Les pesticides. Véritables croque-mitaines du débat public, on les accuse de tous les maux, sanitaires comme écologiques. Mais dans ce climat anxiogène, une question passe au second plan : quels sont les apports de la chimie moderne à l’agriculture ? La réponse est loin d’être anodine.
« Une agriculture sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable » (Radio France), « Vers une agriculture sans pesticides » (ARTE), « Cultiver sans pesticides, c’est possible » (TV5 Monde), « Abandonner la chimie pour préserver la santé publique » (Basta !)…
Médias, responsables politiques, ONG : beaucoup l’affirment. Cultiver sans pesticides, voire sans chimie de synthèse, serait non seulement possible, mais souhaitable. Dans le même temps, reportages angoissants et déclarations alarmistes se succèdent pour dénoncer les effets supposément catastrophiques de ces substances sur notre santé et sur l’environnement.
Si les choses étaient aussi simples, pourquoi nos agriculteurs continueraient-ils à les utiliser ? Seraient-ils inconscients ? Indifférents à notre santé ? Manipulés par de puissants lobbies sans scrupules ?
À moins que le débat ne souffre d’un angle mort. Nous parlons beaucoup des risques de la chimie agricole. Beaucoup moins de ce qu’elle permet d’éviter. Or cette seconde moitié de l’équation est indispensable pour apprécier sa balance bénéfices-risques.
L’agriculture d’antan
« La chimie, on peut s’en passer… La preuve, comment on faisait avant ? »
Cette phrase, qui ne l’a pas entendue ? Alors prenons-la au pied de la lettre. C’est vrai, ça : comment on faisait, avant ?
Avant la révolution industrielle et l’avènement de la chimie de synthèse, l’agriculture fonctionnait en circuit fermé, sans intrants extérieurs. Mais si ce modèle est aujourd’hui souvent idéalisé, sa réalité historique est loin de ressembler à un paradis bucolique. Il reposait sur des rendements obstinément médiocres, un labeur humain écrasant et une précarité de tous les instants.
Vers 1800, l’agriculture mobilisait entre 75 et 90 % de la population (soit 15 à 18 actifs sur 20). La quasi-totalité de l’humanité s’échinait dans les champs pour des récoltes maigres et incertaines. À l’époque, le blé plafonnait autour d’une tonne à l’hectare, contre un rendement moyen de 7 à 8 tonnes aujourd’hui. Pourquoi ? À cause d’un goulot d’étranglement biologique incontournable : le manque d’azote dans les sols.
Sans engrais chimiques, le seul fertilisant disponible était le fumier. Mais pour l’obtenir, il fallait du bétail, qu’il fallait nourrir en lui consacrant de vastes étendues de pâturages ou de terres en jachère. Ainsi, chaque hectare voué à nourrir des animaux pour fabriquer de l’engrais ne servait pas à nourrir directement les humains. Les données historiques de la commune de Santa Fe, en Andalousie, l’illustrent spectaculairement : avec une surface agricole similaire, 550 paysans y produisaient 1 737 tonnes de denrées en 1752. Aujourd’hui, 600 agriculteurs y en produisent plus de 32 000. La productivité par travailleur y a été multipliée par 17.
Ces limites structurelles maintenaient nos ancêtres dans une vulnérabilité permanente. En 1830, un ouvrier devait travailler en moyenne deux heures et demie pour se payer un simple kilo de pain, près de six fois plus qu’aujourd’hui. Surtout, faute de fongicides ou d’insecticides, la moindre prolifération de ravageurs ou événement climatique pouvait déclencher des pénuries, et parfois des famines. Avec de telles contraintes, la Terre peinait à nourrir 1 milliard d’habitants, ce qui constituait alors le « plafond de verre » démographique de la planète.
Vouloir nourrir les 8,1 milliards d’humains d’aujourd’hui avec le modèle de 1800 est donc une équation arithmétique et spatiale insoluble. Cela exigerait de défricher massivement de nouvelles terres, de renvoyer la majorité de la population aux travaux des champs, tout en acceptant le retour inévitable de la sous-nutrition de masse.
Une victoire chimique
Pour autant, il serait trompeur d’affirmer que le modèle agricole actuel ne dépend que de la chimie de synthèse. Il repose en réalité sur trois leviers majeurs et complémentaires.
L’essor de la mécanisation, avec le passage de la traction animale au tracteur thermique au cours du XXᵉ siècle, a considérablement optimisé le travail des champs. C’est elle qui a permis d’économiser l’écrasante majorité du travail humain, faisant chuter la part des agriculteurs de plus de 80 % à moins de 3 % de la population active dans nos sociétés.
Dans son sillage, la Révolution verte a fait exploser le potentiel des plantes. Grâce à l’amélioration variétale, les semenciers ont créé des spécimens plus courts, plus robustes, plus productifs. À elle seule, la génétique est responsable d’environ la moitié de l’augmentation historique des rendements.

Un moteur, aussi performant soit-il, ne fonctionne pas sans carburant. C’est ici qu’intervient l’artillerie lourde de la chimie : les engrais de synthèse. Ces nouvelles variétés à haut rendement exigent des quantités massives d’azote que les engrais naturels (le fumier) ne pouvaient fournir à une telle échelle. En captant l’azote de l’air, la chimie a libéré les cultures de leurs contraintes biologiques ancestrales. Une synergie parfaite entre génétique et fertilisation qui a multiplié les rendements moyens par six ou sept en deux siècles. Aujourd’hui, l’azote de synthèse contribue à nourrir près de la moitié de l’humanité.
Mais la performance a pour revers une plus grande vulnérabilité. Des champs densément semés, peuplés de variétés génétiquement homogènes et abondamment fertilisées, offrent aux ravageurs et aux mauvaises herbes des conditions idéales pour proliférer. C’est là qu’interviennent les pesticides. Contrairement aux engrais, ils n’augmentent pas directement le potentiel de rendement, mais ils permettent de le préserver. Les données mondiales montrent que sans aucune protection, 50 % de la récolte de blé, 70 % de celle de maïs et 75 % de celle de pommes de terre seraient anéanties par la compétition des mauvaises herbes et les ravageurs. En servant de bouclier, les pesticides sauvent entre un tiers et la moitié de notre production agricole finale. Mieux encore : en neutralisant les aléas épidémiques ou les invasions d’insectes, ces molécules ont drastiquement réduit la variabilité des récoltes d’une année sur l’autre, lissant la production et éloignant le spectre des pénuries.
L’agriculture biologique : cultiver sans chimie (ou presque)
Pourtant, un modèle agricole a officiellement banni les intrants de synthèse : l’agriculture biologique. La preuve qu’on peut s’en passer ? Sur le papier, peut-être. Mais derrière l’image d’Épinal, la réalité est plus complexe.
D’abord, tordons le cou à une idée reçue : le bio utilise lui aussi des engrais et des pesticides. Il s’interdit simplement les molécules de synthèse et leur préfère des substances dites « naturelles », que ce soit pour les engrais (effluents d’élevage), ou les pesticides (sulfate de cuivre, pyrèthre, spinosad…). Une distinction d’ailleurs largement théorique. Car la bouillie bordelaise ne pousse pas dans les arbres : sa fabrication nécessite l’extraction de cuivre, sa réaction avec de l’acide sulfurique, sa neutralisation, sa purification, puis sa formulation… Autrement dit, une bonne dose de chimie industrielle.
Pour autant, le cahier des charges du bio, particulièrement restrictif, présente de réels atouts pour l’écologie locale. En privilégiant les apports de matières organiques, comme le fumier, qui enrichissent les sols en humus, il favorise généralement une biodiversité plus abondante dans et autour des parcelles.
Mais la contrepartie agronomique est lourde. Privées d’azote minéral pour soutenir leur croissance et de pesticides de synthèse pour sécuriser les récoltes, les cultures biologiques affichent des rendements inférieurs de 20 à 30 % en moyenne, avec des écarts pouvant approcher 60 % pour certaines céréales. Et lorsque la chimie se retire, c’est le travail mécanique et humain qui prend le relais. Remplacer un herbicide par des passages répétés de bineuse ou de herse, ou épandre des tonnes de fumier plutôt que quelques centaines de kilos d’engrais concentré, demande du temps, de l’énergie et du matériel. En grandes cultures, la charge de travail par hectare augmente ainsi d’environ 40 %.
Surtout, ce modèle repose sur un équilibre plus fragile qu’il n’y paraît. Une part importante de sa fertilisation dépend aujourd’hui des effluents d’élevage, lesquels proviennent largement de systèmes conventionnels. Généraliser le bio poserait donc un défi considérable. La raréfaction du fumier imposerait soit de consacrer d’immenses surfaces aux légumineuses capables de fixer l’azote atmosphérique, soit de mobiliser d’autres sources d’azote recyclé, comme l’urine humaine à grande échelle. Un véritable casse-tête agronomique et logistique, qui se traduirait vraisemblablement par de nouvelles pertes de rendement.
Aujourd’hui, les exploitations biologiques tirent en grande partie leur viabilité économique d’un marché de niche, grâce à des consommateurs prêts à payer plus cher. Mais transposer ce modèle à l’ensemble d’un pays provoquerait un profond bouleversement : hausse marquée des prix alimentaires, perte de compétitivité et fragilisation d’une partie du monde agricole.
« C’est le prix à payer pour protéger notre environnement », répondront certains. Et l’argument mérite d’être entendu. Après tout, accepter un coût économique plus élevé peut se défendre si le bénéfice environnemental est au rendez-vous. Mais cela soulève une question décisive : appliqué à grande échelle, ce modèle est-il réellement plus écologique ?
La chimie, meilleur allié de l’écologie ?
La question a de quoi faire bondir… et pourtant. Nous l’avons vu, se passer de chimie de synthèse se traduit généralement par une baisse importante des rendements. Nourrir la population actuelle avec un modèle intégralement biologique impliquerait donc, mécaniquement, de compenser cette perte de production. Les solutions généralement avancées comme manger moins de viande ou réduire les pertes n’y suffiraient pas. La première se heurte aux spécificités de l’élevage français, qui, en partie, valorise des prairies non cultivables. La seconde, à une réalité physique : une fraction importante des pertes alimentaires est difficilement compressible. Sauf à accepter une baisse des apports caloriques ou une hausse des importations, il faudrait donc étendre massivement les surfaces cultivées.
Mais où trouver ces terres supplémentaires ? En défrichant des forêts, en retournant des prairies ou en convertissant des habitats naturels en terres agricoles. Or, selon l’IPBES, le changement d’usage des terres constitue aujourd’hui la première cause d’érosion de la biodiversité à l’échelle mondiale. Augmenter l’emprise de l’agriculture reviendrait donc à exercer une pression supplémentaire sur des écosystèmes déjà fragilisés.
C’est précisément là qu’intervient l’un des bénéfices environnementaux les plus méconnus de la chimie de synthèse. En permettant de produire davantage sur une même surface, engrais et pesticides rendent possible ce que les agronomes appellent le land sparing, ou « épargne des terres ». Autrement dit, ils limitent l’étalement agricole et contribuent à préserver, à l’échelle globale, des espaces naturels qui peuvent rester sauvages.
L’outil et le tabou
Aucune technologie n’est parfaite, et la chimie de synthèse ne fait pas exception. Comme toute innovation, elle comporte des risques qui doivent être évalués, encadrés et réduits.
Mais après deux siècles de progrès agricoles, une chose paraît difficile à contester : loin d’avoir seulement créé des problèmes, la chimie a aussi permis de nourrir des milliards d’êtres humains, d’épargner des espaces naturels et de sécuriser notre approvisionnement alimentaire. La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir comment s’en passer… mais comment en maximiser les bénéfices tout en réduisant les risques : la juste dose, au bon moment, au bon endroit. C’est tout l’enjeu de l’agriculture de précision, des nouvelles techniques génomiques et des pratiques agroécologiques.













































