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7 octobre 2026

Elle a, un jour, vidé l’Europe de près de la moitié de sa population. Cette menace ancestrale, que l’on croyait endormie depuis des siècles, refait surface en Sibérie, où la mort d’une jeune technicienne de laboratoire interroge. Mais après des siècles de terreur, doit-on encore craindre la peste ?

Messine, octobre 1347

En octobre 1347, douze galères génoises entrent dans le port de Messine ; la plupart des habitants sont confiants, voire enthousiastes, et pour cause : les navires reviennent de Crimée, chargés des richesses de l’Orient. Mais très vite, l’état des marins interroge : certains sont morts à leur banc de rame, tandis que les autres brûlent de fièvre. Le franciscain Michele da Piazza, historien de l’époque, rapportait que ces Génois fuyant la colère divine contaminaient les Messinois d’un simple souffle.

Les Messinois se décident à chasser les galères en toute hâte, mais il est trop tard : la maladie demeure déjà dans la ville, et en quelques jours, les malades se multiplient. Des grosseurs apparaissent à l’aine et sous les aisselles, noircissent, puis la fièvre tue en trois jours, parfois moins. Les plus faibles meurent seuls, dans leurs maisons, sans personne à leur chevet ; leurs familles en sont réduites à chercher quelqu’un pour les enterrer par crainte d’approcher les corps.

Aux origines

C’est, pourtant, bien plus loin que tout a commencé. Au bord du lac Issyk-Koul, au Kirghizistan, des pierres tombales datées de 1338 et 1339 portent une même mention « mort de pestilence ». En 2022, les généticiens ont retrouvé dans les dents de ces défunts l’ancêtre de la souche qui allait ravager l’Europe.

De caravanes en comptoirs, elle suit la route de la soie jusqu’à Caffa, en Crimée, que les Mongols assiègent en 1346. Dans le camp mongol, la situation se dégrade : de peste, les soldats meurent les uns après les autres. Si le siège ne suffit pas, les cadavres sont employés : le notaire Gabriel de Mussis racontera que les Mongols catapultaient leurs morts par-dessus les remparts pour infecter la ville. Mais son témoignage restera controversé : il n’aurait probablement jamais quitté Plaisance. En revanche, les rats et leurs puces n’avaient besoin de personne pour propager le mal.

Car la peste n’est pas née au Moyen Âge. Outre l’Asie centrale, c’est l’Europe du Nord qui en conserve les traces les plus anciennes. Il y a près de cinq mille ans, elle tuait déjà une femme enterrée à Gökhem, en Suède, et dans des tombes scandinaves de la fin du Néolithique, on la retrouve chez près d’un défunt sur six.

En 541, sous Justinien, elle débarque à Péluse, sur le delta du Nil, puis atteint Constantinople au printemps 542, où l’empereur lui-même tombera malade avant d’en guérir. L’historien Procope est sur place et parle de dix mille morts par jour. Quand les tombeaux sont pleins, ce sont des fosses que l’on creuse le long des murailles, puis les tours de la ville que l’on remplit de corps. Il n’est pas rare que des malades s’enferment chez eux et refusent d’ouvrir à leurs amis, persuadés que des démons les appellent. Elle reviendra par vagues pendant deux siècles.

La Mort noire

Huit cents ans plus tard, elle est de retour. Arrivée à Marseille à la fin de 1347, elle remonte la vallée du Rhône jusqu’à Avignon, puis atteint Paris en août 1348, et enfin Londres. Les campagnes ne sont pas épargnées. À Givry, en Bourgogne, six cent quinze personnes succombent en moins de quatre mois, peut-être autant qu’au cours des vingt années précédentes.

N’importe qui peut s’improviser médecin : on se saigne, on respire des herbes, on boit des mixtures improbables. Un mot revient sans cesse dans la bouche des survivants : fuir, fuir au plus vite, et les pères abandonnent leurs enfants, les maris leurs femmes.

Avignon est alors la capitale de la chrétienté. Le 27 avril 1348, le chanoine Louis Sanctus écrit qu’au moins la moitié de la population a péri. La ville compte plus de sept mille maisons où plus personne ne vit. Les cimetières ne suffisent plus, et le pape achète un champ près de Notre-Dame-des-Miracles pour le faire consacrer. Au 14 mars, onze mille corps y ont déjà été enterrés. Les malades sont traités comme des chiens par leurs familles, qui posent nourriture et boisson près du lit, puis fuient la maison. Toucher un malade, c’est s’exposer à la mort, et porter son cadavre également. Seuls de pauvres montagnards de Provence, à demi nus, acceptent de le faire, à condition d’être bien payés, et ils meurent bientôt à leur tour. Sur ordre du pape, des autopsies sont menées pour découvrir l’origine du mal. Chez ceux qui meurent subitement, les poumons sont infectés. Un quart de l’entourage du pape périt. Alors que d’autres médecins fuient la ville, Guy de Chauliac reste, au péril de sa vie, au chevet des malades, et distingue la forme à bubons de la forme pulmonaire. Il conseille au pape de s’isoler à Étoile-sur-Rhône, où Clément VI survivra à l’épidémie.

Des coupables plutôt que des causes

Les savants cherchent aussi des explications. L’astrologie est alors une science de référence pour les médecins : à la demande du roi Philippe VI, la faculté de médecine de Paris accuse en octobre 1348 une conjonction de Saturne, Jupiter et Mars, survenue trois ans plus tôt dans le signe du Verseau, qui aurait corrompu l’air. Les maîtres parisiens le diront eux-mêmes : les événements célestes de 1345 n’expliquent pas la maladie autant qu’ils le voudraient. Leur rapport au roi, le Compendium de epidimia, parvient pourtant aux quatre coins de l’Europe : on en comptera plus de vingt-cinq copies manuscrites.

D’autres cherchent des traîtres. Comme souvent et en première intention, les Juifs, victimes de l’ancestral trope antisémite les accusant d’empoisonner les puits, sont suspects ; les étrangers, les mendiants et les lépreux également. De 1348 à 1351, les massacres se succèdent, à Toulon, Barcelone, Bâle, Erfurt ou Francfort. À Strasbourg, que la peste n’a pas encore touchée, l’évêque et les seigneurs alsaciens se réunissent à Benfeld le 8 février 1349 pour décider du sort des Juifs. Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, on cerne leur quartier, et des centaines d’entre eux sont brûlés vifs sur des bûchers dressés dans leur cimetière. Les chroniqueurs parlent de 2 000, un chiffre que les historiens jugent fortement exagéré au regard de la communauté de l’époque. Leurs biens sont pillés et la ville interdit leur installation pour une période de 200 ans. En vain, car Strasbourg sera frappée à son tour.

In fine, il ne s’agit pas seulement de mourir, mais surtout d’expier. À Avignon même, chacun doit suivre les processions que le pape ordonne, chantant des litanies. Près de 2 000 personnes de toute la région y marchent, beaucoup pieds nus, en cilice ou couverts de cendres, et se frappent de fouets jusqu’au sang. Le pape lui-même prend part à certaines d’entre elles.

En cinq ans, on estime qu’au moins vingt-cinq millions d’Européens périrent, soit entre un tiers et la moitié de la population. Chez les survivants, les bouleversements sont immenses : terres abandonnées, villages désertés, salaires qui flambent faute de bras.

La quarantaine

Pour arrêter la peste, il devient nécessaire de trouver de nouvelles solutions. Le 27 juillet 1377, le Grand Conseil de Raguse, l’actuelle Dubrovnik, adopte une loi qui oblige ceux qui viennent de régions infectées à passer un mois sur l’îlot de Mrkan ou dans la ville de Cavtat avant d’entrer dans la cité. Ce délai de trente jours, le trentino, est bientôt porté à quarante : la quarantaine est née. Ainsi, tous ceux qui, par leur provenance ou leurs contacts, peuvent porter la contagion devront être écartés de la société.

En 1423, Venise ouvre le premier lazaret sur l’île de Santa Maria di Nazareth, dans sa lagune, dont le nom, italianisé en nazaretto puis déformé en lazzaretto, a donné notre mot lazaret. Gênes suit en 1467, puis plusieurs villes de la Méditerranée. Tout navire venu du Levant doit présenter une patente de santé, délivrée par le consul du port de départ, qui décide de la durée de son isolement. Entourés de murs épais, ces lieux sont souvent sordides, et tous les internés n’aspirent qu’à s’évader. Car pour maintenir le système, il faut l’encadrer d’une main de fer, et que personne n’ait intérêt à le contourner.

Marseille, 1720

Le 25 mai 1720, le Grand-Saint-Antoine mouille devant Marseille, de retour de Syrie, avec à son bord plusieurs morts et des balles de soie et de coton destinées à la foire de Beaucaire. Sa patente est déclarée nette, alors que la peste sévit au Levant. Un mot revient sans cesse dans la bouche des négociants : Beaucaire, la foire de Beaucaire. Le premier échevin, Jean-Baptiste Estelle, détient avec deux de ses collègues une part de la cargaison. L’équipage est placé en quarantaine douce au lazaret. Elle est finalement écourtée, et les étoffes sont débarquées. Estelle sera plus tard accusée d’avoir favorisé ce débarquement avant le terme légal.

En quelques semaines, la ville s’effondre. Les cadavres s’entassent dans les rues, et sur l’esplanade de la Tourette, entre le fort Saint-Jean et la mer, ils pourrissent pendant des semaines faute de pouvoir être évacués. Le 16 septembre, le chevalier Roze, à la tête de cent cinquante volontaires et forçats tirés des galères, en jette plus d’un millier dans les bastions de la Tourette. La plupart des forçats n’y survivront pas. Entre trente et quarante mille Marseillais meurent, soit près de la moitié de la ville. Pour protéger le reste du royaume, on élève dans les monts de Vaucluse un mur de pierre sèche, gardé par la troupe : le mur de la peste.

Yersin et Simond

Pourtant, c’est dans une paillote que tout va changer. En 1894, la peste frappe Hong Kong, après avoir fait cent mille morts à Canton cette année-là. Alexandre Yersin, élève de Pasteur, s’y installe, mais les autorités britanniques lui refusent l’accès aux cadavres, réservés à l’équipe japonaise de Kitasato. Qu’à cela ne tienne : guidé partout par le père Vigano, un missionnaire installé à Hong Kong depuis trente ans qui lui sert d’interprète, il se fait construire une paillote en guise de laboratoire, soudoie les fossoyeurs pour se procurer des cadavres, prélève les bubons, et isole le bacille le 20 juin. Sa description est lue à l’Académie des sciences le 30 juillet, et cinquante ans plus tard, en 1944, le bacille prendra son nom.

Quatre ans plus tard, à Karachi, Paul-Louis Simond démontre le rôle de la puce du rat. Il avait remarqué chez certains malades une petite cloque évoquant la piqûre d’un insecte. Dans sa chambre d’hôtel, il place un rat malade dans un bocal, avec les puces du chat de l’hôtel, puis, quand le rat agonise, y ajoute un rat sain qui tombe malade le cinquième jour et meurt le sixième, le corps fourmillant de bacilles. Publiée en 1898, sa découverte ne sera pleinement reconnue qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est enfin dans les années 1940 que la streptomycine guérit la peste en quelques jours. Quand on écoute la science et l’observation, c’est le remède qui finit par prendre le pouvoir.

Six siècles après Messine

Plus près de nous, la peste n’a jamais disparu. Elle vit dans les terriers des rongeurs sauvages, et chaque année, l’OMS compte entre 1 000 et 3 000 cas dans le monde, à Madagascar, en RDC, au Pérou, aux États-Unis ou en Mongolie. Le 29 septembre, elle rappelait qu’en RDC et à Madagascar, 11 % des malades en meurent encore, faute de vaccin et quand les antibiotiques arrivent trop tard.

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Gravure en noir et blanc d'une scientifique examinant une dent d'où s'échappent un brin d'ADN et des bactéries.

Pourtant, on n’a jamais autant travaillé sur Yersinia pestis. Et les morts parlent encore. En mai 2025, des équipes de l’Institut Pasteur et de l’université McMaster ont rouvert les tombes des trois pandémies, et comparé leurs génomes à ceux d’aujourd’hui. Elles ont découvert qu’à la fin des deux premières, le bacille avait perdu un gène de virulence. Tant pis s’il tuait moins vite, car ses malades vivaient plus longtemps, et contaminaient davantage. En devenant moins meurtrier, il a prolongé son règne. Ainsi, six siècles après Messine, c’est dans les laboratoires que la peste se joue désormais.

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Gravure médicale montrant un médecin tenant un masque de peste au-dessus d'un rat et d'une puce.