On pourrait la croire inarrêtable. Pourtant, son refus de reconnaître les crimes de Mao trahit son obsession : la Chine ne cherche pas tant à enrichir son peuple qu’à dominer le monde. Et cela pourrait bien causer sa perte.
Tout ce qui est sous le Ciel
La Chine a toujours été si fière de sa grandeur qu’elle semble regarder le monde depuis les cieux. Pour la comprendre, il faut remonter près de trois millénaires en arrière, jusqu’à la dynastie des Zhou. Celle-ci forge le concept de Tianxia, « tout ce qui est sous le Ciel », qui confie au souverain chinois un mandat universel, celui de garantir l’harmonie du monde. Une harmonie très particulière. Dans cette vision, que le confucianisme systématisera, la paix ne naît pas de l’égalité entre les États, mais de l’occupation par chacun de la place que lui assigne une hiérarchie naturelle. Au sommet de laquelle trône, évidemment, l’Empire du Milieu.
L’idée, qui a été remise au goût du jour au début des années 2000 par le philosophe Zhao Tingyang, irrigue le discours officiel, du « monde harmonieux » de Hu Jintao à la « communauté de destin pour l’humanité » chère à Xi Jinping. Pékin s’y présente en protecteur bienveillant des petites nations, auxquelles il propose des partenariats « gagnant-gagnant » et l’argent nécessaire à leur développement. Mais cette générosité affichée sert avant tout les intérêts stratégiques du PCC.
Cette conception du pouvoir s’organise en deux cercles. Le premier est celui de la Chine proprement dite, hier gouvernée par l’Empereur, aujourd’hui par le PCC, territoire quasi sacré dont aucune parcelle ne saurait être abandonnée. D’où l’obsession taïwanaise, l’invasion du Tibet en 1950, l’expansion en mer de Chine ou la mise au pas de Hong Kong. Là, Pékin accepte de payer le prix de la force. Le second cercle, c’est le reste du monde, trop vaste et trop coûteux à soumettre par les armes. Le tenir par l’économie suffit.
La recette est ancienne. Sous les Ming, les royaumes voisins reconnaissent la suprématie de l’Empereur et lui versent un tribut, en échange de quoi la Chine les laisse gouverner leurs propres affaires à leur guise, tant que leur politique ne se heurte pas aux intérêts de Pékin. Ses émissaires parcourent l’Asie pour s’assurer de cette allégeance, autant politique que symbolique. Cet équilibre s’effondre au XIXe siècle avec les guerres de l’opium et le début du « siècle des humiliations ». Une parenthèse que Xi Jinping entend bien refermer définitivement. Devant le XIXe congrès du Parti, en 2017, il déclare : « Après avoir essentiellement réalisé la modernisation, nous poursuivrons nos efforts pour faire de la Chine, d’ici au milieu du siècle, une grande puissance socialiste moderne qui sera à la tête du monde en matière de puissance nationale globale et d’influence internationale. » On ne peut être plus clair…
À la différence d’une Russie qui avance ses pions par l’entremise des chars, la Chine fait de l’économie son arme de prédilection. Ses prêts et ses Nouvelles routes de la soie tissent un réseau de dépendances dont les pays débiteurs peinent à s’extraire. Et une fois les actifs passés sous contrôle chinois, leurs dividendes remplissent l’office des tributs d’antan.

Prêter pour mieux tenir
Au sud du Sri Lanka, le port de Hambantota en offre un cas d’école. À partir de 2007, l’Exim Bank chinoise finance l’essentiel de sa construction. L’ouvrage peine à trouver son public. En 2017, le pays, étranglé par sa dette extérieure, cède 70 % de son exploitation à China Merchants Port pour 1,12 milliard de dollars, assortis d’un bail de 99 ans. L’affaire est devenue l’emblème du « piège de la dette », au prix de quelques raccourcis, puisque Pékin n’a effacé aucune créance et que la somme versée n’a pas servi à rembourser l’Exim Bank. Mais, en termes géopolitiques, la Chine dispose désormais d’une position stratégique dans l’océan Indien, à quelques encablures des grandes routes maritimes, ainsi que d’une influence considérable sur la politique sri-lankaise.
Le Laos fournit un exemple plus éloquent encore. Endetté jusqu’au cou à force de bâtir barrages et lignes à haute tension, le pays a vu sa dette publique dépasser 110 % du PIB (dont plus de 40 % détenus par la Chine). À court de devises, il doit céder en 2020 la gestion de son réseau électrique national à China Southern Power Grid. L’entreprise publique chinoise détient désormais 90 % de l’opérateur local et une concession de 25 ans. Échange de dette contre actifs ? L’opération en a toutes les caractéristiques.
Le schéma se répète avec une constance remarquable. Pékin prête généreusement à des États bien plus petits, pressés de se doter d’infrastructures. Les projets, mal calibrés, rapportent moins que ce qu’ils ne coûtent. Vient la crise de liquidités, puis l’appel au créancier pour obtenir un rééchelonnement ou des facilités financières, que celui-ci accorde en échange du contrôle d’infrastructures critiques. Le laboratoire américain AidData, qui a passé au crible cent contrats de prêts chinois signés avec 24 pays en développement, y a relevé des clauses sans équivalent chez les autres créanciers. Confidentialité stricte, garanties exorbitantes, faculté d’exiger le remboursement immédiat si l’emprunteur adopte une politique contraire aux intérêts de la Chine… Autant de leviers sur les choix intérieurs et diplomatiques du débiteur. Là où un banquier ordinaire s’assure de la rentabilité d’un projet avant de prêter, Pékin semble parier sur ce que lui rapportera l’échec. Cerise sur le gâteau, chaque État vassalisé est aussi une voix de plus à l’ONU en sa faveur.
La politique du robinet
La politique industrielle obéit à la même logique. Son objectif n’est ni d’enrichir les ménages ni de maximiser les exportations, mais de s’emparer de filières entières pour rendre l’Occident dépendant. Les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie donnent le vertige. En 2024, la Chine raffine 91 % des terres rares destinées aux aimants et en fabrique 94 %. Elle produit plus de 95 % des plaquettes de silicium des panneaux solaires, 94 % du graphite de qualité batterie et plus de 90 % des matériaux d’anode qui équipent les véhicules électriques.
De quoi ouvrir ou fermer le robinet au moment opportun. La preuve par l’exemple ? En avril 2025, Pékin soumet à licence l’exportation de sept terres rares. Quelques semaines plus tard, des chaînes de production s’arrêtent aux États-Unis, à commencer par celles de l’automobile. Une démonstration de force, sans tirer un coup de feu.
Ce modèle repose sur un choix assumé, celui de l’investissement au détriment de la consommation. Faute de protection sociale digne de ce nom, les ménages chinois épargnent massivement. Canalisée par une banque centrale aux ordres et un secteur bancaire largement public, cette épargne est dirigée vers les secteurs que le Parti juge stratégiques. Le FMI évalue le soutien public à l’industrie (subventions, avantages fiscaux, crédits bonifiés, terrains bradés) jusqu’à 4,4 % du PIB en 2023, soit environ trois à quatre fois le niveau des aides d’État européennes. Encore ce chiffre ignore-t-il la mainmise du Parti sur le crédit lui-même, c’est-à-dire sur le système financier tout entier, qu’il peut orienter comme bon lui semble. L’efficacité en pâtit, cette mauvaise allocation du capital amputant le PIB chinois de près de 2 %, selon le même FMI. Pékin s’en accommode sans peine, l’économie étant essentiellement pour lui un instrument de puissance.

Les failles du colosse
Communiste par sa planification, capitaliste par la place laissée aux entreprises privées, le modèle chinois est sans équivalent. Sa force conquérante repose pourtant sur un déséquilibre structurel. Une économie qui produit bien plus que sa population ne consomme vit sous la menace permanente de la déflation. Elle reste aussi à la merci de clients étrangers que les Occidentaux, engagés dans le découplage et la reconquête de leur souveraineté industrielle, pourraient lui retirer. Privée de filet social, elle manque d’amortisseurs en cas de récession. Gorgée d’épargne, sa population mettant une bonne partie de son revenu de côté pour faire face aux aléas de la vie dans un pays aux allocations peu généreuses, elle fabrique des bulles.
L’immobilier en a fait la cruelle expérience. En août 2023, Evergrande, le promoteur le plus endetté du monde, se place sous la protection de la loi américaine sur les faillites, avant que la justice hongkongaise n’ordonne sa liquidation en janvier 2024. Depuis, l’inflation flirte avec le zéro, quand elle ne passe pas sous sa barre. Dans son rapport de février 2026, le FMI incrimine une consommation atone, mais aussi le surendettement des gouvernements locaux, chevilles ouvrières de la politique industrielle, désormais incapables de relancer l’activité. En intégrant leurs véhicules de financement, la dette publique chinoise devrait atteindre 135 % du PIB cette année.
Une double course contre la montre
Pékin se trouve ainsi engagé dans une double course contre la montre. La première consiste à consolider ses bases avant que la crise financière ne frappe ou que les marchés occidentaux ne se ferment. Rapport après rapport, le FMI désigne la seule issue raisonnable : réorienter l’économie vers la consommation intérieure en bâtissant une véritable sécurité sociale. Un virage que le cinquième plénum du Comité central du PCC, qui s’achève ce jeudi 29 octobre, a bien peu de chances d’amorcer : aider les ménages priverait ses usines des milliards qui leur permettent d’écraser la concurrence mondiale. D’où la seconde course, qui consiste à asphyxier au maximum l’industrie occidentale avant d’être contraint de sauver les meubles chez soi. Une logique quasi militaire, celle d’un État prêt à sacrifier son économie à ses conquêtes. Jusqu’à un certain point.
Le pari de 2049, date à laquelle le Parti ambitionne de faire de la Chine la première puissance mondiale, se jouera dans cet intervalle. Pour devenir ce qu’il envisage, le Parti doit verrouiller les secteurs critiques avant que sa propre économie ne cède sous le poids de ses déséquilibres. Reste à savoir laquelle, de la conquête ou de la crise, arrivera la première. Les Européens, qui offrent à Pékin une large part de ses débouchés, auraient tort d’attendre la réponse les bras croisés.















































