Le Shift Project de Jean-Marc Jancovici s’attaque de nouveau à la Ferme France. S’il enterre avec courage le dogme du « tout-bio », le think tank retombe vite dans ses travers : le rejet de la technologie et l’illusion de la planification.
Le Shift Project. Vous avez forcément déjà entendu parler de ce think tank cofondé par Jean-Marc Jancovici. Boussole des partisans de la sobriété, l’ingénieur nous a habitués à ses punchlines sur les plateaux télé. Ses terrains de chasse favoris ? Le nucléaire, la fin du pétrole ou les impacts (toujours jugés démesurés) du numérique.
L’agriculture a longtemps fait figure d’angle mort chez « Janco », traditionnellement moins affûté sur le vivant que sur les kilowattheures. Le secteur pèse pourtant un cinquième des émissions de gaz à effet de serre nationales et concentre des pressions environnementales majeures. Il était donc logique que le Shift s’empare du sujet. Après un premier volet agricole publié en novembre 2024, le think tank a publié le 22 octobre 2026 un rapport intermédiaire sur l’alimentation. Encore exploratoire, ce document teste plusieurs trajectoires de production, de transformation et de consommation à l’horizon 2050, sans arrêter à ce stade un scénario « idéal » ni en fournir l’évaluation économique complète.
L’exercice relève de la haute voltige tant les défis s’entrechoquent : nourrir la population, préserver notre souveraineté, sauver le climat et sortir les agriculteurs de l’impasse économique. Alors, que vaut vraiment la copie du Shift ? Entre pragmatisme agronomique bienvenu, méfiance technologique et dirigisme économique daté, plongée dans un rapport qui souffle le chaud et le froid.
Au-delà des pesticides : la mécanique complexe des impacts agricoles
Pour comprendre l’équation agricole, il faut d’abord correctement appréhender les chiffres, ce que le rapport du Shift traite avec rigueur. Sur le front du climat, l’agriculture pèse environ 20 % des émissions territoriales françaises, soit près de 80 millions de tonnes d’équivalent CO₂ (l’unité qui permet de comparer tous les gaz à effet de serre). Mais contrairement à l’industrie ou aux transports, la part des combustibles fossiles est ici très minoritaire, avec seulement 13 % du bilan carbone du secteur — principalement pour faire fonctionner les machines agricoles, ou pour chauffer les serres et les installations.
En réalité, l’essentiel du bilan est lié à des processus biologiques. En 2024, environ 56 % des émissions agricoles et sylvicoles provenaient du méthane (CH₄), principalement lié à la digestion des ruminants et aux déjections animales, et 29 % du protoxyde d’azote (N₂O), issu des transformations de l’azote apporté aux sols par les engrais, le fumier ou le lisier. Le CO₂ représentait les 15 % restants.

Mais l’empreinte de nos assiettes est loin de se résumer au carbone. Dans le débat public, un coupable idéal écrase tous les autres : les pesticides. Si leur impact écotoxicologique est bien réel, cette focalisation médiatique occulte d’autres pressions tout aussi massives. Le rapport du Shift rappelle ainsi les dégâts de la fuite des nitrates et du phosphore, responsables de l’eutrophisation des eaux (les fameuses algues vertes), ou encore la dégradation physique des sols par un labour trop intensif.
Surtout, on oublie souvent l’éléphant dans la pièce : l’usage des terres. Comme le martèle la plateforme internationale sur la biodiversité (IPBES), l’artificialisation et la conversion d’espaces naturels en surfaces agricoles constituent le facteur numéro un de l’effondrement du vivant à l’échelle mondiale. C’est là que réside tout le casse-tête de la transition : l’agriculture est une affaire de compromis permanents. Vouloir supprimer brutalement la chimie de synthèse ou les engrais fait mécaniquement chuter les rendements à l’hectare. Or, pour produire autant avec des rendements moindres, il faut cultiver plus de surfaces (ou importer davantage), au risque d’aggraver la déforestation et la perte d’habitats naturels ailleurs. Ce piège des vases communicants écologiques, le Shift Project a le grand mérite de l’avoir compris.
Plus de pragmatisme, moins de bio
C’est sans doute la bonne surprise du rapport : le Shift Project ose briser l’un des totems les plus sacrés de l’écologie politique et médiatique. Là où plateaux télé et programmes militants nous vendent ad nauseam le « 100 % bio » comme l’alpha et l’oméga du salut agricole, les ingénieurs du Shift font parler la logique des rendements. En se privant totalement d’engrais minéraux et de produits phytosanitaires de synthèse, l’agriculture biologique accuse des baisses de productivité marquées (souvent de 20 à 50 % en grandes cultures). Généraliser ce modèle à toute la Ferme France menacerait notre souveraineté alimentaire et déporterait nos impacts à l’étranger via les importations. Dans le scénario du Shift, le bio reste donc contenu à une place utile mais réaliste (autour de 20 à 30 % des surfaces), loin des slogans incantatoires.
À la place, le think tank mise sur une boîte à outils agronomique autrement plus pertinente, d’ailleurs plébiscitée par les rapports de l’IPBES : l’agriculture de conservation des sols (ACS), la réduction ou la suppression du labour, la couverture permanente des champs, l’allongement des rotations avec des légumineuses et l’agroforesterie. Sur le papier, ce cocktail coche toutes les cases : il stocke du carbone dans l’humus, restaure la vie des sols, freine l’érosion, améliore l’infiltration de l’eau et limite le lessivage de l’azote, tout en limitant, selon les contextes, la baisse des rendements. Mieux, il pourrait permettre de soulager la trésorerie des fermes grâce aux économies de carburant (moins de passages de charrue) et d’engrais azotés (captés gratuitement dans l’air par les légumineuses).
Mais attention à ne pas verser dans l’angélisme : sur le terrain, ces pratiques sont complexes et risquées. Se passer du labour expose les parcelles à l’envahissement par les mauvaises herbes (adventices) ou à la prolifération des campagnols. Les couverts végétaux et les cultures d’été intégrées aux rotations peuvent tout simplement ne pas lever lors des sécheresses automnales ou estivales. Quant aux légumineuses, elles se heurtent souvent à l’absence de filières et de débouchés rémunérateurs en France, tandis que l’agroforesterie alourdit le temps de travail et grignote les rendements en bordure d’arbres.
Au-delà du coût financier, c’est une « charge mentale » considérable, et une prise de risque agronomique pour l’exploitant. D’où une proposition très cohérente du Shift : réorienter les subventions publiques (notamment de la PAC) pour rémunérer directement ces services écosystémiques que le marché ignore.
L’angle mort technologique
Si le Shift fait preuve d’un réalisme salutaire sur l’agronomie, ses vieux démons ressurgissent dès qu’il s’agit de technologie. Dans ce nouveau rapport intermédiaire, l’innovation technique n’est sérieusement mobilisée que pour l’aval de la filière (modernisation des outils de transformation agroalimentaire ou logistique). En revanche, à la ferme, c’est le grand désert technologique, ou presque. Exit les solutions de pointe qui pourraient pourtant épauler l’agronomie et sécuriser les rendements face au choc climatique.
Sur le front de la gestion de l’eau, le stockage hivernal (retenues de substitution) et l’irrigation de précision (goutte-à-goutte, pilotage par sondes connectées) sont à peine effleurés, alors qu’ils permettraient de stabiliser les productions face aux sécheresses estivales. Même silence radio sur l’agriculture de précision (modulation des doses d’intrants par satellite ou capteurs embarqués), la robotique et le désherbage mécanique automatisé, qui permettraient pourtant de réduire significativement l’usage des pesticides et d’alléger le temps de travail en se passant du labour. Quant aux nouvelles techniques génomiques (NGT), capables d’accélérer la sélection de variétés résistantes à la sécheresse ou aux maladies, elles sont tout bonnement invisibles.
En réalité, le think tank avait bien examiné une partie de cet arsenal dans son précédent opus agricole de 2024, mais en le prenant avec d’infinies pincettes et une méfiance palpable. Fidèle à son ADN « low-tech », le Shift aborde systématiquement le progrès technique à travers le prisme des effets rebonds et de la pénurie de métaux. Surtout, il agite un argument socio-économique récurrent : la haute technologie enfermerait les agriculteurs dans une spirale d’endettement toxique et une dépendance servile envers les géants de l’agroindustrie et de la tech. Un souci d’indépendance paysanne touchant, mais à géométrie variable : car si le Shift redoute de voir l’agriculteur lié aux industriels et aux banques, il n’a visiblement pas de scrupule à le placer sous la tutelle de l’État.
L’illusion de l’interventionnisme face à l’urgence de la compétitivité
Car c’est bien là le péché mignon du Shift Project : dans sa partition agricole, l’État est omniprésent, à la fois chef d’orchestre omniscient et guichetier perpétuel. Tout le scénario repose d’abord sur une grande planification centralisée des filières et des assiettes, oubliant un peu vite la lourdeur bureaucratique d’une telle mécanique. Quant au revenu des agriculteurs, le rapport ne semble concevoir son salut qu’à travers deux béquilles publiques : un arrosage de subventions et une protection commerciale aux frontières, autrement dit du protectionnisme. Une recette aussi séduisante sur le papier que périlleuse dans le réel : outre que les caisses d’une France surendettée sont vides, la politique commerciale relève de la compétence exclusive de l’Union européenne. Pis, même à supposer que Bruxelles suive, ériger des barrières douanières exposerait immédiatement nos filières exportatrices (vins, céréales, produits laitiers) à des mesures de rétorsion dévastatrices.
Si le think tank souhaite réellement l’émancipation financière des paysans, il faudrait plutôt leur redonner les armes de la compétitivité pour conquérir des marchés. Et cela commence par un sujet que le Shift balaie d’un revers de main au nom de l’urgence écologique : le choc de simplification normative et la fin des surtranspositions françaises, ces boulets pourtant documentés par un récent rapport du Sénat. Refuser tout pragmatisme réglementaire est une erreur de calcul : certaines interdictions franco-françaises (à l’image du feuilleton sur l’acétamipride) pourraient n’offrir que des gains environnementaux marginaux pour des coûts économiques disproportionnés, détruisant des filières entières au profit de denrées importées dans des conditions souvent moins vertueuses.
C’est pourtant une loi économique élémentaire : on ne fait pas d’écologie dans le rouge. Ce sont des fermes rentables, de taille suffisante et compétitives qui dégageront les marges financières nécessaires pour investir dans la robotique, l’irrigation de précision ou le renouvellement du matériel. Des investissements qui, à leur tour, réduiront la charge de travail par actif et amélioreront les performances environnementales.




















































