Jeudi soir, France 2 a consacré son émission Complément d’enquête à la « guerre de l’info » autour de l’acétamipride, ce néonicotinoïde jusque-là autorisé dans toute l’Europe, à l’exception de la France, emblème de la loi Duplomb.
L’émission promettait de débusquer les intox des deux camps. Elle applique pourtant aux prétentions de chacun d’eux une exigence très différente, au point de transformer son supposé fact-checking, empli de partis pris, en règlement de comptes à l’encontre de certaines consœurs.
Hasard du calendrier, les derniers chapitres de notre livre, Naturellement chimique, dont nous publions des extraits chaque semaine depuis le mois d’août, décryptent précisément ces mécanismes.
La grammaire de l’angoisse
Cette semaine, Benjamin Sire a décrit le rapport triangulaire entre ONG, médias et politiciens et a analysé les codes anxiogènes et sensationnalistes qui leur promettent leur audience. Complément d’enquête en coche toutes les cases.
Dès l’ouverture, la journaliste apparaît en citoyenne assiégée. Les infos inquiétantes s’enchaînent : fruits et eau du robinet « contaminés », pesticides dans les nuages… La caméra la suit jusque dans une chambre d’enfant où elle plie du linge. « Ces alertes rythment mon quotidien », dit-elle, échappant à la neutralité professionnelle à laquelle elle doit s’astreindre. Le sujet n’est pas encore posé que son cadre émotionnel l’est déjà : nourriture, eau, air, enfants, tout semble menacé.
Fleur Breteau, fondatrice de Cancer Colère, elle-même atteinte d’un cancer du sein, incarne le témoin-victime. Sa réelle souffrance, sans lien avéré avec le pesticide incriminé, rend toute contradiction inaudible, voire indécente. Soutenue par La France insoumise, elle traite les députés d’« alliés du cancer », avant de nier avoir lié cette maladie avec l’acétamipride, puis de qualifier de « désinformation » le rappel qu’aucun rapport n’est démontré entre le produit et la pathologie.
L’angle mort : la balance bénéfices-risques
L’acétamipride est pourtant dangereux, c’est un fait. Mais personne n’en boit un verre au petit déjeuner. Le risque s’évalue dans le contexte d’un usage précis, contrôlé, et au regard des bénéfices apportés. Un raisonnement que seul l’oncologue Jacques Robert tente de développer dans l’émission.
Ce biais découle du cadrage choisi, celui d’une « querelle entre deux modèles agricoles ». Dès lors que l’alternative « sans pesticides » est tenue pour acquise, les bénéfices de la molécule disparaissent du débat.
Les faibles rendements envisagés et le recours à des substituts d’une dangerosité équivalente imposeraient pourtant de hiérarchiser les risques : quelle exposition, quel niveau de preuves, quel bénéfice, quelle alternative ?
C’est justement la question centrale du chapitre qui ouvrira prochainement la troisième partie de Naturellement chimique : « Comment vaincre la peur ».
L’asymétrie des exigences
Le reportage a un mérite réel : il démonte la fabrication du slogan « acétamipride = cancer », relayé par des responsables politiques et amplifié par des influenceurs n’ayant pas la moindre compétence sur le sujet, tandis que celles des scientifiques sont remises en cause. Erwan Lecœur, stratège de la campagne contre la molécule incriminée et ancien directeur de la communication d’Éric Piolle, reconnaît même que le mot « cancer » a été choisi pour sa charge émotionnelle, et non pour refléter le niveau de risque réel.
Mais l’émission relativise aussitôt ce constat. La séquence consacrée au cancer dure sept minutes. À peine l’absence de preuve d’un lien rappelée, le doute est immédiatement réintroduit par des « signaux d’alerte » tirés d’études très fragiles. Viennent ensuite six minutes de mise en examen des médecins ayant dénoncé l’intox (dont notre contributeur Jérôme Barrière), de leurs compétences et des conflits d’intérêts supposés de deux signataires de leur tribune dans Le Point.
Puis arrive l’autre thème central. Ceux qui ont défendu la réintroduction de l’acétamipride ont expliqué qu’il était présent dans les colliers antipuces utilisés par les propriétaires d’animaux domestiques. Les produits visés contiennent en réalité de l’imidaclopride, un autre néonicotinoïde, bien plus dangereux. L’acétamipride est bien présent dans nos maisons, mais sous d’autres formes, comme ces bombes antiacariens à pulvériser… sur les matelas.
Cette confusion, assez anecdotique, devient la pièce à conviction principale d’un système organisé de désinformation. Plus de douze minutes et cinq séquences lui sont consacrées.
Règlement de comptes
Avant même la diffusion, Tristan Waleckx brocarde sur X les « inénarrables Woessner & Ducros ». Géraldine Woessner, du Point, et Emmanuelle Ducros, de L’Opinion, sont pourtant deux journalistes qui travaillent depuis des années sur l’agriculture, les pesticides, la désinformation scientifique et les fake news pourvoyeuses d’audience.
Cette attaque rompt avec la neutralité attendue d’un journaliste du service public. Elle s’inscrit aussi dans un conflit ancien avec Géraldine Woessner : en 2019, celle-ci avait critiqué la place accordée par Envoyé spécial à Gilles-Éric Séralini, auteur d’une étude sur les OGM rétractée depuis en raison de graves faiblesses méthodologiques.
Sur le plateau, Waleckx la présente comme coutumière d’« informations inexactes » : « Ce sont des faits », assène-t-il, sans en citer un seul. Emmanuelle Ducros est traitée avec la même légèreté : avoir animé une assemblée de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB) suffirait à faire d’elle leur porte-parole.
Hélas pour lui, l’émission gagnerait à s’appliquer la même intransigeance. Elle évoque un acétamipride « réautorisé », alors que la loi permet seulement des dérogations ponctuelles, sous le contrôle de l’ANSES. Tristan Waleckx affirme ensuite que la molécule a été retrouvée dans le liquide céphalorachidien d’enfants. Or l’étude citée ne détecte qu’un métabolite, chez quatorze enfants, sans groupe témoin ; l’EFSA l’a par ailleurs classée à haut risque de biais. Enfin, les « signaux » et le besoin de données supplémentaires évoqués par la toxicologue Sylvie Bortoli deviennent, dans son récit, des « effets sur la santé humaine ».
On Est Prêt et La Nef : l’éléphant laissé hors champ
Au cœur de la mobilisation contre la loi Duplomb, l’association On Est Prêt fournit à des influenceurs peu familiers du sujet des contenus scientifiques vulgarisés, ainsi qu’un tableau pour se répartir les députés à contacter. Organisé au plus fort des débats, son week-end de « formation » aurait produit plus de 200 contenus, touchant près de dix millions de personnes.
Toute à sa volonté de décortiquer d’hypothétiques conflits d’intérêts, Complément d’enquête passe alors à côté de l’éléphant dans la pièce. La Nef, l’un des soutiens financiers de l’événement, n’est mentionnée que comme une inoffensive « banque éthique ». Pas un mot de ses liens historiques avec l’anthroposophie, ce puissant mouvement sectaire. Pas un mot non plus des passerelles entre l’anthroposophie et le mouvement Colibris, dont Erwan Lecœur fut responsable de la stratégie.
L’émission préfère consacrer de longues minutes à un groupe WhatsApp imaginaire, censé recruter journalistes et médecins « corrompus » au service des défenseurs des pesticides. Le réseau d’influence réel, lui, demeure hors champ. Son rôle dans la lutte contre les néonicotinoïdes ne date pourtant pas d’hier.
Demain, dans la dernière partie de l’enquête de notre livre Naturellement chimique, Antoine Copra suivra ses ramifications, des ONG écologistes aux institutions publiques de recherche. Une enquête sur les financements, les relais et les stratégies qui ont façonné ce combat — bien au-delà de ce que Complément d’enquête a choisi de montrer.







































