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Temps de lecture : 7 minutes

26 octobre 2026

L’IA sonne-t-elle la fin des secrets du code informatique ? De Volkswagen à Photoshop, des agents IA commencent à décortiquer les programmes, ressusciter des jeux abandonnés et reproduire des applications commerciales. Piratage, ou révolution ?

Pendant des décennies, comprendre un logiciel sans avoir son code source a exigé un savoir-faire rare et suffisamment de patience pour décourager presque tout le monde. Les agents IA commencent à réduire le temps et le niveau d’expertise nécessaires, sans rendre pour autant ce travail totalement automatique.

Le diesel qui reconnaissait le banc d’essai

En 2015, les autorités américaines accusent Volkswagen de tricher aux contrôles antipollution. Pendant le test, ses diesels sont dans les clous, puis, sur la route, leurs émissions d’oxydes d’azote atteignent jusqu’à 40 fois la limite autorisée. Comment une voiture peut-elle savoir qu’on la teste ? La réponse est cachée dans le petit ordinateur qui pilote son moteur, et pour la trouver, il faut lire son programme.

Et c’est là que ça se corse, car un logiciel ressemble à un gâteau. Son éditeur en a écrit la recette dans un langage lisible, avec des noms parlants, puis l’a fait cuire, c’est-à-dire traduire en instructions que seul le processeur comprend. À cette étape, les noms des ingrédients, les commentaires du chef et une partie de la structure sont partis à la poubelle. L’utilisateur reçoit le gâteau, mais la recette lui reste inaccessible.

La retrouver à partir du gâteau procède de la rétro-ingénierie (reverse engineering en anglais). Fin 2015, en plein dieselgate, l’informaticien allemand Felix Domke s’y essaie sur le boîtier électronique d’un moteur Volkswagen, acheté sur eBay. Pour être homologuée, une voiture passe un test de pollution en laboratoire, sur des rouleaux, en suivant toujours le même parcours. Domke extrait le programme, l’épluche et trouve la ruse. Le logiciel reconnaît ce parcours et, sur la route, la voiture rejette bien plus que la limite autorisée. Domke ne cherchait qu’un détail, mais retraduire tout un programme en texte lisible par un humain (ce qu’on appelle la décompilation) peut prendre des années. Pour Melee, un jeu de 2001, des bénévoles y ont passé plus de six ans, et l’IA n’y a contribué que dans les derniers mois.

L’IA entre en cuisine

Début octobre, un logiciel libre a fait le tour des développeurs : REA. Sur GitHub, la plateforme où ils partagent leur code, chacun peut marquer d’une étoile un projet qui l’intéresse. Le 20 octobre, six mois après sa création, REA en affichait plus de 345 000. Ce compteur mesure l’attention sans rien dire de l’usage réel. REA n’a pas pour fonction de décompiler. Il se contente de confier cette mission à un agent IA, dont Ghidra, que la NSA a offert à tout le monde en 2019.

Reconstituer la recette en goûtant le gâteau miette par miette, c’est la corvée idéale pour un agent. Sur un ordinateur dédié, il lance le logiciel, clique partout, note chaque réaction, puis compare sa reconstruction à l’original jusqu’à ce que les deux se comportent de la même façon. Il ne se lasse pas, et plusieurs agents peuvent travailler en parallèle, sans interruption. Même Claude, le modèle d’Anthropic réputé pour ses garde-fous, s’y prête : son nom apparaît parmi les ultimes contributions au projet Melee.

Dans tous les cas, le gain de temps se mesure et le progrès est très significatif. Avec l’IA, le développeur Chris Lewis a conduit la décompilation de Snowboard Kids, un jeu Nintendo 64 de 1997, en 84 jours avec l’aide ponctuelle mais décisive de plusieurs experts de la console.

Le 30 septembre, Brandon Thomas, un développeur d’Atlanta, a commencé à publier sous la bannière ArtCraft des répliques gratuites de Photoshop et de la suite Adobe. Début octobre, il a récidivé avec Word, la suite Office et AutoCAD. Toutes ces copies, fabriquées avec des agents IA, sont tantôt encore rudimentaires, tantôt très abouties. Dans le jeu vidéo, des passionnés démontent certains opus avec l’IA, puis les reconstruisent pour les faire tourner sur des machines pour lesquelles ils n’avaient jamais été conçus. En mars, Piotr Migdał a ainsi ressuscité avec Ghidra et l’IA Chromatron, un casse-tête pour Windows XP vieux de 20 ans, qui fonctionne désormais sur les Mac récents ou dans un navigateur. Le 13 octobre, Asha Sharma, qui dirige Xbox chez Microsoft, y a vu « indéniablement » une bonne nouvelle pour les joueurs, même quand cela bouscule la façon dont les éditeurs gagnent leur vie. Pour explorer ces possibilités, Microsoft a monté un petit laboratoire, Xbox Labs.

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Démonter n’est pas pirater

Cette effervescence entretient une confusion qu’il est nécessaire d’éclairer. Le 6 octobre, une vidéo de GTA V jouable dans un navigateur a circulé sur les réseaux, présentée comme un exploit de l’IA. Selon un développeur cité par Frandroid, le jeu aurait en réalité été rebâti à partir de son code source, issu de la fuite consécutive au piratage de Rockstar en 2022. Une allégation que ni les auteurs ni l’éditeur n’ont confirmée à ce stade. Le site a fermé en quelques heures, vraisemblablement sous la pression de l’éditeur, Take-Two, ajoute Frandroid.

Des deux côtés de l’Atlantique, le droit protège le code d’un logiciel, pas les idées qu’il met en œuvre. En Europe, ses fonctions et ses formats de fichiers restent libres, sans quoi ce serait permettre de « monopoliser les idées, au détriment du progrès technique », a jugé la Cour de justice de l’Union européenne en 2012. Adobe n’a pas plus de monopole sur les calques qu’un pâtissier sur la génoise. Une licence ne peut priver l’acquéreur légitime du droit d’observer, d’étudier ou de tester le logiciel pendant les opérations qu’il est autorisé à effectuer. Quant à la décompilation, elle reste encadrée. Elle est notamment admise, sous conditions, pour assurer l’interopérabilité ou, dans la mesure nécessaire, pour corriger une erreur.

Aux États-Unis, c’est le juge qui tranche, au cas par cas. En 1992, il a donné raison à Accolade, un éditeur de jeux qui avait démonté des cartouches Sega pour comprendre comment faire tourner ses propres jeux sur la Mega Drive, sans demander la permission. Mais là-bas, les conditions d’utilisation qu’on accepte sans les lire peuvent interdire de démonter un logiciel, et casser un verrou anticopie est interdit par la loi, sauf exceptions. En Europe comme aux États-Unis, en revanche, copier et distribuer sans autorisation le code ou les images d’un autre, sa propriété intellectuelle, reste interdit, et sa marque ne peut pas servir à faire passer un clone pour l’original.

La « salle blanche » pose une question encore sans réponse. Un goûteur décrit le gâteau, puis un pâtissier qui ne l’a jamais vu en refait un à partir de cette seule description. Il peut alors prouver qu’il n’a pas copié la recette. À notre connaissance, en octobre 2026, aucune décision n’a encore tranché le cas d’une salle blanche où l’observateur et le développeur sont deux agents IA.

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Ce que ça change pour vous

Concrètement, un curieux un peu outillé peut désormais aller voir ce qu’une application fait de ses données, ou remettre en marche un vieux logiciel abandonné par son éditeur. Ça ne dispense pas de vérifier ce que raconte l’agent, qui se trompe parfois. Avec un modèle hébergé, les éléments transmis à l’agent peuvent parvenir au fournisseur : il faut donc examiner, pour l’offre et le contrat choisis, les règles d’entraînement et de conservation.