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Temps de lecture : 10 minutes

2 septembre 2026

200 000 robots vendus en une seule année.
Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers des machines à corps et à visage humain, la Chine travaille sur des modèles moins photogéniques, mais beaucoup plus efficaces. Et c’est avec eux qu’elle est en train de gagner son pari.

Il a deux bras, deux jambes, une tête. Il monte sur l’estrade, salue la foule, encaisse une bourrade dans le thorax sans tomber, puis exécute un salto arrière. Trois cents téléphones se lèvent. Dans les heures qui suivent, la vidéo fait le tour du monde et chacun y projette ce qu’il veut y voir : la fin du travail, l’aube d’une nouvelle espèce, la preuve que la Chine nous a dépassés.

Nous étions à la World Robot Conference, refermée dimanche à Pékin après cinq jours. L’humanoïde y a régné sans partage sur les caméras. Tel un arbre magnifique, il est remarquablement efficace pour nous empêcher de voir la forêt.

Car pendant que nous filmions le salto, la Chine a méthodiquement gagné une autre bataille, beaucoup moins photogénique et beaucoup plus lucrative : celle du robot qui n’a ni bras, ni jambes, ni visage. Celui qui apporte les plats, lave les sols, tracte les caisses et livre les colis. Il est déjà chez nous, il se vend par centaines de milliers, et personne n’en parle.

L’arbre, et pourquoi nous ne regardons que lui

Notre fascination n’a rien d’irrationnel. Nous sommes des primates sociaux. Nous prêtons une intention à tout ce qui a des yeux et se déplace comme nous. Un bras articulé derrière une grille d’usine ne raconte rien ; un être debout qui trébuche et se rattrape offre immédiatement un récit. L’humanoïde est de surcroît le personnage central d’un siècle de fiction en images, si bien que nous ne le découvrons pas : nous le reconnaissons. Il constitue enfin, et c’est moins innocent, un formidable instrument de levée de fonds.

Reste à savoir ce que cet arbre pèse. Et là, les chiffres impressionnent. Morgan Stanley a multiplié par plus de trois sa prévision en six mois et attend 50 000 humanoïdes livrés en Chine cette année, pour environ 2 milliards de dollars, contre 14 000 estimés en janvier. Le pays comptait en 2025 plus de 140 fabricants et plus de 330 modèles recensés par son ministère de l’Industrie.

Mais regardons qui achète. Sur les plus de deux milliards de yuans de commandes passées en 2025 (soit moins de 300 millions de dollars), nombre d’entre elles proviennent d’entreprises d’État, pour des centrales électriques, des centres de données ou du divertissement. Le gouvernement chinois a lui-même mis en garde contre le risque de bulle, jugeant la commercialisation en retard sur la production. Beaucoup de machines vendues à des laboratoires et à des acteurs publics, donc. Très peu qui, à la fin du mois, ont fait économiser un salaire à quelqu’un.

L’humanoïde est aujourd’hui un produit de communication qui se trouve être aussi un produit technique, ce qui représente une étape normale du cycle industriel. Mais le confondre avec le marché revient à confondre le concept-car du salon de Genève avec les véhicules produits industriellement.

La forêt, et les 200 000 machines vendues chaque année

Il faut ici séparer deux familles que l’on mélange constamment. La première concerne les robots industriels. Ils sont les bras articulés enfermés derrière des grilles, dans les usines. La seconde est représentée par les robots de service professionnels. Ceux-là circulent dans des espaces occupés par des humains ordinaires : couloirs d’hôpitaux, entrepôts, halls d’hôtel, salles de restaurants, trottoirs. Ils sont ceux que vous rencontrez dans votre quotidien.

Les statistiques de la Fédération internationale de robotique, qui recense ce marché depuis Francfort, ne laissent guère de place au doute. En 2023, les ventes mondiales de robots de service professionnels ont bondi de 30 % pour dépasser 205 000 unités. Près de 80 % sont parties d’Asie-Pacifique, soit 162 284 machines. L’Europe entière en a vendu 33 918, les Amériques seulement 8 927. L’Asie en produit cinq fois plus que le continent européen tout entier. Un écart de compétitivité davantage que de nature.

Le millésime suivant se lit avec plus de prudence. L’IFR donne 2024 à près de 200 000 unités, en hausse de 9 %, mais sur une série révisée d’une édition à l’autre : ce chiffre ne se compare pas directement aux 205 000 de 2023. Ce qui tient, c’est la croissance de 9 %. Mais c’est la ventilation par usage qui mérite qu’on s’y arrête, car elle contredit l’image même que nous nous faisons du secteur.

Le premier segment, de très loin, est le transport de marchandises : 102 900 unités en 2024, en hausse de 14 %. Plus d’un robot de service professionnel sur deux est donc un chariot autonome qui déplace des caisses dans un entrepôt ou un couloir. Vient ensuite le robot serveur, celui du restaurant, avec ses gros yeux dessinés sur un écran et sa petite voix qui dit « pardon, je passe » : plus de 42 000 unités, mais en recul de 11 %. Le nettoyage professionnel ferme la marche, avec plus de 25 000 unités, en progression de 34 %.

Pour 2025, l’IFR n’a pas encore publié : son rapport ne sortira que le mois prochain. Le cabinet IDC, lui, a livré ses comptes en juillet 2026, sur un périmètre plus étroit, celui des robots de service commerciaux, qui laisse de côté une large part de la logistique recensée par l’IFR. Les deux séries ne se chaînent pas, et les chiffres qui suivent doivent être lus pour eux-mêmes : 155 000 unités livrées dans le monde, en hausse de 44,1 %, pour 1,37 milliard de dollars, en hausse de 35,7 %. La livraison et le service comptent 84 000 unités, en hausse de 30,2 %, et 380 millions de dollars, en hausse de 25,4 %. Le nettoyage professionnel, 58 000 unités, en hausse de 83,8 %, et 760 millions de dollars, en hausse de 48,5 %. Les robots d’extérieur progressent de 62,2 %. IDC attend 454 000 unités et 3,17 milliards de dollars en 2030.

Nous tenons là le deuxième arbre de cette histoire. Même quand nous consentons enfin à regarder la robotique de service, nous nous trompons encore de spécimen. Nous photographions le robot mignon alors que c’est le nettoyage professionnel qui progresse à marche forcée. Ce secteur a gagné 83,8 % de volume en 2025 et vient de basculer majoritaire en valeur, estimé à 760 millions de dollars contre 380 pour la livraison. Plus d’un dollar sur deux dépensé en robotique de service commerciale part désormais dans une machine qui lave un carrelage. La forêt qui pousse réellement, celle que personne ne filme, est faite de chariots gris, de laveuses de sol et de camionnettes sans conducteur.

Et la domination chinoise sur ce segment dépasse ce que suggèrent les chiffres géographiques. Selon le cabinet d’études IDC, les fournisseurs chinois ont assuré +90 % des expéditions mondiales de robots de service commerciaux en 2025. Le trio Keenon, Pudu et Gausium concentre à lui seul 53,2 % du marché mondial ; côté demande, la Chine absorbe 38 % des livraisons mondiales. Ce n’est plus une avance, c’est une position de quasi-monopole industriel.

Dehors, la forêt s’étend plus vite encore

Sortez dans la rue et le rapport de forces s’aggrave. En Chine, les livraisons de véhicules autonomes lents ont atteint environ 68 000 unités en 2025, soit une progression de 190,6 % en un an, pour un chiffre d’affaires de 21,4 milliards de yuans. La livraison sans conducteur pèse à elle seule 61,8 % des volumes, et l’écosystème compte plus de 450 entreprises. Pour 2026, la prévision monte à 140 000 unités et 32 milliards de yuans.

Un acteur donne l’échelle. Neolix revendique plus de 25 000 fourgons autonomes et des autorisations d’exploitation dans plus de 300 villes. L’entreprise en annonçait 16 000 en février dernier, quand sa flotte franchissait les 100 millions de kilomètres parcourus en conditions réelles, une première mondiale sur ce segment. Soit deux mille cinq cents fois le tour de la Terre.

C’est là, et non dans les laboratoires, que se joue la partie. Chaque kilomètre parcouru dans une rue réelle, avec ses enfants qui surgissent à l’improviste, ses chiens, ses scooters de livraison et ses cartons abandonnés, est un kilomètre d’apprentissage qu’aucune simulation ne remplace.

Pourquoi la forêt pousse plus vite que l’arbre

La recette tient en trois gestes, et sa simplicité est précisément ce qui la rend redoutable. Commencer par le problème facile : marcher sur deux jambes compte parmi les défis les plus coûteux de la robotique, rouler avec un plateau est presque trivial et couvre l’immense majorité des besoins réels. Utiliser le terrain comme laboratoire : une fois quelques milliers de machines déployées, chaque journée d’exploitation devient une journée de recherche gratuite, le produit s’améliorant parce qu’il est vendu et se vendant mieux parce qu’il s’améliore. Aucune subvention publique ne reproduit cette boucle. Descendre la chaîne de valeur, enfin, en fabriquant soi-même les composants critiques pour écraser le coût unitaire.

Nous avons déjà vu ce manuel appliqué au panneau solaire, puis à la batterie, puis à la voiture électrique. Nous en connaissons la fin par cœur, et nous sommes pourtant surpris à chaque nouveau chapitre.

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Un robot humanoïde blanc et un robot de livraison franchissant une ligne d'arrivée dans une ville futuriste aux arbres rouges.

Le retournement : c’est la forêt qui fait pousser l’arbre

Il serait tentant de refermer le dossier en haussant les épaules. L’humanoïde serait un gadget, la vraie robotique serait ailleurs, dormez tranquilles. Ce serait passer à côté de l’essentiel, car les deux ne s’opposent pas.

Keenon, l’un des trois géants du secteur, qui se prévaut du premier rang mondial des expéditions de robots de service commerciaux en 2025 sur la foi des données IDC, revendique une stratégie explicite qu’elle résume par la formule « humanoïde généraliste plus robot de service spécialisé ». L’entreprise met en scène ses humanoïdes chargeant des machines à laver dans une blanchisserie d’hôtel pendant que ses robots roulants assurent la livraison en chambre.

Traduisez : elle finance sa recherche sur l’humanoïde avec les marges de ses machines roulantes, amortit ses usines sur les deux gammes, et réutilise d’une gamme à l’autre capteurs, batteries et logiciels de navigation. Les Chinois n’ont pas raté le virage de l’humanoïde ; ils l’abordent par le bon bout, celui du carnet de commandes et de l’outil industriel déjà payé.

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Présentation de cinq robots de service et de livraison disposés sur des piédestaux devant des gratte-ciels bleus.

L’arbre ne cache donc pas seulement la forêt. Il pousse dedans, il s’en nourrit, et le jour où il deviendra rentable, c’est la forêt qui l’aura financé. Un signe ne trompe pas. Cette année, la conférence de Pékin a consacré une journée entière aux achats, et les organisateurs ont mis l’accent sur les cas déployables en conditions réelles plutôt que sur les démonstrations de laboratoire.

Ce que nous choisissons de ne pas voir

Il n’y a dans cette histoire aucune fatalité technologique. La machine qui gagne n’est pas la plus intelligente, c’est la plus vendue. Et elle se vend parce qu’elle a le droit de rouler, parce qu’un exploitant a pu l’essayer sans convoquer trois cabinets d’avocats, parce que le kilomètre d’apprentissage a précédé le règlement plutôt que l’inverse. La Chine a laissé rouler, puis observé, puis encadré. Nous avons pris l’habitude de faire l’inverse, mais ce sera l’objet de l’article que nous publions demain, celui des obstacles que l’Europe empile avant même d’avoir fait rouler ses robots.

Alors regardons une dernière fois l’humanoïde de Pékin faire son salto. Il est beau, il est impressionnant, et il dit quelque chose de vrai sur la vitesse chinoise. Mais derrière lui, hors champ, des centaines de milliers de machines sans visage sont déjà au travail, et ce sont elles qui paient l’addition du spectacle.