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Temps de lecture : 11 minutes

4 novembre 2026

2 509 magasins incendiés, vandalisés ou dévalisés. Des dizaines de millions de dégâts. Ces chiffres ne sont pas ceux des récentes manifestations parisiennes, mais des terribles émeutes de Détroit, dans les années soixante. Elles ont précipité sa chute.

Ce jeudi, le mouvement contre « la vie chère » réinvestit les rues des villes françaises, faisant craindre des débordements, comme ce fut le cas le 17 octobre dernier. En un week-end, près de 3 000 magasins avaient été pillés ou pris pour cible à Paris, Lyon et Marseille et dans de nombreuses autres villes, causant plus d’un milliard d’euros de dégâts. Depuis, plus de 6 000 commerces sont empêchés de travailler, alors que l’essentiel de leur chiffre d’affaires (Black Friday, Noël) est en jeu dans la période.

On sait déjà que tous ne rouvriront pas. Pour certains commerçants, le bilan financier est trop lourd malgré les assurances et beaucoup d’entre eux ont eu la peur de leur vie face à la violence désinhibée des casseurs et à l’impuissance des forces de l’ordre. Une peur qui ne s’atténuera pas de sitôt compte tenu de la hantise de voir ces razzias se reproduire.

Cette perspective est mortifère, car depuis dix ans, les commerces disparaissent peu à peu des centres-villes, et pas seulement en zone rurale. Les raisons de cette déprise sont multiples, mais elle s’accompagne souvent de paupérisation, de désertification et de la montée de l’insécurité. Même si, aujourd’hui, le centre de nombreuses métropoles françaises reste un pôle d’animation commerciale et de relative richesse, une succession de flambées de violences, couplées à la crise financière qui vient, pourrait menacer ce fragile équilibre.

Pour comprendre les possibles conséquences du moment, il faut traverser l’Atlantique et nous rendre à Détroit, dans le Michigan, qui vient de passer entièrement dans le giron démocrate au lendemain des Midterms. La ville symbolise le pouvoir destructeur de la combinaison entre crises économiques à répétition, émeutes, violences et perte de contrôle des autorités. Tout oppose, évidemment, l’Histoire et le modèle de société américains et français. Mais la chute en quelques décennies de la puissante « Motor City » (dite aussi « Motown ») montre de façon saisissante comment une ville prospère peut basculer en quelques décennies.

Les années fastes de « Motor City »

Detroit a d’abord été française. Elle est fondée en 1701 par un certain Antoine de la Mothe Cadillac, de son vrai nom Antoine Laumet qui s’est inventé ce titre en empruntant le nom d’une petite ville de Gironde, « Cadillac ». La cité passe 59 ans plus tard sous contrôle britannique, jusqu’à l’indépendance des États-Unis en 1796. Détruite par un incendie et vite rebâtie, elle entame alors son spectaculaire essor industriel, forte de sa position stratégique dans la région des Grands Lacs, précisément sur la Detroit River (d’où son nom) qui relie les lacs Érié et Sainte-Claire. Au début du XXe, elle devient le berceau de la florissante industrie automobile américaine. Les Big Three (General Motors, Chrysler et Ford) y déploient leurs usines autour de la ville — ils y ont toujours leur siège social. À Dearborn (110 000 habitants aujourd’hui), la banlieue sud-ouest de Detroit, Henry Ford met en place un nouveau mode taylorien d’assemblage à la chaîne pour fabriquer sa fameuse Ford T. Il y applique aussi une logique d’intégration verticale extrême, au sein du mythique Ford River Rouge Complex, du nom de la rivière qui le longe. Cette réussite attire de la main-d’œuvre d’Europe et de tous les États-Unis, dont des centaines de milliers d’Afro-Américains fuyant les États ségrégationnistes du Sud dans le cadre de la Grande Migration.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, cet écosystème se reconvertit, temporairement mais massivement, en « Arsenal de la démocratie », produisant chars de combat, bombardiers, moteurs d’avion et munitions, avant de revenir à sa vocation première. Dans les années 50, la ville, en plein boom immobilier, est à son apogée. Elle compte 1,85 million d’habitants, fabrique la moitié du parc automobile mondial et devient un haut lieu de la musique soul afro-américaine avec la création en 1959 du légendaire label Motown, qui lancera des artistes comme Stevie Wonder, Marvin Gaye et Diana Ross.

Les émeutes de 1967

Les coulisses de cette éclatante réussite industrielle sont moins reluisantes. Les inégalités, les discriminations raciales et le racisme minent le pays. Dans les années 60, la montée du mouvement pour les droits civiques se traduit par des émeutes récurrentes, qui culminent en 1967 durant le « Long Hot Summer ». Détroit en est l’un des principaux foyers : le 23 juillet 1967, une descente de police dans un bar clandestin, où se déroule une fête célébrant le retour du Vietnam de vétérans noirs, se traduit par l’arrestation brutale de 85 personnes. Un attroupement se forme et la situation dégénère rapidement en affrontements violents, dont le contrôle échappe totalement à la police locale, puis à la Garde nationale du Michigan envoyée sur place. Des pompiers tentant d’éteindre les incendies sont pris pour cibles par des émeutiers. La ville est secouée par 5 jours d’affrontements, dont l’épicentre se situe dans le quartier très animé de la 12e Rue. Ils resteront parmi les plus violents de cette période et changeront à jamais le destin de la ville. Le calme ne reviendra qu’après l’envoi par le président Johnson de troupes fédérales, y compris des chars et des parachutistes, qui patrouilleront plusieurs jours dans les quartiers en flammes.

Le bilan est terrible : 43 morts (dont 33 Afro-Américains), 1 189 blessés, 412 édifices incendiés et 2 509 magasins incendiés, vandalisés et souvent pillés, selon les chiffres du Detroit Free Press et ceux du rapport de la Commission Kerner, nommée par Johnson pour enquêter sur l’origine des émeutes.

Un grand nombre de ces commerces, supermarchés, épiceries, pressings, magasins de vêtements, bars, pharmacies, n’ont jamais rouvert. « Ils ont, pour beaucoup, été littéralement réduits en cendres », expliquait 50 ans plus tard au Detroit News l’universitaire Jeff Horner. « Sans assurance, c’était l’impasse. Et même ceux qui étaient assurés ont souvent préféré reconstruire ailleurs. » Il faut dire que les assureurs ont fui les quartiers sinistrés, contraignant même le Michigan à créer un pool public d’assurance de dernier recours, le FAIR Plan. Après la disparition de ses petits commerces, la 12e Rue (aujourd’hui rebaptisée Rosa Parks Boulevard) est quant à elle longtemps restée en déshérence.

D’abord évalué autour de 300 millions de dollars, le montant des dégâts a certes été revu à la baisse par le rapport Kerner, à 45 millions. Mais les conséquences de ce drame se sont révélées, par la suite, infiniment plus lourdes pour la ville. Car il a accéléré une tendance à l’œuvre depuis les années 50 : le départ des classes moyennes et aisées, essentiellement blanches, vers les banlieues résidentielles. C’est le « white flight », un phénomène observé dans de nombreuses villes américaines, mais qui s’est brutalement transformé en exode massif à Detroit après 1967.

L’hémorragie ne cessera plus. Dans les années qui suivent, la ville-centre va perdre près des deux tiers de sa population, pour tomber à 650 000 habitants, devenant le modèle absolu de la Shrinking city (littéralement ville rétrécissante). La population noire y devient ultramajoritaire (à près de 80 %) et s’appauvrit fortement avec la montée du chômage.

La crise de l’automobile et l’effondrement industriel de Detroit

Car dès le milieu des années 70, l’âge d’or de l’automobile américaine tourne au cauchemar. Chocs pétroliers, erreurs stratégiques en série face à la montée irrésistible de la concurrence japonaise et de ses petits modèles de voiture : les Big Three enchaînent les vagues de licenciement de leurs cols bleus, et les fermetures d’usines dans leurs bastions du Michigan (Detroit, Flint et Lansing), contribuant à créer les paysages lunaires caractéristiques et maintes fois photographiés de l’agglomération, faits de friches industrielles, d’usines désaffectées, de bâtiments en ruine et de maisons désertées. Dans une ville gangrenée par la drogue et les gangs, la criminalité bondit pour atteindre un pic dans les années 90, à 56,6 homicides pour 100 000 habitants par an en moyenne décennale. À comparer avec un chiffre évoluant entre 6 et 10 homicides/100 000 hab. par an sur la même période pour l’ensemble des États-Unis selon le FBI.

Deux gobelets de boisson rouge posés sur des parpaings au milieu d'un vaste entrepôt industriel abandonné.

Quand surgit la crise des subprimes en 2008, l’industrie automobile américaine est déjà sinistrée. Sa part du marché national s’effondre, passant de près de 75 % dans les années 80 à moins de 50 % en 2008. Au bord de la faillite, GM est finalement sauvée par l’administration Obama, au prix de la fermeture de 16 de ses 47 usines, et Chrysler doit fusionner avec l’italien Fiat (le nouvel ensemble se mariera en 2021 avec Peugeot PSA au sein de Stellantis). Dans la foulée de cette Bérézina, des milliers de sous-traitants et de concessionnaires disparaissent et leurs jobs avec.

Chômage, pauvreté, saisies

En 2008, le court trajet en voiture depuis l’une des banlieues cossues de Detroit (comme celles du comté d’Oakland) vers le centre-ville, situé à moins de 30 km, constituait pour un Européen une expérience sidérante. On y quittait des rues piétonnes et des boutiques de luxe pour traverser des quartiers résidentiels verdoyants. Puis le paysage changeait : on roulait sur des kilomètres entre des rangées de simples maisons en bois en grande partie abandonnées, certaines en ruines, d’autres fraîchement quittées. Beaucoup venaient d’être saisies (près de 40 000 autour de Dearborn dans le seul comté de Wayne), leurs propriétaires au chômage ne pouvant plus payer leurs traites ou leurs impôts. C’est ce que nous décrivait alors Mike, un électricien employé dans l’usine sidérurgique du Rouge Complex (rachetée par le Russe Severstal). « Beaucoup de mes voisins sont partis, on ne les a plus revus. Peut-être sont-ils chez des parents, peut-être dans la rue. Il n’y a plus d’argent », soupirait-il, avouant rêver de partir lui-même avec sa famille vers l’Ouest, tout en sachant que c’était impossible, faute de pouvoir vendre sa maison sans une énorme moins-value.

Ours en peluche rouge suspendu par un fil dans un bâtiment industriel abandonné

On pénétrait ensuite en ville à travers des quartiers fantomatiques et délabrés, ponctués d’édifices insalubres souvent squattés et de décharges sauvages, avant d’arriver à downtown : un îlot de gratte-ciels toujours triomphants, au pied desquels errait une population presque exclusivement noire et pauvre, dont un grand nombre de sans-abris, de dealers et de toxicomanes. « La moitié de la population de la ville est quasi illettrée », constatait sombrement Daniel Howes, éditorialiste économique du Detroit News. « Le Michigan en est à sa cinquième année de récession et compte, en proportion, deux fois moins de diplômés d’études supérieures qu’au Massachusetts. »

Rangées de pupitres d'écoliers abîmés dans une salle de classe abandonnée jonchée de débris.

En 10 ans, l’État a perdu plus de 320 000 jobs industriels dont près de la moitié dans l’automobile. Et ce sont les Noirs qui, les premiers, ont fait les frais de cette désindustrialisation massive. À Détroit même, entre 2011 et 2015, environ 100 000 maisons, majoritairement détenues par des familles noires, ont été saisies pour impayés d’impôts fonciers. Des chercheurs ont notamment mis en cause, pour plus de 10 % de ces saisies, des surévaluations immobilières illégales, destinées à gonfler l’impôt pour renflouer les caisses, déjà à sec, de la ville.

La crise des opioïdes

Symbole de la Rust Belt, Détroit a poursuivi sa descente aux enfers et continué de se vider, minée par un chômage massif, la misère, les logements insalubres, l’insécurité et la drogue. Prospérant sur la vulnérabilité extrême des habitants, la crise des opioïdes, qui a frappé l’Amérique dès les années 90, a particulièrement ravagé la ville. À partir de prescriptions légitimes pour des habitants en souffrance, des centaines de médecins sont passés à un lucratif trafic d’ordonnances frauduleuses, inondant les quartiers les plus déshérités d’oxycodone ou d’Opana, antalgiques hautement addictifs. Un phénomène toujours d’actualité, mais endigué par la DEA. Les toxicomanes se sont ensuite tournés vers l’héroïne, puis vers le fentanyl et le carfentanil, opioïdes très puissants qui ont notamment conduit à un pic de mortalité dans le comté de Wayne. C’est dans ce contexte de mort lente qu’en 2013, Detroit a fait faillite, accablée par plus de 18 milliards de dettes. Il lui faudra plus d’une décennie pour se relever.

Téléviseur cathodique ancien brisé et rougeoyant dans une pièce délabrée