rechercher, dans les fragments d’ADN circulant dans le sang, des signatures chimiques caractéristiques de cancers. Un algorithme analyse ces indices pour repérer un signal et en déterminer l’origine probable. Associé aux dépistages habituels, le test multiplie par 6,5 le nombre de cancers détectés par dépistage. Près de la moitié des cancers repérés étaient encore aux stades 1 ou 2, où les chances de guérison sont généralement meilleures.
Repérer plus tôt la maladie et guider les examens
Le test Galleri a correctement prédit l’origine du cancer dans 91,3 % des cas. Un niveau de précision qui peut effectivement aider les médecins à cibler les examens nécessaires pour confirmer le diagnostic. Le prélèvement fournit ainsi une indication précise sur l’endroit où chercher la maladie. Autre point encourageant : le test affiche une spécificité de 99,64 %, soit moins de quatre fausses alertes pour 1 000 personnes sans cancer.
L’intérêt est particulièrement fort pour les cancers qui échappent aux programmes de dépistage existants. En France, trois programmes nationaux sont organisés : ils concernent le sein, le côlon-rectum et le col de l’utérus. Ce test permettrait d’étendre le dépistage à de nombreux autres cancers, avec l’espoir de les repérer suffisamment tôt pour offrir aux patients davantage de possibilités de traitement.
Pour Franklin Weingarten, médecin retraité de l’Oregon, l’avancée est concrète. Entré dans l’étude à 84 ans, sans symptômes, il a reçu un résultat positif qui a conduit au diagnostic d’un cancer des voies biliaires. Encore localisée, la tumeur a pu être retirée à temps. Aujourd’hui âgé de 88 ans, il ne présente plus de signe de cancer : « Si j’avais attendu l’apparition des premiers symptômes, la maladie aurait été pratiquement incurable. On m’a déjà accordé deux années de vie supplémentaires et je m’attends à vivre encore plusieurs années. On m’a dit qu’aucun autre examen n’était nécessaire. Je suis guéri. »

Près de Reims, une batterie géante pour décaler l’électricité du midi au soir
L’électricité n’est pas toujours produite au moment où l’on en a besoin. Dans la Marne, la plus grande installation française de stockage par batteries veut réduire ce décalage, en absorbant les surplus pour les restituer quelques heures plus tard.
TagEnergy et la Banque des Territoires ont inauguré, le 1ᵉʳ octobre 2026, le site de Cernay-lès-Reims : équipé de batteries Megapack de Tesla, il affiche une puissance de 240 mégawatts et peut stocker 480 mégawattheures d’électricité. Cela en fait aujourd’hui la plus grande installation de stockage d’énergie par batteries de France.
L’intérêt du dispositif est de faire le lien entre deux moments de la journée. À midi, les panneaux solaires produisent beaucoup d’électricité alors que les besoins sont relativement faibles. Le soir, en revanche, la consommation augmente pile au moment où la production solaire diminue. C’est ici que les batteries jouent leur rôle, en permettant de conserver une partie de l’énergie disponible pour la remettre sur le réseau lorsque les besoins remontent. Cernay sert aussi à la régulation de la fréquence et de la tension du réseau.
Pourquoi stocker dans un pays qui produit beaucoup ?
En 2025, plus de 95 % de la production d’électricité française provenait du nucléaire et des énergies renouvelables. Mais disposer d’une électricité largement décarbonée ne garantit pas que production et consommation s’équilibrent à chaque instant !
Lorsque l’offre est trop abondante par rapport à la demande, les prix peuvent même devenir négatifs sur le marché de gros. Certains producteurs paient alors pour que leur électricité soit achetée. RTE a recensé 513 heures de prix négatifs en 2025, contre 352 en 2024, principalement durant les heures ensoleillées du printemps et de l’été.
Pour l’exploitant d’une batterie, acheter lorsque les prix sont bas, puis revendre lorsqu’ils remontent, constitue une source de revenus. Pour le réseau, le stockage offre un moyen d’absorber les surplus et de soutenir l’approvisionnement lors des pointes de consommation.
Cernay-lès-Reims s’inscrit dans un mouvement plus large. Le 8 octobre, Neoen a inauguré une autre installation de ce type dans le Finistère. L’entreprise construit également un site à Vernou-la-Celle-sur-Seine, en Seine-et-Marne, dont la capacité dépassera légèrement celle de Cernay, avec une mise en service prévue en 2028. À mesure que ces installations se multiplient, et que les technologies de stockage d’énergie s’améliorent, le réseau peut utilement décaler l’électricité disponible vers les heures où elle est le plus utile.
Harmattan AI veut porter la frappe autonome à 2 000 kilomètres
Frapper loin, sans pilotage humain pendant le vol : avec Irifi, la start-up française Harmattan AI promet une nouvelle étape dans la guerre des drones. Une ambition nourrie par les leçons du conflit ukrainien.
Dévoilé le 6 octobre 2026, Irifi est un système de frappe conçu pour atteindre des cibles jusqu’à 2 000 kilomètres de distance. Avant son lancement depuis un dispositif mobile en conteneur, les militaires désignent l’objectif et fixent les paramètres de la mission. L’engin effectue ensuite son vol sans pilotage à distance, grâce à une navigation embarquée indépendante du GPS, conçue pour fonctionner même lorsque les signaux satellites et les communications sont brouillés. À l’approche de la cible, un guidage visuel doit lui permettre de frapper sa cible « au mètre près », selon Harmattan AI.
Cette annonce s’inscrit dans une transformation déjà visible en Ukraine. Les drones de longue portée permettent d’attaquer des dépôts et des installations énergétiques très loin de la ligne de front. Leur intérêt est aussi et surtout économique : ils coûtent bien moins cher qu’un missile de portée comparable, avec souvent une charge explosive plus faible. Leur multiplication met sous pression les défenses antiaériennes et leurs stocks de munitions.
L’autonomie, entre promesse industrielle et contrôle humain
Harmattan AI entend conjuguer production en nombre et précision. L’entreprise affirme qu’un seul commandant pourrait lancer plusieurs dizaines de frappes pour saturer l’espace aérien, les cibles et les paramètres restant bien sûr validés par des humains avant le départ. L’exécution du vol serait ensuite autonome. À ce stade, on ne connaît ni le prix unitaire, ni la nature de la charge embarquée, ni le calendrier de mise en service.
Fondée en 2024, la société bénéficie d’un soutien industriel de poids. Début 2026, Dassault Aviation a mené une levée de fonds de 200 millions de dollars dans Harmattan AI, assortie d’un partenariat sur l’intelligence artificielle appliquée au combat aérien. Puis en juillet, Valeo a été choisi pour développer et produire en France un moteur électrique destiné aux drones de la start-up. Sans terres rares lourdes, sa fabrication doit débuter début 2027 !
Avec Irifi, Harmattan AI vise un créneau intéressant entre les drones d’attaque bon marché qui manquent de précision, comme les Shahed de conception iranienne, et les missiles de croisière sophistiqués de type Tomahawk, onéreux et produits en petite quantité. Le projet a franchi une première étape au Maroc, dont l’armée a signé une lettre d’intention pour l’acquisition, le développement et la production locale d’Irifi.

















































