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Temps de lecture : 10 minutes

6 octobre 2026

Les lycéens bloquent leurs établissements pour réclamer des professeurs, des horaires plus cohérents et des classes moins chargées. Pourtant, contrairement aux idées reçues, l’école ne manque pas d’argent. Mais souvent, il ne finance plus ni les élèves ni les enseignants.

Depuis la fin du mois de septembre, le mouvement lycéen s’étend. Plus de 900 actions et blocages sont déjà recensés, et les journées de mobilisation se succèdent. Au-delà des slogans, parfois très éloignés de l’école, d’une récupération politique particulièrement orchestrée par La France insoumise en ce début de campagne présidentielle marquée du sceau de la radicalisation, nombre des revendications de la jeunesse peuvent s’entendre. Des professeurs absents qui ne sont pas remplacés, des classes surchargées, des bâtiments dégradés, des élèves en situation de handicap privés d’accompagnant. Le ressenti est réel. Le diagnostic qui l’accompagne, celui d’une école asphyxiée par l’austérité, résiste beaucoup moins bien à l’examen des chiffres et révèle une grande partie des dysfonctionnements de notre pays en matière économique et administrative.

Contestation lycéenne : une longue tradition

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Collage engagé montrant un manifestant de dos levant le poing et filmant une foule en révolte avec un smartphone sur fond rouge.

Une dépense record

En 2025, la France a consacré 199,2 milliards d’euros à son système éducatif, selon la direction de l’évaluation et de la prospective du ministère (DEPP). Un record absolu. En euros constants, cette dépense s’élevait à 91 milliards en 1980. L’État en assure un peu plus de la moitié, les collectivités territoriales 23 %, les entreprises 10 % et les ménages 8 %.

Le projet de loi de finances pour 2027 ne déroge pas à la tendance. Le budget du ministère de l’Éducation nationale atteint 64 milliards d’euros hors pensions, en hausse de 1,2 milliard sur un an et de 15,2 milliards depuis 2017, soit 31 % de plus. Il reste le premier poste de l’État. Quant aux 1 588 suppressions d’enseignants, qui nourrissent la colère, elles s’inscrivent dans un contexte démographique qui les justifie. Le système accueillera 180 000 élèves de moins à la rentrée 2027, après en avoir perdu 160 000 cette année. Dans le même temps, le ministère crée 1 300 postes d’accompagnants d’élèves en situation de handicap et 209 de conseillers principaux d’éducation.

Plus largement, le budget présenté par le gouvernement de Sébastien Lecornu n’a rien de l’austérité qu’on lui prête, et c’est un problème que les marchés et l’Europe ne manqueront pas de sanctionner. Les 54 milliards d’« économies » annoncés sont calculés par rapport à une trajectoire tendancielle, celle d’une dépense qui aurait dérivé sans aucune mesure. Il s’agit donc d’un « ralentissement de la hausse » et non d’économies, les dépenses allant augmenter de 40 milliards, passant de 1 742 à 1 784 milliards d’euros. Pendant ce temps, la charge des intérêts de la dette, déjà insoutenable et grevant nos investissements, va grimper de 79 à 91 milliards.

Le poids des pensions

Si l’argent abonde, pourquoi ne se voit-il pas dans les classes ? D’abord parce qu’une part considérable ne leur est pas destinée. Pensions comprises, le budget du ministère de l’Éducation nationale atteint 89,1 milliards d’euros en 2027. Près de 25 milliards servent donc à payer les retraites des personnels s’étant retirés. Cette part ne cesse de croître. Entre 1990 et 2025, le nombre de fonctionnaires actifs des trois fonctions publiques a augmenté de 40 %, celui des retraités de 170 %. Au début des années 2030, selon les données du Conseil d’orientation des retraites et de la Caisse des dépôts, la France comptera alors davantage d’agents de la fonction publique d’État à la retraite qu’en poste.

Graphique comparant les dépenses de retraite et le budget de l'enseignement scolaire en France de 2018 à 2027.

Pire, pour chaque fonctionnaire de l’État, le ministère qui l’emploie verse, en plus de son traitement, une cotisation destinée aux pensions. Depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, pour 100 euros de traitement versés à un professeur, l’Éducation nationale paye 82 euros supplémentaires pour les retraites. Si cette cotisation ne servait qu’à financer la future pension de ce professeur, comme dans une caisse de retraite ordinaire, 35 euros suffiraient, selon l’Institut des politiques publiques. Les quelque 47 euros restants servent à combler le déséquilibre d’un régime qui compte de plus en plus de retraités pour de moins en moins d’actifs. Cette rallonge est imputée au budget de chaque ministère, et donc à celui de l’Éducation nationale, comme s’il s’agissait d’une dépense destinée à l’enseignement. Cette somme gonfle artificiellement l’effort éducatif affiché, sans jamais atteindre un élève. Elle produit aussi un effet pervers redoutable, puisque chaque euro de revalorisation salariale coûte près de deux euros à l’État.

Infographie analysant l'évolution du budget de l'enseignement scolaire et l'impact des dépenses de retraites de 2009 à 2027.

Des moyens mal répartis

Le second problème tient à l’allocation de ce qui reste. Selon les données de l’OCDE, la France consacre 58 % de sa dépense d’éducation aux salaires des enseignants, contre 60 % en moyenne dans l’OCDE et 75 % dans les pays les plus performants. Elle alloue en revanche 22 % aux personnels de support, contre 16 % en moyenne. Même si ce « support » ne se résume pas à la bureaucratie des rectorats. Il englobe les accompagnants d’élèves handicapés (pourtant très mal payés et peu formés), les surveillants, les agents des collectivités chargés de la restauration ou de l’entretien. Un rapport sénatorial établit d’ailleurs que les personnels administratifs au sens strict ne représentent que 4,3 % des effectifs du ministère. La France ne souffre donc pas d’une administration pléthorique. Mais elle paie mal ses professeurs et proportionnellement beaucoup plus certaines autres fonctions.

Le déséquilibre se retrouve entre les niveaux d’enseignement. Selon l’Institut de l’entreprise, nous investissons 30 % de plus que la moyenne de l’OCDE au lycée et 10 % de moins à l’école primaire, là où se jouent pourtant les apprentissages fondamentaux. La multiplication des options et des spécialités, accentuée par la réforme du baccalauréat de 2019, conduit à des ratios d’environ 14 élèves par enseignant au lycée général et de 8 en lycée professionnel, quand les classes de primaire restent parmi les plus chargées d’Europe.

Un système qui ne se pilote plus

Le cœur du problème est moins financier qu’organisationnel. Selon l’enquête TALIS 2024 de l’OCDE, 1,3 % des établissements français recrutent directement leurs enseignants. Ils sont 91 % en Finlande et environ 90 % au Danemark ou en Estonie, pays figurant en haut du classement PISA. Or, ici, les professeurs sont affectés par un barème national à points, sans que le chef d’établissement ait son mot à dire sur les compétences dont son équipe a besoin. Il est pourtant tenu pour responsable des résultats.

Le remplacement des absences illustre cette impuissance. Dans un rapport publié en décembre 2025, la Cour des comptes constate que le Pacte enseignant, censé améliorer le remplacement de courte durée, n’a permis de couvrir que 12 % des heures perdues, contre un objectif de 36 %. Selon son enquête auprès des chefs d’établissement, 8 % des absences de longue durée restent non remplacées pendant plus de quatre mois. Ce problème est d’ailleurs le point de départ de l’actuelle contestation. La Cour relève surtout que ni le ministère ni les rectorats ne sont capables de fournir la durée moyenne de ces absences ou les délais de remplacement. Un précédent rapport établissait que les deux tiers des absences d’enseignants découlent du fonctionnement même de l’institution, formations organisées sur le temps de classe et convocations aux jurys d’examen en tête. Des heures que l’on pourrait regagner sans dépenser un euro.

Rendre du temps aux professeurs

Les leviers existent, et certains ne coûtent presque rien. Le premier est technologique. Un enseignant consacre en moyenne 4,6 heures par semaine à la correction des copies, soit 11 % de son temps de travail. Les tests que nous avons menés, grâce à notre contributeur Stéphane Varaire, sur des copies de brevet montrent que les modèles d’intelligence artificielle les plus performants s’écartent d’environ 6 % de la note attribuée par un correcteur humain. Or les écarts entre ces derniers atteignent couramment 10 à 15 %. Utilisée comme assistant, sous le contrôle de l’enseignant qui conserve la lecture d’un échantillon de copies, l’IA ne supprime pas cette dépense. Elle libère du temps pour le suivi individuel, la préparation et le soutien. L’institution reste pourtant réticente et déconseille toujours cet usage dans ses formations.

Le deuxième levier tient à l’autonomie. Les pays qui ont redressé leurs résultats ont combiné liberté des établissements et transparence. Le Portugal a gagné une cinquantaine de points PISA depuis 2000 en publiant les résultats de ses écoles et en élargissant leur marge de manœuvre. Concrètement, il s’agirait de confier aux chefs d’établissement une part réelle du recrutement, sur profil et après réussite au concours national. Il faudrait aussi leur donner la maîtrise d’une enveloppe budgétaire, et évaluer les établissements sur leur valeur ajoutée, c’est-à-dire la progression des élèves corrigée de leur origine sociale. Les outils numériques permettent aujourd’hui de construire ces indicateurs nationaux, stables et comparables, qui font défaut depuis des décennies.

Le troisième levier est démographique. D’ici 2035, le système scolaire comptera 1,7 million d’élèves de moins, soit une baisse de 14 %. Cette décrue rendra inévitables des fusions d’établissements et une réduction du nombre de postes. Elle offre surtout une occasion historique, à condition que les économies produites ne se dissolvent pas dans la masse budgétaire mais soient explicitement fléchées vers la rémunération des enseignants et vers l’école primaire.

Reste enfin la question des pensions. Isoler les retraites des fonctionnaires dans une caisse autonome, comme le recommandent la Cour des comptes et plusieurs économistes, ne réduirait pas leur coût. Elle rendrait en revanche lisible le véritable effort éducatif de la nation et cesserait de faire peser sur le ministère un déséquilibre démographique qui n’est pas le sien.

Payer enfin les professeurs

Toutes ces pistes convergent vers un objectif : rendre au métier son attractivité. Au début des années 1980, un enseignant débutant gagnait environ 2,2 fois le Smic. Il n’en gagne plus que 1,2 fois aujourd’hui. L’écart s’explique en partie par la progression rapide du salaire minimum, mais il traduit aussi un sous-investissement durable dans la rémunération des professeurs, inférieure d’environ 40 % à celle de leurs homologues allemands. De quoi alimenter une terrible crise des vocations, qui se traduit dans le niveau des recrutements. Ainsi, au concours du Capes de mathématiques de 2025, le dernier candidat admissible a obtenu une moyenne de 5,06 sur 20. On s’inquiète pour ses futurs élèves…

Du côté de l’Institut de l’entreprise, dont notre collaborateur Erwann Tison dirige les études, on propose une hausse progressive de 25 % des salaires, en contrepartie d’un élargissement des missions incluant la coordination pédagogique, le suivi des élèves, la relation avec les familles et la formation continue. Une telle revalorisation coûterait de l’ordre d’une dizaine de milliards d’euros par an. Elle ne peut se financer ni par la dette ni par une hausse uniforme des crédits. Elle suppose de redéployer des moyens existants, de convertir le dividende démographique et de rendre du temps aux enseignants.

Les lycéens qui défilent réclament des professeurs devant leurs classes. Ils ont raison. Mais l’école française ne manque pas d’argent. Elle manque de professeurs bien payés, d’établissements libres de s’organiser et d’une comptabilité qui distingue enfin ce que la nation investit dans ses enfants de ce qu’elle doit à ses retraités.