L’IA va-t-elle mettre fin au travail ? Et si oui, comment préserver nos revenus ? La taxer ? Nationaliser les moyens de production ? Instaurer un revenu universel ? Une autre voie est possible.
L’IA va prendre nos emplois. Il faudrait donc taxer les entreprises qui l’utilisent afin de financer notre système social. C’est, en substance, ce qu’a défendu Olivier Faure vendredi 25 septembre sur BFMTV.
Si le constat est sujet à caution, il fait néanmoins écho à une peur légitime : celle d’une destruction massive du travail humain à mesure que l’intelligence artificielle, désormais agentique et déjà robotique, progresse. Et elle progresse à une vitesse fulgurante.
Pourquoi ce constat est-il discutable ? Parce que les études montrent que les entreprises qui adoptent le plus massivement l’IA sont aussi celles qui embauchent le plus. Rien de paradoxal à cela : plus efficaces, capables de produire mieux ou à moindre coût, elles gagnent des parts de marché, s’enrichissent et se développent. À l’inverse, celles qui utilisent peu ou pas l’IA, moins compétitives, voient leurs marges fondre et risquent bien de devoir licencier, avant, pour certaines, ni plus ni moins de disparaître.
L’idée d’Olivier Faure pourrait donc produire exactement l’effet inverse de celui recherché. En taxant les entreprises françaises les plus volontaristes vis-à-vis de l’IA, elle risque d’en freiner l’adoption, d’éroder encore un peu plus notre compétitivité et, in fine, de détruire des emplois là où nous aurions pu en créer. Aurions-nous dû taxer les tracteurs, au motif qu’ils risquaient de détruire l’emploi de ceux qui maniaient la faux ?
On retrouve ici un vieux réflexe, déjà défendu en son temps par Benoît Hamon, lorsqu’il proposait de taxer les robots. Au risque, déjà, de ralentir la modernisation de nos entreprises. Une mesure particulièrement contre-productive, alors que les pays les plus robotisés sont aussi ceux où le chômage est le plus faible. Une économie qui ne se modernise pas ne protège pas durablement l’emploi, condamnée qu’elle est à perdre des parts de marché.
Mais quelle sera, demain, la place du travail si l’IA peut effectuer tant de tâches à notre place ? Que vont devenir les chauffeurs remplacés par des Cybercab ? Les livreurs remplacés par des drones ? Les traducteurs par ChatGPT ? Les consultants par Claude ? Les comptables par Pennylane ?
Vers un monde post-travail ?
Notre manque d’imagination fait que nous avons du mal à appréhender cette révolution et le changement de paradigme qu’elle implique. Une étude du MIT a montré que 63 % des métiers exercés aux États-Unis en 2018 n’existaient pas en 1940. Gageons qu’à l’époque, rares étaient les Américains à anticiper l’existence de happiness manager ou de youtubeur. De data scientist ou d’ingénieur en semi-conducteurs non plus, d’ailleurs. Dans le domaine de la santé, 82 % des types d’emplois ont moins de 80 ans d’existence !

Nous avons aussi le tort de réfléchir à besoins constants. En 1940, la plupart des gens se seraient largement contentés d’un toit sur la tête, d’électricité, d’eau courante et de nourriture en quantité suffisante. Cela nous semble bien évidemment – et bien heureusement – tout à fait insuffisant aujourd’hui. Quels seront nos besoins demain ? Impossible, encore une fois, de l’imaginer.
Il se peut donc que, malgré l’arrivée massive d’une intelligence abondante, le monde ait encore besoin des humains pour produire. D’autant que l’intelligence artificielle, si elle fait déjà beaucoup de choses mieux que nous, ne fait pas tout mieux que nous. Elle nous est infiniment supérieure en matière de connaissances, de technique ou de vitesse d’exécution. Mais elle ne possède ni cette singularité qui façonne notre goût, ni ces besoins qui nourrissent notre esprit d’initiative. Rien ne dit non plus qu’elle puisse remplacer nos compétences sociales.
Tout cela ne suffit pourtant pas à balayer les inquiétudes d’un revers de main. Car la révolution de l’IA est, de par sa vitesse et de par l’étendue des compétences qu’elle supplante, d’une nature inédite. Face à cette déferlante, nous ne pouvons nous contenter d’extrapoler les leçons du passé. Il est possible qu’une part de la création de richesse se déplace du travail vers le capital, d’une façon inédite.
Le capitalisme occidental a historiquement fonctionné grâce à une boucle travail → salaire → consommation. Produire à moindre coût augmente automatiquement le pouvoir d’achat, ce qui stimule la demande, puis alimente à son tour la production, et ainsi de suite. Mais si l’IA fait tendre le coût marginal du travail vers zéro, cette boucle peut casser : les machines produisent toujours plus, mais de moins en moins d’individus ont un salaire qui leur permet d’acheter cette production.
S’il ne s’agit pas d’une certitude, il serait néanmoins plus sage de parer à toutes les éventualités.
La nationalisation, ou l’art de socialiser les pertes
Trois pistes sont généralement évoquées : la taxe, la nationalisation et le revenu universel. Nous l’avons vu, la première a toutes les chances de se révéler improductive. La nationalisation est probablement encore pire. Le premier risque est celui du contrôle politique. L’IA est une technologie beaucoup plus sensible que la production d’électricité ou que la gestion d’un réseau d’autoroutes. Celui qui détient les modèles peut potentiellement peser sur l’accès à l’information, orienter nos idées et nos choix. 1984 n’est pas loin.
Le deuxième risque qui la guette, c’est la politisation des décisions. Le choix des technologies, des fournisseurs, des implantations ou des bénéficiaires peut répondre à des objectifs électoraux, territoriaux ou idéologiques plutôt qu’à des critères d’efficacité. Une logique qui entraîne une mauvaise allocation du capital, avec des investissements orientés vers des projets sans avenir – l’Europe, avec l’hydrogène, l’a expérimenté encore très récemment.
Elle accroît aussi la rigidité technologique : une administration ou une entreprise publique peut avoir davantage de difficulté à abandonner rapidement une infrastructure, un modèle ou une génération de matériel devenue obsolète. À terme, cette moindre capacité à réallouer rapidement les ressources et à revenir sur les mauvais choix peut ralentir l’innovation, en réduisant la pression concurrentielle, la prise de risque et la vitesse d’expérimentation. Et à la fin, si les décisions se prennent en haut lieu, les pertes, elles, sont subies par l’ensemble de la population. La nationalisation des risques, c’est la socialisation des pertes.
Le revenu universel, cette oisive servitude
Il semble faire l’unanimité, des responsables politiques aux géants de la tech. Elon Musk lui-même le défend régulièrement. Ce n’est peut-être pas un hasard : le revenu universel est le meilleur moyen de préserver sa position dominante.
Car le risque est de créer une société de dépendance. Ceux qui ne possèdent pas les outils de production vivent de transferts financés par des taxes sur ceux qui les contrôlent. Leur niveau de vie ne dépend alors plus de leur travail, ni de ce qu’ils possèdent, mais d’une décision politique permanente : combien prélever, combien redistribuer, à qui, et selon quelles règles. Pendant ce temps, les propriétaires des machines, des modèles et des infrastructures continuent d’accumuler les actifs, les dividendes et les plus-values. Leur puissance se démultiplie.
Le revenu universel corrige ainsi les flux sans corriger les stocks. Il peut permettre de consommer, mais pas d’acquérir une part de ce qui produit la richesse. Dans une forme d’assignation à résidence économique, il maintient ses bénéficiaires à l’écart des cercles de pouvoir. À terme, une société à deux vitesses peut se transmettre, de génération en génération. Les uns héritent d’actifs toujours plus productifs, les autres d’un droit bien fragile à une allocation.
Le capital universel, pour un monde d’actionnaires
Il existe pourtant une autre réponse, que je propose d’appeler « capital universel », qui permet à chacun d’acquérir une partie de ces entreprises. Les intérêts des uns et des autres convergent, et le rapport de subordination se mue en interdépendance.
Dans de nombreux pays, la détention d’actifs productifs est largement répandue, notamment grâce aux retraites par capitalisation. En France, au-delà de creuser nos déficits, notre système par répartition se révèle une fois de plus mortifère, confirmant son statut de monumentale erreur historique.
Le paradoxe est que l’épargne, elle, ne manque pas. Fin 2024, les Français détenaient près de 7 100 milliards d’euros d’actifs financiers. Malheureusement, cet argent dort encore trop souvent sur des dépôts, des livrets, de l’assurance-vie ou dans l’immobilier. À peine 17,4 % des ménages détiennent des valeurs mobilières, 15,6 % de l’épargne salariale et 19,1 % de l’épargne retraite. Ceux qui disposent d’un capital n’ont pas toujours la culture ni les véhicules qui permettent de le transformer en propriété productive. Il faut réorienter cette épargne vers les entreprises, grâce à une fiscalité plus favorable à l’investissement mobilier.
Reste que 55 % des ménages ont moins de 21 700 € d’épargne. Pour leur permettre de se constituer progressivement un patrimoine, une fraction du salaire pourrait être exonérée de cotisations sociales à condition d’être versée sur ce capital universel. Par défaut, les sommes seraient investies dans des fonds indiciels largement diversifiés couvrant la France, l’Europe et le reste du monde, mais chacun resterait libre de son choix de placement. L’erreur serait de le concentrer dans les actions de son employeur : si l’entreprise chute, le salarié risque à la fois son emploi et son patrimoine.
Les PER actuels pourraient être adaptés en plans d’épargne universels. Avec un capital universel investi dans l’ensemble de l’économie mondiale, le citoyen ne dépend plus seulement de son salaire ou de sa future pension : il devient progressivement copropriétaire de l’économie productive.
L’intelligence artificielle progresse vite, très vite. Nous ignorons encore si elle fera disparaître massivement nos emplois, si elle ne fera que les transformer ou si elle bouleversera la répartition des revenus entre travail et capital. Mais l’inertie de la société nous laisse encore un peu de temps pour nous préparer à chacun de ces scénarios.
C’est précisément l’intérêt du capital universel. Il ne suppose ni de freiner le progrès, ni d’organiser une société qui vivrait sous perfusion de transferts. Il consiste simplement à faire en sorte que, si une part croissante de la richesse est demain produite par l’IA, chacun puisse en posséder une fraction et bénéficier directement de cette prospérité.
Il nous reste quelques années pour organiser cette diffusion de la propriété et concilier le rêve des libéraux et celui des marxistes : tous propriétaires des moyens de production. Une perspective plus désirable, sans doute, que d’affaiblir la compétitivité de nos entreprises ou de finir dépendants de la charité d’Elon Musk.














































