La peur fait vendre : un article anxiogène a presque deux fois plus de chances d’être partagé qu’un autre. Mais elle a également infiltré les médias publics, pourtant moins dépendants de l’audience. Car c’est aussi un puissant levier politique.
En septembre 2012, Le Nouvel Observateur barre sa une d’un titre sans appel : « Oui, les OGM sont des poisons ! » Dessous, une photo de rats difformes, gonflés de tumeurs. Pendant des années, d’autres médias suivent, comme l’émission Envoyé spécial, en janvier 2019, avec ses discutables procédés et sa musique ultra anxiogène, avant que certains responsables politiques ne s’en saisissent pour réclamer l’abandon définitif des OGM. Et patatras. L’étude qui sert de caution à l’hebdomadaire, signée Gilles-Éric Séralini, est retirée par Food and Chemical Toxicology où elle avait été publiée, après que la revue a jugé ses résultats non conclusifs, notamment en raison du faible nombre d’animaux et de la souche de rats utilisée. Mais le mal est fait. Toute la mécanique de l’angoisse tient dans cet écart : une fausse alerte fait la fortune d’un numéro et dissémine la panique ; son démenti ne fait jamais la une.
Car la peur, dans nos sociétés rassasiées où l’on vit plus vieux et plus sûr que jamais, est devenue une matière première. Abondante, gratuite et renouvelable à l’infini. Reste à savoir qui l’exploite et ce qu’elle rapporte à ceux qui la fabriquent.
Qui manipule le citoyen ?
Le citoyen n’est pas le coupable dans cette histoire, il en est la cible et la victime, abreuvé en permanence de messages d’alerte lui donnant parfois l’impression que son environnement est un champ de mine et son assiette, une zone radioactive.
Lui ne complote pas. Il suit les injonctions tantôt culpabilisantes, tantôt paternalistes dont son quotidien est la cible, alimentant à son tour l’engrenage de l’angoisse. C’est toute la force d’un système ne nécessitant aucune concertation. Trois intérêts suffisent, qui entraînent la machine.
Ce triangle des Bermudes de l’angoisse se fonde sur des synergies plus ou moins volontairement actionnées.
Il y a d’abord l’entrepreneur militant. Une ONG vit de causes, et une cause apaisée est une cause morte. En ces matières, pour lever des fonds, il lui faut une urgence perpétuelle, un scandale qui chasse l’autre. Indignation et survie financière se conjuguent alors, quitte parfois à tarir l’essence du combat pour en épouser de plus discutables, ainsi que l’on peut le constater dans l’humanitaire.
Vient ensuite le média. Longtemps, il ne propageait pas la peur par malveillance, mais par appétit, dans l’idée maintes fois vérifiée que, si l’alarme fait de l’audience, la nuance beaucoup moins. « La polarisation est un excellent modèle économique », selon le chercheur du MIT, Deb Roy. Tout est dit. Mais désormais l’appétit rencontre également l’idéologie, dans un métier « où les écoles y préparant forment davantage des armées militantes que des journalistes », ainsi que nous le confie une jeune consœur chargée de la science dans un grand hebdomadaire. Ce que nous constaterons un peu plus tard dans ce chapitre.
Arrive enfin, le politicien. Pour lui, le rejet du progrès, de l’atome ou de la molécule, n’est pas un enjeu sanitaire mais un gisement de voix. Désigner un poison, c’est se poser en protecteur, en lanceur d’alerte électorale. Depuis sa hauteur morale intéressée, promettre une interdiction, offre de la vertu à crédit. Ceux-là ont lu Gramsci avant d’éplucher les études. La bataille est culturelle et se gagne d’abord dans les têtes.
L’économie de l’indignation et l’asymétrie médiatique
Longtemps, l’idée selon laquelle la fausse alerte possédait un avantage intrinsèque sur la vérité fut affaire d’intuition. On l’a désormais mesuré. En 2018, trois chercheurs du MIT, dont Deb Roy, déjà cité, ont passé au crible l’ensemble des rumeurs vraies et fausses ayant circulé sur Twitter en onze ans. Sans surprise, le mensonge s’y propage plus loin et plus vite que la vérité, dans tous les domaines. Une fausse nouvelle a 70 % de chances de plus d’être repartagée qu’une vraie, et l’information exacte met six fois plus de temps à toucher le même public. La raison en est simple et tient en deux mots : nouveauté et émotion. Le faux, arrivant par surprise, paraît toujours neuf, par sa capacité à surprendre et à choquer. Il ne s’embarrasse pas des faits et réveille la peur, le dégoût, la stupeur et l’indignation. La plupart de ces ressorts pouvant se convertir en clics ou en achats.
S’y ajoute une asymétrie d’effort. La fameuse loi de Brandolini, selon laquelle démonter une sottise coûte dix fois plus d’énergie qu’il n’en a fallu pour la produire. Elle a été édictée en 2013 par le programmeur italien Alberto Brandolini, à partir de l’analyse d’une interview truffée de fake news donnée par celui qui pourrait être vu comme le père de la post-vérité trumpiste, Silvio Berlusconi. Si, comme nous le constatons quotidiennement depuis, le journaliste en plateau ce jour-là, ne connaissant pas les sujets, fut incapable de contredire feu l’ancien Premier ministre italien, une armée de fact checkers a pourtant tenté de s’y employer. En vain. Car, ce sont les propos de Berlusconi qui ont pénétré l’opinion, non leur contestation, pourtant factuelle.
C’est ainsi et peu confortable : la réfutation exige des études, un protocole, et le temps d’expliquer, par exemple, que tel risque est relatif, parce qu’il est question de dose, ou que telle autre inquiétude ne provient que d’une corrélation et non d’une causalité. De complexes notions systématiquement écartées sur l’autel du buzz.
L’affaire Séralini a été le laboratoire français de ce phénomène. Avec un souci de l’orchestration proportionnel à son effet délétère. L’étude a bénéficié d’une exclusivité médiatique et d’un embargo strict avant diffusion. Un livre de Séralini et un film de Jean-Paul Jaud pour France 5 sont lancés simultanément, amplifiant la sidération sur fond de rats agonisants de leurs tumeurs, avant tout examen contradictoire. Quand la communauté scientifique critiqua ses conclusions, puis que la revue retira l’étude, l’écho ne fut qu’un murmure. La panique avait déjà gagné la course.
Le procédé n’a pas pris une ride. Le 4 février 2025, jour de la Journée mondiale contre le cancer, une pétition réclamant l’interdiction de l’aspartame dominait largement la couverture médiatique. Ni le tabac, ni l’alcool, ni l’obésité, pourtant responsables de dizaines de milliers de morts et de problèmes majeurs de santé publique, n’eurent ce jour-là droit de cité. Quant à la méta-analyse qui n’avait pas mis en évidence de lien entre édulcorants et cancers, n’ayant rien à vendre, elle n’eut pas les honneurs des médias.
L’entrisme idéologique et le mépris des agences
Vendre de la peur ne suffit plus. Pour combler la poule aux œufs d’or qu’elle figure, il faut l’imposer comme horizon politique. Intervient alors la quintessence du gramscisme, l’entrisme. Infiltrer le débat public pour y substituer, au consensus patient des agences, la pureté impatiente du militant, mais aussi multiplier les modules de formation où se rencontrent confrères et activistes, conduisant à brouiller les limites de notre métier et de ses fondamentaux, comme l’illustre Jean-Marc Jancovici, fondateur du Shift Project, qui participe à des formations destinées aux élus et aux journalistes couvrant ces thèmes, notamment par le biais de masterclass à Radio France ou les entretiens de Combloux, tenus treize ans durant. Il intervient ainsi à la fois auprès de ceux qui informent et de ceux qui décident. Ainsi, la frontière entre le confrère, le militant et le lobbyiste s’efface. S’il ne parle pas de chimie, ce type de dispositif se retrouve chez plusieurs activistes étudiés dans cet ouvrage.
Parmi ceux dont le parcours illustre cette porosité entre politique et médias se trouve Stéphane Sitbon-Gomez. Avant d’entrer à France Télévisions en 2015 et d’en devenir le directeur des antennes et des programmes, il n’avait jamais exercé dans les médias. Son unique employeur était un parti, Europe Écologie-Les Verts, dont il fut successivement assistant au Parlement européen, directeur de cabinet au conseil régional d’Île-de-France et de la campagne présidentielle d’Eva Joly en 2012, puis conseiller spécial de la ministre Cécile Duflot. C’est Delphine Ernotte qui a fait entrer ce pur produit de l’appareil écologiste dans la maison, d’abord à la tête de son cabinet, puis en le propulsant aux commandes de la programmation du paquebot de l’audiovisuel public.
Son ascension a fait de lui l’un des hommes les plus puissants du secteur, son périmètre s’étant vite augmenté par la prise en main de la direction de l’information, dont il revendique désormais « d’unifier le pilotage sous une même responsabilité ». Programmes et journaux, divertissement et actualité, il supervise tout.
Sa conception du service public, il l’assume sans détour. Les chaînes qu’il cornaque doivent, selon lui, se positionner comme le « contrepoint » d’un paysage médiatique polarisé, un « safe space » censé offrir de la sérénité face à des médias concurrents jugés anxiogènes. Étrange « safe space », qui ne livre quasiment qu’un type d’opinion sur les plateaux et terrorise dans les enquêtes, comme nous le détaillons dans notre sous-chapitre sur Cash Investigation et Envoyé spécial.
Qu’un homme, dont le réel métier se fonde sur le pur militantisme, dirige la programmation de la télé publique française en dit long sur les biais de celle-ci.
Dans le même genre de confusion, revenons sur le glyphosate. Il offre le plus éloquent manuel des stratégies que nous tentons de disséquer. En 2015, le CIRC le classe cancérogène « probable », catégorie sans grande signification, incluant pêle-mêle la viande rouge, les boissons trop chaudes ou… le métier de coiffeur. Au même moment, l’EFSA et l’Agence européenne des produits chimiques concluent l’inverse. Que retient la machine ? La seule classification qui effraie. Les agences qui rassurent sont alors accusées de conflits d’intérêts, et l’expertise cède à la performance. On a même vu des militants doser leurs urines et se proclamer « pisseurs involontaires de glyphosate », muant la détection de traces infimes en réquisitoire. De quoi conduire le pouvoir à capituler. Ainsi, en 2017, Emmanuel Macron assure qu’il fera interdire la molécule « dans trois ans », contre l’avis de sa propre agence, avant d’enterrer sa promesse en silence. Le fameux « en même temps ».
Autopsie du triangle infernal
Reste à voir la machine tourner d’un seul élan. La loi Duplomb, à l’été 2025, en a livré l’épure parfaite.
Tout commence avec « le militant ». Une étudiante bordelaise de 23 ans lance une pétition contre le texte, sans aucune connaissance scientifique dans le domaine concerné. En quelques jours, son texte recueille plus de deux millions de signatures. En cause, l’acétamipride, un néonicotinoïde, utilisé dans toute l’Europe, réautorisé par la loi de façon strictement encadrée, par dérogation et faute d’alternative, et moins toxique que ceux qu’il remplace. Un intrant indispensable dont l’interdiction, en 2018, a mis en péril plusieurs filières agricoles françaises, comme celle des noisettes ou de la betterave sucrière, et a profité aux concurrents continentaux pouvant importer chez nous des produits traités avec ce pesticide. En réalité, le succès de la pétition n’a pas été le fruit de l’indignation de notre étudiante, mais de sa reprise par de très rodés réseaux militants, comme les tenants du site Bon Pote, qui s’en est saisi d’entrée, en lien avec politiques et médias.
Comme d’habitude, ce sont ces derniers qui ont pris le relais dans l’espoir de transformer l’indignation en ventes. « Loi poison », « Mange, t’es mort », « Le cancer vote à droite » : les formules ont tourné en boucle, reprises sans filtre par de nombreux journalistes. L’émotion, portée par l’infotainment, l’emporte sans combat sur la raison. On exhibe une malade très consentante et elle-même militante, Fleur Breteau, en preuve vivante du drame, quand le cancer de cette ancienne fumeuse n’a aucun lien établi avec les pesticides ni avec une agriculture qu’elle n’a jamais réellement pratiquée. Peu importe. L’exhibition de la souffrance dispense d’expliquer. Fondatrice du collectif Cancer Colère, Fleur Breteau a aussi franchi le Rubicon du politique. Avec le quitus admiratif de Jean-Luc Mélenchon, elle a lancé dans l’hémicycle : « Vous êtes les alliés du cancer ! » En juin 2025, elle déclarait à Ouest-France : « Nous sommes face à un mur, avec des politiques qui protègent les industriels responsables de cette violence chimique, les mêmes d’ailleurs qui fabriquent les pesticides et les médicaments censés lutter contre le cancer ».
Ce qui permet d’introduire, comme une Fleur sur la soupe, nos troisièmes larrons, les politiques. Ceux qui ont entendu la revendication assumée de Fleur Breteau : la « politisation du cancer ». Un message parfaitement reçu par les responsables écologistes et insoumis, sans considération aucune pour le réel.
Un jackpot pour eux. Une contrainte pour d’autres. Sous la pression d’une opinion chauffée à blanc, l’Assemblée nationale a dû, chose assez inédite, rouvrir le débat d’une loi pourtant votée, après que le Conseil constitutionnel, dans l’œil du cyclone, en est venu à invalider la réintroduction de l’acétamipride, dont l’encadrement n’était, il est vrai, pas suffisamment corseté en plus de mettre les préfets en difficulté.
Depuis, la même chaîne ne cesse de s’activer et les alertes témoignant de la phobie de la chimie s’enchaînent en une des médias (cadmium, hexane, colorant E133, etc.), nous conduisant à nous surprendre de n’être pas tous morts de longue date en respirant et en mangeant. Et surtout – n’est-ce pas ironiquement contradictoire ? – comment est-ce alors possible, dans ce contexte, que notre espérance de vie (en bonne santé de surcroît) continue de s’allonger ?















































