Il vient de sortir et il fait peur. Le nouveau rapport PISA confirme la baisse des résultats scolaires dans la plupart des pays d’Europe, mais aussi en Corée et dans d’autres nations de tête. Sauf que, pour la France, il s’agit d’un plongeon. Une fatalité ? Pas forcément.
« C’était mieux avant. »
Une formule inhabituelle dans les colonnes plutôt optimistes des Électrons Libres. Et pourtant, face aux dernières tendances dévoilées par le classement PISA 2025, le constat nous oblige à regarder la réalité en face.
Si l’édition 2022 de la célèbre enquête de l’OCDE avait déjà fait l’effet d’un électrochoc, le cru 2025 est, lui, carrément alarmant. La France continue de chuter… et plus lourdement que la moyenne, avec une nouvelle dégringolade de 18 points en lecture et de 16 points en mathématiques par rapport à 2022. Seules les sciences limitent la casse avec un recul contenu de 4 points.
Mais alors que la plupart des commentateurs restent focalisés sur ces tendances hexagonales, il ne faudrait pas manquer l’éléphant dans la pièce : c’est bel et bien le monde entier qui voit aujourd’hui ses performances se détériorer. À l’échelle du globe, les résultats s’effondrent pour atteindre le niveau moyen le plus bas jamais enregistré. En seulement trois ans, les pays de l’OCDE ont dévissé en moyenne de 14 points en compréhension de l’écrit et de 9 points en mathématiques (tandis que seuls les scores en sciences restent à peu près stables). Fait inédit et particulièrement troublant, cette dynamique est désormais massivement tirée par l’effondrement des résultats des élèves issus des milieux les plus favorisés. Si les inégalités scolaires semblent se réduire sur le papier, c’est uniquement au prix d’un inquiétant nivellement par le bas.
Et de l’autre côté du globe, même si l’Asie (Singapour, Japon, Corée du Sud, Macao) règne toujours sans partage sur le classement mondial, une fragilité inédite semble émerger. À l’exception de la Chine (Pékin, Shanghai, Jiangsu, Zhejiang) qui trône à la première place, la quasi-totalité des géants asiatiques voient eux aussi leurs performances globales diminuer cette année. Leur suprématie reste tout de même totale, y compris dans le tout nouveau domaine évalué par PISA 2025 : la « résolution informatique de problèmes ». Une compétence cruciale à l’ère de l’IA où Macao, Singapour et la Chine écrasent la concurrence.
Face à cette hécatombe globale, l’excuse du Covid-19 peut être considérée. Mais si la pandémie et la fermeture des écoles ont une part indéniable de responsabilité, elles sont loin d’être les seules responsables de ce nouveau bilan, le déclin français, comme européen, ayant commencé bien avant la crise.
Dès lors, ce déclassement cognitif est-il inéluctable ? Ou pouvons-nous encore inverser la tendance ? Pour cela, il faut s’intéresser aux causes profondes qui régissent cette dynamique, dont nombre sont éclairées par l’enquête PISA.
Le piège des écrans
Face au décrochage documenté par l’enquête, le coupable idéal est tout trouvé : les écrans. À tort ? Assurément pas. La recherche documente de manière implacable l’effet des appareils numériques sur la cognition. Le simple fait d’avoir un smartphone dans la poche — même éteint — suffit à déconcentrer son propriétaire. Un phénomène d’ailleurs chiffré par PISA 2025. Dans l’OCDE, 28 % des élèves se disent distraits par les écrans de leurs camarades. L’institution dresse une ligne rouge claire : si un usage ciblé du numérique à des fins pédagogiques est bénéfique, son utilisation récréative à l’école au-delà d’une heure par jour fait plonger les résultats. Selon le rapport, bannir le téléphone pourrait ainsi réduire de manière efficace l’inattention en classe, sans pour autant constituer une solution miracle.
Car le vol d’attention se poursuit bien entendu hors les murs. Les adolescents passent en moyenne 6 heures par jour sur un écran en semaine. Le rapport pointe explicitement le survol compulsif des réseaux sociaux pour expliquer l’effondrement historique en compréhension de l’écrit. Cette génération voit proliférer les « lecteurs hâtifs » : des élèves qui zappent, précipitent leurs réponses et se trompent, en étant incapables de soutenir leur attention. Sans compter les ravages du cyberharcèlement qui, lorsqu’il est subi de façon chronique, ampute les performances des victimes de près de 60 points (l’équivalent de trois années d’apprentissage).
Mais les adolescents ne sont pas les seuls à être hypnotisés par les objets numériques. La « technoférence » frappe aussi de plein fouet les parents. Absorbés par leurs propres smartphones, ces derniers voient leur disponibilité s’éroder au détriment du suivi scolaire de leurs enfants. PISA 2025 révèle ainsi une baisse inquiétante du soutien familial perçu au quotidien. En trois ans, la proportion d’élèves déclarant que leurs parents leur demandent ce qu’ils ont fait à l’école a chuté de 77 % à 71 %, et moins de la moitié discutent des problèmes rencontrés en classe. Or, l’OCDE souligne un point crucial : si l’implication « formelle » des parents (les rendez-vous avec les profs s’étaient notamment effondrés en 2022) remonte légèrement aujourd’hui, c’est bien l’intérêt informel et quotidien à la maison qui tire les performances en sciences vers le haut. En confisquant l’attention des adultes, les écrans brisent ce filet de sécurité familial vital.
Pour autant, serait-il juste d’attribuer la totalité du déclin de nos élèves à cette seule hypothèse ? Le rapport s’en garde bien. Et si l’on soulève le capot de la machine éducative, les données révèlent une autre faille touchant le cœur même des systèmes éducatifs : la profession enseignante.
Les professeurs, pivots sous tension
Toutes les études en économie de l’éducation convergent : aucune réforme de structure ne remplacera jamais la qualité brute des personnels enseignants. Les capacités cognitives des professeurs constituent le prédicteur numéro un de la réussite des élèves. Or, en Occident, ce moteur peine à tourner à plein régime.
Cette fragilité puise ses racines dans un phénomène sociologique fascinant, mis en lumière par l’économiste Eric Hanushek. Historiquement, l’enseignement captait les esprits féminins les plus brillants, pour la simple raison que les autres professions de prestige leur étaient fermées. À mesure que les plafonds de verre se sont brisés, ces femmes ont légitimement investi la médecine, l’ingénierie ou le barreau. Incapables d’aligner leur attractivité financière pour rivaliser avec ces nouveaux horizons, de nombreux systèmes éducatifs ont subi une fuite de leurs meilleurs talents.
Les données de PISA 2022 avaient transformé cette tendance de fond en crise ouverte. Une pénurie historique qui s’était soldée par une dégradation du taux d’encadrement et une baisse inquiétante du nombre de professeurs « certifiés ». Sur ce front, le rapport 2025 apporte une accalmie bienvenue : le nombre d’élèves par enseignant diminue légèrement et les signalements des manques d’effectif par les chefs d’établissement sont un peu plus rares qu’au creux de la vague de 2022. Mais si la crise quantitative s’est en partie résorbée, souvent à grand renfort de personnels contractuels recrutés dans l’urgence, l’inquiétude globale reste bien supérieure à son niveau de 2018.
Surtout, le défi de la qualité demeure béant. PISA 2025 révèle qu’en moyenne dans l’OCDE, un quart des élèves (25 %) étudient dans des établissements où la direction estime que l’apprentissage est entravé par un personnel enseignant « inadéquat ou peu qualifié ». Un chiffre préoccupant, qui stagne depuis la dernière enquête.
À cela s’ajoute une aggravation sévère du manque de personnels d’assistance et d’encadrement éducatif (surveillants, AESH, etc.), qui laisse les enseignants souvent seuls face à des classes de plus en plus hétérogènes.
En conclusion, le colmatage des brèches ne fait pas une politique éducative, et l’on ne peut espérer tirer le niveau d’une génération vers le haut en abaissant les exigences du recrutement de ceux qui en ont la charge.
Un mal français
Si le mal est européen, pourquoi la France dévisse-t-elle plus lourdement que ses voisins ? Parce que les fragilités systémiques y sont poussées à leur paroxysme. Au cœur du mammouth hexagonal, on trouve un jacobinisme éducatif d’un autre temps. Le système français est l’un des plus centralisés et rigides de l’OCDE. Là où les pays performants accordent une vaste autonomie aux chefs d’établissement pour recruter leurs équipes ou piloter leur budget, nos écoles ont les mains liées.
En outre, l’économiste Peter Dolton l’a prouvé : la qualité d’un système éducatif est intimement corrélée à la rémunération de ses maîtres. Or, corsetée par une grille nationale inflexible, et pénalisée par le gel persistant du point d’indice de la fonction publique, la profession a subi une perte de pouvoir d’achat vertigineuse en quarante ans. Incapable de rivaliser financièrement et administrativement bloquée, l’Éducation nationale peine à attirer les meilleurs profils, accélérant la baisse qualitative de son vivier.
À ce déclassement salarial s’ajoutent des choix pédagogiques discutables, souvent imposés d’en haut de manière uniforme. Quand le Royaume-Uni a fait celui d’un retour strict et assumé à la méthode syllabique pure, la France s’est longtemps égarée dans des approches globales ou mixtes, aujourd’hui avérées moins efficaces. Plus tard dans le cursus, c’est le dogme de la « démarche d’investigation » (l’élève découvrant par lui-même les notions) qui s’est imposé, une méthode dont la recherche internationale a pourtant prouvé les limites. Une dérive aggravée par une formation initiale déséquilibrée, avec des professeurs qui reçoivent trop peu d’outils concrets en pédagogie et en gestion de classe.
Ce déficit de préparation se paie comptant sur le terrain de la discipline, un talon d’Achille de notre système. PISA le relève une fois encore. Les classes françaises sont parmi les plus bruyantes de l’OCDE. Ce n’est pas une fatalité culturelle, mais la conséquence d’une bureaucratie qui prive les écoles de l’autonomie nécessaire pour imposer leurs propres règles de vie. De surcroît, la France a créé un clivage institutionnel unique au monde entre l’enseignement (le professeur) et la « vie scolaire » (les CPE et surveillants), fragilisant l’autorité directe dans la classe.
Enfin, l’effondrement volontaire du taux de redoublement, s’il partait d’une bonne intention, n’a jamais été compensé par un véritable filet de soutien individualisé. Les professeurs doivent donc gérer des classes d’une hétérogénéité redoutable. Logiquement, les élèves en grande difficulté, terrorisés par l’erreur et laissés sans remédiation efficace, décrochent mentalement, s’agitent et perturbent le groupe.
S’inspirer des meilleurs
Face à ce naufrage, existe-t-il des modèles dont on pourrait s’inspirer ? Malgré un recul notable, l’Asie fascine toujours par son hégémonie dans le classement. Un rapport de McKinsey de 2007 a peut-être percé leur secret de fabrication. Ces pays ont fait de l’enseignement une profession de très grand prestige, parvenant à recruter exclusivement parmi les 10 à 30 % des meilleurs étudiants de chaque génération. Cette élite académique est ensuite formée sur le terrain par un mentorat rigoureux et continu. Mais ne nous y trompons pas : ce succès s’appuie aussi sur un culte de la compétition acharnée, générant une anxiété record qui pèse lourdement sur la santé mentale des jeunes. Un modèle sous très haute pression, difficilement transposable en France.
Tournons-nous plutôt vers l’Europe, où des pays comme l’Estonie, l’Irlande, la Suisse ou le Royaume-Uni tracent une voie plus enviable. Leurs leviers ? Une rémunération attractive qui hisse la profession au sommet, une gestion décentralisée qui fait confiance aux établissements, et une forte culture collaborative incluant des formations entre pairs pour les professeurs et du tutorat entre élèves.
Quant à notre rapport au numérique, il ne faut pas oublier qu’il reste un levier d’apprentissage puissant à condition d’en maîtriser l’usage. PISA 2025 le confirme : si une utilisation excessive ou récréative des écrans à l’école fait chuter les résultats, un usage pédagogique modéré y est associé à de meilleures performances. L’intelligence artificielle s’inscrit exactement dans cette dynamique. Il serait naïf de la voir comme une baguette magique qui effacerait d’un coup nos inégalités. Les données actuelles montrent d’ailleurs que les élèves qui n’utilisent pas les chatbots pour réaliser leurs devoirs obtiennent, pour l’instant, de meilleurs scores que ceux qui y ont recours.
Toutefois, l’IA offre une perspective prometteuse à condition d’être, comme le souligne l’OCDE, « un échafaudage et non une béquille ». Utilisée comme un tuteur interactif, elle a le potentiel de personnaliser l’apprentissage, à la condition stricte qu’elle vienne soutenir l’effort cognitif de l’élève plutôt que de le remplacer. L’opportunité est historique, mais elle exige une action forte de l’école. Pour éviter que l’IA ne creuse une nouvelle fracture sociale, il devient urgent d’apprendre à tous les élèves, dès aujourd’hui, à interagir avec ces outils et à évaluer de manière critique les informations qu’ils génèrent.
Au pied du mur
Le diagnostic est posé et nous connaissons l’antidote. Pour enrayer ce déclin, les leviers sont identifiés : revaloriser le métier pour attirer de nouveau nos esprits les plus brillants, restaurer la confiance envers les acteurs de terrain, adopter des méthodes pédagogiques fondées sur la science, et réorienter les pratiques numériques vers des usages plus vertueux.
Mais l’équation française s’annonce particulièrement semée d’embûches. Il y a d’abord l’inertie légendaire de notre système éducatif, un colosse ultra-centralisé dont la rigidité étouffe souvent les initiatives locales, couplée à un corps enseignant parfois idéologiquement rétif aux changements de paradigme. Il y a ensuite notre technophobie nationale, une méfiance pavlovienne qui pousse trop souvent notre société à diaboliser l’innovation — l’IA en tête — plutôt que d’en valoriser les usages positifs.
Enfin, il y a le mur budgétaire. Comment s’inspirer des modèles européens et redonner un prestige financier à la profession quand les finances publiques sont dans le rouge ? Difficile, dans le contexte économique actuel, d’imaginer un rattrapage salarial massif pour rivaliser avec les standards des champions européens.
Pourtant, c’est précisément parce que nos marges de manœuvre financières sont réduites que le statu quo n’est plus permis. Si la France n’a plus les moyens d’acheter son redressement en injectant des milliards à l’aveugle, il lui reste l’audace pour l’inventer. Et c’est sans doute là que la technologie, n’en déplaise aux sceptiques, jouera son rôle le plus décisif.















































