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Temps de lecture : 8 minutes

2 novembre 2026

Aujourd’hui, les Californiens votent une taxe exceptionnelle sur leurs milliardaires. Elle devait rapporter 100 milliards de dollars. Mais avant même le scrutin, près d’un tiers des fortunes visées est déjà parti en Floride.

Aujourd’hui, parallèlement à des élections de midterms qui pourraient changer la couleur politique du Congrès américain, la Californie se prononce sur la Proposition 40. Le principe est simple : un prélèvement unique de 5 % sur le patrimoine de chaque résident qui possède plus d’un milliard de dollars. Quatre universitaires l’ont rédigée, dont l’économiste Emmanuel Saez. Son coauteur de toujours, Gabriel Zucman, en assure le service après-vente. L’argent doit compenser les coupes fédérales dans Medi-Cal, l’assurance santé des Californiens modestes. Montant promis : environ 100 milliards de dollars.

Le texte vise les milliardaires qui résidaient en Californie au 1er janvier 2026, soit 10 mois avant le vote. Il s’agit de figer la liste des contribuables pour que personne ne puisse s’enfuir. Cette astuce a toutefois 2 failles. Le texte a été rendu public 2 mois et demi avant cette date, ce qui a laissé aux plus mobiles le temps de faire leurs valises. Et ceux qui partiront après paieront la taxe une fois, puis cesseront de verser à la Californie l’impôt sur le revenu, de loin le principal qu’ils lui payaient.

Laffer n’a pas attendu le vote de la taxe

La courbe de Laffer décrit une évidence. À 0 % d’impôt, l’État ne perçoit rien. À 100 %, il ne perçoit plus rien non plus, car plus personne n’a intérêt à gagner un revenu imposable. L’activité s’arrête, évolue vers le travail au noir ou part ailleurs. Entre les deux, il existe un seuil au-delà duquel chaque hausse fait baisser les recettes. Les contribuables travaillent moins, optimisent davantage ou s’en vont. D’ordinaire, il faut des années pour mesurer l’effet de ce phénomène. Mais la Californie en a déjà vu les conséquences avant même le vote de la taxe.

Entre le dépôt du texte à l’automne 2025 et le 1er janvier, sept milliardaires ont annoncé leur départ : Larry Page, Sergey Brin, Peter Thiel, Don Hankey, Steven Spielberg, Travis Kalanick et David Sacks. Ensemble, ils pèsent 540 milliards de dollars, soit 28,5 % du patrimoine visé. Page et Brin représentent à eux seuls environ 26 milliards de taxe évitée. Les promoteurs contestent que Brin ait réellement changé de résidence fiscale, les tribunaux trancheront. Mais leur propre scénario le plus pessimiste fait déjà tomber la recette à 89 milliards.

Les fondateurs de Google avaient une raison de plus de partir. Larry Page et Sergey Brin possèdent chacun environ 6 % d’Alphabet, mais leurs actions spéciales leur donnent ensemble la majorité des votes. Or le texte présume que la part taxable d’un fondateur vaut au moins sa part des votes. Page aurait été imposé comme s’il possédait 26 % de l’entreprise, sur la base d’une fortune estimée à 55 milliards au lieu de 13. Pour payer, il aurait dû vendre au point de perdre le contrôle de Google. Les rédacteurs ont fini par démentir : seule la part réellement possédée serait taxée. Mais leur démenti date du 16 janvier 2026, tandis que la liste des contribuables était figée depuis le 1er janvier.

Les économistes de Stanford Benjamin Jaros et Joshua Rauh ont refait le compte milliardaire par milliardaire. Ils retirent les départs, corrigent la liste et appliquent une décote pour les recours juridiques qui s’annoncent. Résultat : la taxe ne ferait plus rentrer qu’environ 30 milliards dans les caisses, soit moins du tiers de la promesse initiale.

Saez et Zucman passés au scanner de l’IA

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Deux personnes en costume allongées sur la table d'un scanner IRM lumineux avec des piles de documents et des graphiques.

Un chèque unique, une perte à vie

Pire. Un milliardaire parti n’échappe pas seulement aux 5 %. Il cesse aussi de payer l’impôt californien sur le revenu, l’un des plus lourds du pays (13,3 % pour la tranche supérieure), pour toujours. La Californie encaisse un chèque une fois et renonce à une rente pluriannuelle.

Jaros et Rauh estiment que les milliardaires versent 3,3 à 5,8 milliards de dollars par an d’impôt sur le revenu à l’État. En actualisant la perte liée aux départs, ils obtiennent une valeur nette de −38,9 milliards de dollars. Dans 85 % des 100 000 scénarios simulés, la taxe coûte plus qu’elle ne rapporte.

Infographie illustrant l'impact économique négatif estimé de la taxe Zucman en Californie avec des œufs dorés symbolisant les recettes fiscales.

Ils ne sont pas seuls. Le chercheur Jared Walczak chiffre la perte récurrente entre 3,5 et 4,5 milliards par an. L’analyste budgétaire non partisan du Parlement californien décrit la même mécanique : un gain temporaire de « dizaines de milliards » contre une perte durable de « centaines de millions de dollars ou plus par an ». Sondés en octobre, 71 % des économistes fiscalistes s’opposent au texte.

Les promoteurs font valoir que Page et Brin réalisent peu de revenus imposables, donc paient peu d’impôts. Le montant exact reste donc discuté, mais le désaccord porte sur la taille du trou. Hors du cercle des rédacteurs du texte, on cherche en vain une analyse sérieuse qui promette un gain net.

« Personne n’a intérêt à partir »

Face à ces chiffres, Gabriel Zucman a dégainé un long fil sur X pour en contester la viabilité. D’après lui, la taxe frappe les résidents du 1er janvier, donc partir ensuite ne sert à rien. Des départs durables n’auraient de sens que si la taxe devenait annuelle. Modéliser des milliardaires qui fuient un impôt qui ne vient jamais violerait les « anticipations rationnelles ».

Ce raisonnement exige trois conditions. D’abord, une taxe qui tombe par surprise, alors que celle-ci a été annoncée des semaines avant sa date de référence. Ensuite, une taxe juridiquement solide, alors que le texte prévoit lui-même que les juges pourront déplacer cette date si elle est censurée. Et enfin, il exige une promesse crédible. Or la Proposition 40 supprime le plafond constitutionnel sur la taxation des actifs financiers sans jamais le rétablir. Elle autorise même le Parlement à l’amender à la majorité des 2 tiers, sans repasser devant les électeurs.

Fuir un simple risque n’a rien d’irrationnel. L’économiste Joseph Steinberg l’a montré sur le commerce sino-américain. Pendant des décennies, le Congrès pouvait retirer à la Chine son statut commercial normal. Bien qu’il ne l’ait jamais fait, cette menace a freiné durablement les investissements.

Jason Furman, ancien conseiller économique de Barack Obama, a répondu directement à Zucman. Sans prendre parti sur la Proposition 40, il rappelle que compter les départs de ceux qui doutent que la taxe reste unique est la méthode standard des organismes de chiffrage. On ne peut pas la qualifier d’« inappropriée ».

Le meilleur argument vient encore des promoteurs du texte eux-mêmes. Dans leur papier de 2026, Boll, Saez et Zucman calculent jusqu’à quel taux un impôt annuel sur ces mêmes milliardaires resterait rentable. Ils y écrivent noir sur blanc que la Proposition 40 pourrait ouvrir la voie à une taxe permanente.

Petite histoire des impôts qui ne devaient pas durer

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Figurine d'un homme politique portant une écharpe tricolore au sommet d'un graphique ascendant de pièces d'or.

Détruire la richesse, tout un programme

Faut-il s’étonner que les initiateurs de la proposition regardent fondre l’assiette avec autant de sérénité ? Dans le livre Le Triomphe de l’injustice, Saez et Zucman consacrent un chapitre entier à « Dépasser Laffer ». Ils y expliquent que des gouvernements démocratiques peuvent appliquer aux riches des taux supérieurs à ceux qui maximisent les recettes. Car « détruire une partie de l’assiette fiscale peut être dans l’intérêt de la collectivité ».

Voilà qui éclaire le débat et révèle les véritables intentions de Saez et consorts. Si le but est de financer Medi-Cal, voir partir 30 % de l’assiette fiscale est un échec. Si le but est de faire mal aux grandes fortunes sur des fondements supposés plus éthiques qu’économiques, c’est une franche réussite.

Les coupes fédérales dans Medi-Cal atteindront 156 milliards de dollars cumulés d’ici 2034. Un chèque unique ne peut pas boucher un trou permanent. Il faudra couper dans les dépenses et protéger une base fiscale qui reste et croît.

La Californie possède pour cela un immense atout : l’écosystème où naissent les entreprises et les fortunes de demain. La meilleure façon de financer ses hôpitaux est de rester l’endroit où les futurs Page et Brin veulent s’enrichir, puis payer leurs impôts pendant 50 ans. Un État qui promet la stabilité lève plus d’argent qu’un autre qui promet de ne frapper qu’une fois, tout en laissant planer le doute sur cette promesse. Dans la journée, les électeurs californiens devront choisir entre les 2. La tentation de punir les riches l’emportera-t-elle sur le souci de soigner les pauvres ?