Combien sommes-nous prêts à payer pour gagner un an de vie ? La question est brutale, mais incontournable. Car célébrer l’innovation sans parler de son prix, et de nos moyens, c’est vendre de faux espoirs aux patients.
En cancérologie, nous vivons une période absolument extraordinaire. Jamais nous n’avons disposé d’autant de nouveaux traitements, jamais la recherche n’a avancé aussi rapidement. Chaque année apporte son lot de découvertes, parfois spectaculaires, qui transforment le pronostic de maladies autrefois considérées comme incurables à très court terme. Le congrès européen de cancérologie, l’ESMO, qui vient de se tenir en octobre 2026, en est une nouvelle illustration.
Prenons le cancer du poumon à petites cellules, une maladie particulièrement agressive dont le pronostic reste redoutable. L’association d’une nouvelle immunothérapie, le tarlatamab, au durvalumab, utilisée en traitement d’entretien après une première chimiothérapie classique, permet d’obtenir une survie médiane de 21,1 mois contre 12,7 mois avec le durvalumab seul. Plus de huit mois d’espérance de vie supplémentaires, avec même des réponses durables qui dépassent ce chiffre ! Pour une maladie aussi grave, c’est considérable.
Autre exemple : le cancer de l’endomètre avancé ou récidivant. Une nouvelle classe de médicaments, les anticorps conjugués à un médicament, permet avec le sacituzumab tirumotécan d’améliorer la survie médiane de près de sept mois par rapport aux chimiothérapies classiques chez des patientes déjà traitées.
Ces résultats méritent évidemment notre enthousiasme.
Mais il y a un éléphant dans la pièce dont nous parlons beaucoup trop peu : le prix de ces médicaments.
Des médicaments qui valent leur pesant d’or
Prenons le Keytruda, nom commercial du pembrolizumab, développé par le laboratoire américain Merck, appelé MSD en Europe. Cette immunothérapie a profondément transformé la prise en charge de nombreux cancers, notamment du poumon, du rein, de la vessie, du sein triple négatif, du mélanome, du col de l’utérus ou encore de l’endomètre. En France, les achats hospitaliers de Keytruda ont atteint 1,95 milliard d’euros en 2024 selon un rapport du Sénat, contre 1,6 milliard d’euros en 2023, soit près d’un quart des dépenses de médicaments de la liste en sus. Il faut toutefois préciser qu’il s’agit d’un montant brut, avant les remises confidentielles négociées avec le laboratoire. À l’échelle mondiale, ses ventes ont atteint 31,7 milliards de dollars en 2025 et dépassent largement les 100 milliards cumulés depuis sa commercialisation en 2014. Un succès médical incontestable, mais aussi une formidable réussite commerciale.
Et ce n’est qu’un début. Selon un rapport du Sénat de juillet 2026 sur l’innovation thérapeutique, en 2015, un seul médicament dépassait 80 000 euros de coût annuel par patient. Dix ans plus tard, ils étaient 26, dont dix dépassant 195 000 euros. Deux atteignent même des montants vertigineux : 462 600 euros par an pour le Bylvay, utilisé dans certaines maladies hépatiques rares, et 407 000 euros pour l’Elaprase, destiné à une maladie génétique exceptionnelle. Certes, ces traitements concernent très peu de patients et les prix affichés ne reflètent pas nécessairement les remises confidentielles négociées avec les laboratoires. Mais ils illustrent le changement d’échelle auquel notre système de santé est confronté. Certains traitements cellulaires atteignent même plusieurs centaines de milliers d’euros pour une seule administration et concernent beaucoup de monde.

On a donc un début de réponse à notre question : l’État est prêt à débourser plusieurs centaines de milliers d’euros pour une vie… pour peu que la cible soit très restreinte. Mais jusqu’où aller si un médicament concerne plusieurs dizaines de milliers de cas par an, comme le cancer du sein ?
Bien sûr, développer un médicament coûte cher. Les estimations varient de plusieurs centaines de millions à plus de deux milliards de dollars lorsqu’on intègre les échecs et le coût du capital. En oncologie, moins d’une molécule sur dix entrant en développement clinique obtient finalement une autorisation de commercialisation. Il est donc légitime que les industriels puissent rémunérer les risques pris et financer les recherches futures. Mais cela justifie-t-il tous les prix ?
Quand le prix devient un obstacle aux soins
L’exemple récent du Padcev, ou enfortumab vedotin, est particulièrement éclairant. Il s’agit là encore d’un anticorps conjugué à un médicament. Associé au Keytruda, ce traitement a presque doublé la survie médiane des patients atteints d’un cancer de la vessie métastatique, passant de 16,1 à 31,5 mois. Une avancée majeure pour une maladie généralement mortelle en moins de deux ans. Pourtant, après avoir bénéficié d’un accès précoce en France, sa disponibilité a été menacée cet été par les difficultés de négociation entre le laboratoire et le Comité économique des produits de santé (CEPS), chargé de négocier les prix des médicaments. Un accord semble finalement avoir permis la poursuite de sa prise en charge en octobre 2026 et tout le monde devrait s’en réjouir.
Mais à quel prix ? Dans son évaluation médico-économique, la Haute Autorité de santé retenait un prix de 707 euros pour un flacon de Padcev de 30 mg (dose de 1,25 mg/kg, soit par exemple 90 mg pour un adulte de 72 kg, soit 2 121 euros au jour 1 et au jour 8 d’un cycle de 21 jours, soit plus de 4 000 euros tous les 21 jours) et environ 2 500 euros pour un flacon de Keytruda de 100 mg (dose de 200 mg tous les 21 jours). Pour un patient de 70 kg, cela représente approximativement 9 000 euros de médicaments par cycle de trois semaines, avant remises et hors coûts d’administration.
Autre exemple, le daraxonrasib, dont nous avions parlé dans Les Électrons Libres. Ce nouveau traitement oral du cancer du pancréas métastatique permet, après une première ligne de traitement, de porter la survie médiane de 6,7 à 13,2 mois. Autorisé aux États-Unis depuis août 2026, il est commercialisé au prix officiel de 39 800 dollars pour trente jours de traitement, avant éventuelles remises. Près de 480 000 dollars pour douze mois ! Six mois et demi de survie médiane supplémentaires représentent évidemment un progrès considérable pour ces patients. Mais comment financer durablement des médicaments atteignant de tels tarifs ? Et surtout, comment garantir qu’ils restent accessibles à tous ?
Combien vaut une année de vie ?
La question peut sembler brutale ; pourtant, les économistes de la santé y réfléchissent depuis longtemps à travers un indicateur appelé QALY, pour Quality-Adjusted Life Year, ou année de vie ajustée sur la qualité. Le principe consiste à tenir compte à la fois du prolongement de la survie et de la qualité de vie pendant cette période. Une année vécue en parfaite santé correspond à un QALY, tandis qu’une année vécue avec une qualité de vie évaluée à 50 % correspond à 0,5 QALY. Cette méthode comporte évidemment des limites, notamment dans l’évaluation du handicap ou de la dépendance, mais elle permet de comparer l’efficacité de traitements très différents.
Car prolonger la vie ne suffit pas. Encore faut-il que cette vie vaille la peine d’être vécue, selon les propres critères du patient. En cancérologie, certains traitements entraînent des neuropathies invalidantes, des diarrhées chroniques, une fatigue majeure ou des complications immunologiques parfois graves. Dans l’étude évaluant le sacituzumab tirumotécan dans le cancer de l’endomètre, plus de la moitié des patientes présentaient des effets indésirables liés au traitement de grade 3 ou supérieur, contre environ 41 % sous chimiothérapie classique. Le bénéfice en survie doit donc toujours être mis en balance avec la toxicité, ce qui relève d’abord d’une décision partagée entre le médecin et son patient.
Sur le plan collectif, la question est différente : combien sommes-nous prêts à payer pour gagner un QALY supplémentaire ? Au Royaume-Uni, l’organisme NICE utilise désormais une fourchette de référence de 25 000 à 35 000 livres par QALY pour apprécier le rapport coût-efficacité des traitements, pouvant aller jusqu’à 100 000 livres pour les thérapies de haute technologie. En France, la HAS réalise également des évaluations médico-économiques, mais aucun seuil officiel ne détermine automatiquement si un médicament doit être remboursé. Pour l’association Padcev-Keytruda, elle avait calculé un coût supplémentaire d’environ 100 000 euros par QALY gagné, selon les hypothèses du modèle industriel. Cela ne signifie pas qu’une vie vaut 100 000 euros, mais que le gain de santé apporté par cette association coûte ce montant supplémentaire par rapport aux traitements précédents.
La distinction est essentielle. Nous ne cherchons pas à fixer un prix à la vie humaine, mais à déterminer comment utiliser des ressources limitées pour soigner le plus grand nombre. Car chaque euro consacré à un médicament ne peut pas être dépensé ailleurs, pour recruter des soignants, financer la prévention ou améliorer l’accès aux soins.
La France n’est plus à l’abri
Nous avons longtemps considéré que notre système de protection sociale garantirait toujours l’accès aux innovations. Cette certitude se heurte désormais à la réalité. En octobre 2026, le laboratoire AstraZeneca a confirmé l’arrêt de la prise en charge du Zoladex, un traitement hormonal ancien utilisé notamment dans les cancers du sein et de la prostate, à compter du 15 décembre. Heureusement, des alternatives existent, mais voir un industriel retirer volontairement un médicament du remboursement constitue un signal préoccupant. Et il ne s’agit même pas ici d’une innovation particulièrement coûteuse. Le coût de l’injection mensuelle est de 86 euros. En Allemagne ? Plus de 200 euros, soit le prix du traitement trimestriel en France…
Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on s’intéresse à la prévention. Les vaccins contre le virus respiratoire syncytial (VRS), responsable d’infections respiratoires parfois graves chez les personnes âgées, sont recommandés chez les plus de 75 ans et certains patients à risque dès 65 ans. Pourtant, ils ne sont toujours pas remboursés pour ces populations en France, malgré un prix d’environ 200 à 250 euros selon les spécialités et les pharmacies. Nous acceptons donc de financer des traitements anticancéreux pouvant coûter plusieurs centaines de milliers d’euros, tout en laissant à la charge des patients certaines interventions préventives recommandées. Cela ne signifie pas que toutes les vaccinations seraient automatiquement rentables, mais cette différence de traitement mérite une véritable réflexion médico-économique.
Comment éviter l’impasse ?
La première piste consiste à réduire les gaspillages. Les prescriptions inutiles, les examens redondants, les conditionnements inadaptés ou les médicaments jetés représentent des dépenses évitables. La délivrance à l’unité pourrait être une bonne idée, à condition de prévoir des conditionnements adaptés, une traçabilité suffisante et une rémunération du travail supplémentaire des pharmaciens. En cancérologie, les études de désescalade thérapeutique sont également essentielles. Démontrer qu’un traitement peut être administré moins longtemps ou à une dose réduite, sans perte d’efficacité, permettrait de diminuer simultanément les toxicités et les dépenses. Mais ces recherches, peu rentables pour les industriels, doivent être davantage soutenues par les pouvoirs publics, car cela n’intéresse pas les laboratoires pharmaceutiques.
Une autre solution serait de renforcer les négociations européennes. Avec ses quelque 450 millions d’habitants, l’Union européenne disposerait d’un pouvoir de négociation considérable face aux laboratoires pharmaceutiques. L’achat commun des vaccins contre le Covid-19 a montré qu’une coordination était possible. Mais les obstacles sont réels : les prix et les capacités financières diffèrent fortement entre les États membres, et ceux qui bénéficient aujourd’hui des tarifs les plus bas n’accepteraient pas nécessairement une harmonisation à la hausse. Une politique européenne du médicament ne serait donc pas une solution miracle, mais elle mérite d’être abordée par ceux qui croient encore à l’intérêt du marché commun.
Reste enfin la question de la transparence. Les prix affichés ne correspondent pas toujours aux prix réellement payés par les États, en raison de remises confidentielles parfois considérables. Comment organiser un débat démocratique sur le financement des médicaments lorsque les citoyens, les médecins et même les parlementaires ne disposent pas de toutes les données nécessaires ?
Le véritable risque n’est plus seulement de ne pas trouver, mais de ne plus pouvoir payer
Pendant longtemps, la principale limite de la médecine était scientifique : nous ne savions pas traiter certaines maladies. Aujourd’hui, une nouvelle difficulté apparaît. Nous découvrons des traitements efficaces, mais leur coût menace progressivement leur accessibilité. Cette situation est connue depuis des décennies dans de nombreux pays à faibles revenus, notamment en Afrique, où des médicaments pourtant disponibles restent inaccessibles à une grande partie de la population. Nous aurions tort de croire qu’un pays riche comme la France serait définitivement protégé de ce phénomène.
Comme oncologue, je me réjouis évidemment de chaque nouvelle avancée. Je sais ce que peuvent représenter quelques mois supplémentaires pour un patient et sa famille. Mais notre enthousiasme ne doit pas nous dispenser d’une réflexion collective sur les prix, les bénéfices réels et les priorités de santé publique. Il ne s’agit ni de condamner les laboratoires, dont nous avons besoin pour innover, ni de refuser aux patients des traitements efficaces au nom d’une logique purement comptable.
Il s’agit simplement d’accepter une réalité : les ressources ne sont pas infinies et nous devons apprendre à mieux les utiliser.
La question n’est donc pas de savoir combien vaut une vie humaine, car aucune somme ne saurait lui donner un prix. Elle est de savoir combien nous sommes collectivement prêts à consacrer à chaque progrès médical, et comment répartir ces ressources le plus justement possible.
Car la prochaine grande injustice sanitaire pourrait bien être celle-ci : disposer enfin des médicaments capables de prolonger certaines vies, mais ne plus avoir les moyens de les offrir à tous. Comme le disait André Malraux dans La Condition humaine : « Une vie ne vaut rien. Mais rien ne vaut une vie. »











































