Encore un nouveau samedi de manifestations où vont se rencontrer les revendications lycéennes et celles contre « la vie chère ». Parmi les dix mesures portées par les organisations lycéennes et étudiantes, l’une revient sur toutes les pancartes. Elle exige la fin de la sélection à l’université et la création de 250 000 places dès la prochaine rentrée, au nom d’un principe brandi comme s’il n’existait pas déjà : « le droit au savoir ». Le gouvernement promet de remplacer Parcoursup d’ici deux ans et d’ouvrir 15 000 places sur les bancs de nos facultés. Les cortèges jugent l’effort dérisoire. Problème : qu’importe son ampleur, il se fonde sur une idée qui tient davantage du malentendu et de l’hypocrisie que de la cohérence et de la légitimité.
Car la sélection que dénoncent les lycéens a déjà largement disparu. Elle s’est évaporée en amont de l’université, avec un baccalauréat désormais obtenu par 80 % d’une classe d’âge et par 90 % des candidats, qui ouvre de droit les portes du premier cycle. Hélas, elle réapparaît ensuite sous sa forme la plus brutale : l’échec. Seuls 40,3 % des bacheliers inscrits en première année de licence décrochent leur diplôme en trois ou quatre ans. Quant à Parcoursup, système hautement perfectible, reconnaissons-le, rappelons qu’avant sa création, faute de places, on tirait les étudiants au sort au lieu de considérer leurs résultats avec acuité. Refuser la sélection à l’entrée revient donc à la confier au hasard ou à l’abandon, et à la faire payer aux moins préparés, après une ou deux années perdues. La massification a d’ailleurs un prix. Les effectifs ont crû d’environ 30 % depuis 2010 à l’université, quand la dépense publique stagnait, alors même que le nombre d’élèves ne cesse de diminuer dans des proportions importantes (−160 000 enfants attendus à cette rentrée entre la maternelle et le lycée).
Encore faut-il également s’entendre sur ce qu’est une université et le sens de ses missions. On oppose volontiers, dans le camp hostile à toute sélection, le savoir désintéressé à la professionnalisation, comme si apprendre un métier abaissait l’esprit. L’histoire dit l’inverse. Les universités médiévales naissent pour former des clercs, des juristes et des médecins. Le droit le confirme aujourd’hui, puisque le Code de l’éducation inscrit l’insertion professionnelle parmi les missions du service public de l’enseignement supérieur. Pour la simple et bonne raison que le monde professionnel qui attend notre jeunesse ne se caractérise pas par son indulgence ni par son sentimentalisme. Concours, recrutements, promotions : la sélection y est la règle, et le diplôme la meilleure des protections. Selon le Céreq, 40 % des non-diplômés sont au chômage trois ans après leur entrée sur le marché du travail, quand ce taux n’a jamais dépassé 15 % chez les diplômés du supérieur depuis six générations, même si certaines filières sont plus lucratives et pourvoyeuses d’emplois que d’autres. Réclamer une formation sans exigence, financée par la collectivité, y compris par ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un amphithéâtre, sans rien lui rendre en retour, témoigne d’une étrange conception de l’État.
Reste ce fameux droit au savoir. Le Préambule de 1946 garantit « l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Son texte fondateur ne sépare donc pas le savoir de l’aboutissement des études vers un métier. Surtout, ce droit n’a jamais été aussi effectif. Depuis 1530, le Collège de France ouvre gratuitement ses cours à tous, sans inscription ni diplôme, et les diffuse en ligne depuis 2006. Bibliothèques numériques, cours des meilleures universités du monde, encyclopédies collaboratives et désormais intelligences artificielles capables de jouer les répétiteurs à toute heure : celui qui veut apprendre pour le plaisir n’a besoin d’aucune place en faculté. Ce que réclame le mouvement, c’est donc le diplôme. Or un diplôme qui ne sélectionnerait personne n’est juste qu’un bout de papier exempt de la moindre valeur et de la moindre utilité.
Le savoir, qu’on l’acquière à la fac ou chez soi, pour le plaisir ou pour l’amener à nous offrir un métier, exige pourtant toujours la même chose : un effort, un investissement personnel. L’IA ne lit pas à notre place, internet ne comprend pas pour nous, et le dernier classement PISA rappelle combien la lecture recule. C’est sans doute là que le bât blesse. La responsabilité en incombe d’abord aux adultes, syndicats, élus et candidats, qui promettent à cette jeunesse un savoir sans exigence et un diplôme sans épreuve. La respecter, c’est au contraire lui dire la vérité et la conduire sur la voie de l’effort, seul à même de rendre son résultat gratifiant et source de fierté.









































