Vous pensiez que la drogue menaçait le pouvoir. Le livre de Benjamin Sire raconte comment elle l’a d’abord servi. Avant de se retourner contre lui.
Les films ou les livres consacrés à la drogue suivent habituellement les contrebandiers, les trafiquants, les cartels et les mafias. L’État n’y entre en scène que comme policier ou puissance débordée. Dans La drogue au pouvoir, qui sort demain aux Éditions du Cerf, notre rédacteur en chef, Benjamin Sire, le replace au premier plan.
Vous pensiez que les guerres de l’opium avaient commencé avec l’opium
Tout démarre par une tasse de thé. Depuis les grandes découvertes, les Européens ne parcourent pas seulement le monde pour conquérir des territoires. Ils en rapportent aussi de nouveaux plaisirs. Sucre, tabac, café et épices entrent dans leur quotidien.
Les Britanniques raffolent du thé chinois. Mais la Chine achète peu de produits anglais et exige d’être payée en argent métal. À mesure que les théières se remplissent, les réserves britanniques se vident. Londres doit trouver une marchandise à vendre aux Chinois.
La solution pousse au Bengale. La Compagnie britannique des Indes orientales, puissante entreprise qui administre une partie de l’Inde, y contrôle la production d’opium. La drogue entre clandestinement en Chine. Ses recettes financent les achats de thé. Le déficit commercial britannique se résorbe.
En 1839, l’empereur envoie à Canton le haut fonctionnaire Lin Zexu pour mettre fin au trafic. Il fait saisir puis détruire les cargaisons à Humen, près de Canton. Ce geste fournit à Londres le prétexte d’un conflit qui infligera à la Chine une humiliation dont ses relations avec l’Occident portent encore aujourd’hui la trace.
Vous pensiez que l’État poursuivait les dealers
À la fin du XIXe siècle, la France proscrit l’opium en métropole. Vertueux à Paris, l’État organise dans son empire colonial un commerce mortifère dont il connaît les ravages et perçoit les bénéfices.
En 1897, Paul Doumer, futur président de la République, devient gouverneur général de l’Indochine française, qui réunit alors les territoires actuels du Vietnam, du Laos et du Cambodge. Pour redresser les finances de la colonie, il réorganise la régie de l’opium, un monopole public. L’État supervise la fabrication du chandoo, une préparation d’opium destinée à être fumée, puis organise sa distribution. Les fumeries se multiplient. Couchés sur des divans, les consommateurs s’engourdissent dans une épaisse fumée bleue, tandis que l’administration encaisse les recettes.
Ironie de l’histoire, la défaite française de 1954 ne tarit pas les routes de l’opium. Désormais aux mains des réseaux criminels, elles conduiront bientôt jusqu’à Marseille.
Vous pensiez que l’argent de la drogue ne finançait que le crime
Nous sommes en pleine guerre froide. Aux confins de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande, le Triangle d’or est l’un des principaux territoires de l’opium. Ses trafics financent des groupes armés anticommunistes. La CIA connaît l’origine de leur argent, mais ces combattants servent ses intérêts. Alors, elle ferme les yeux. La drogue devient une caisse noire pour soutenir les alliés que Washington ne peut aider au grand jour.
Quelques décennies plus tard, le mécanisme réapparaît au Nicaragua. Washington soutient les Contras, une guérilla qui cherche à renverser le pouvoir sandiniste. Leurs réseaux de ravitaillement bénéficient de complaisances et de financements occultes. Terrible retour de flamme, ces mêmes circuits acheminent la drogue jusqu’aux États-Unis, où elle ravage les quartiers pauvres et déchaîne la violence.
Vous pensiez que le trafic de drogue commençait dans un champ
Pendant longtemps, la carte du narcotrafic se confond avec celle des cultures. Le pavot pousse en Afghanistan et dans le Triangle d’or, la coca dans les Andes. La production est localisée et saisonnière. Le trafic dépend de routes capables d’acheminer de lourdes cargaisons jusqu’aux consommateurs.
Les États savent où regarder. Ils peuvent repérer les cultures, arracher les plants, brûler les champs ou intercepter les convois. Chaque récolte détruite efface des mois de travail. La lutte reste difficile, mais elle se déroule en terrain connu.
Lorsque l’héroïne devient plus rare et plus coûteuse, les cartels délaissent progressivement les champs pour les laboratoires. Quelques équipements, des produits chimiques faciles à se procurer et une formule suffisent alors pour produire discrètement presque partout des alternatives de synthèse.
Paradoxalement, en voulant reprendre le contrôle d’un trafic qu’ils avaient trop longtemps laissé prospérer, les États favorisent sa mutation. Il devient plus diffus et bien plus difficile à combattre.
Vous pensiez que l’accord sur le nucléaire iranien ne concernait que le nucléaire
Soumis depuis des décennies aux sanctions internationales, l’Iran bâtit une économie parallèle pour contourner les embargos et financer son régime. La drogue en devient le quatrième pilier, aux côtés du clergé, du pétrole et des Pasdaran. Ces Gardiens de la Révolution, bras armé du pouvoir iranien, contrôlent notamment les routes de l’opium arrivant d’Afghanistan.
Pour agir hors de ses frontières, Téhéran s’appuie sur le Hezbollah, mouvement armé libanais dont il est le principal protecteur. Sa branche clandestine, le Business Affairs Component, relie les cartels sud-américains aux marchés européens. La cocaïne traverse l’Atlantique, l’argent est blanchi, puis réinvesti dans l’achat d’armes et le financement de l’organisation.
En 2008, la DEA, l’agence américaine chargée de combattre le trafic de drogue, lance le projet Cassandra, qui se prolonge en France en 2015 avec l’opération Cedar. Des services de sept pays partagent leurs informations. Ils reconstituent les circuits financiers, localisent les comptes et identifient les responsables. Après des années d’enquête, les arrestations sont imminentes.
Mais au dernier moment cette coopération sans précédent est sacrifiée sur l’autel de l’accord nucléaire iranien. Une volte-face qui aura des conséquences en cascade jusqu’aux attaques du 7 octobre 2023.
Après la lecture
Avant d’ouvrir ce livre, on pouvait encore ranger les protagonistes dans deux camps rassurants, les États d’un côté et les trafiquants de l’autre. Les premiers interdisent. Les seconds transgressent.
Après la lecture, cette frontière ne tient plus.
Selon les époques et ses intérêts, l’État peut produire la drogue, la taxer, la tolérer, utiliser ses réseaux ou fermer les yeux sur les trafics de ses alliés. Mais jouer ainsi les apprentis sorciers a eu des répercussions dramatiques. Les ramifications mondiales des réseaux et l’essor des drogues de synthèse ont créé une situation presque hors de contrôle.
La drogue n’est plus seulement un instrument du pouvoir. Elle est devenue un pouvoir.
Ce qu’il vous reste à découvrir
À la fin de cet article, vous savez déjà ce que La drogue au pouvoir change à ce que vous pensiez savoir. Les archives, les personnages et les témoignages qui soutiennent sa démonstration appartiennent au livre.
Restent à découvrir la French Connection, le Kuomintang et les triades, les ramifications du Triangle d’or, l’Afghanistan, Purdue et l’OxyContin, le volet français de Cassandra, le face-à-face entre la Chine et les États-Unis autour du fentanyl, le Venezuela ou encore les nouvelles mafias européennes, de la DZ Mafia à la Mocro Maffia.
Bonne lecture.
Un livre écrit par un Électron ne doit pas être un livre de plus sur l’étagère mais apporter un éclairage nouveau, nous prendre à rebrousse-poil. En parler expose pourtant à deux écueils, la critique complaisante qui agace et le résumé qui déflore. L’Effet Électron choisit donc de raconter les certitudes que sa lecture remet en cause.
La drogue au pouvoir – Benjamin Sire – Éditions du Cerf 2026 – 264 pages – 20,90 €












































