« La France est un pays raciste » — plus que les autres, et de façon systémique. Cette idée, inlassablement relayée par la gauche décoloniale et reprise par certaines puissances étrangères hostiles, a fini par gagner une grande partie de la jeunesse. Mais qu’en est-il vraiment ?
Une « machine de tri social et raciste qui discrimine selon le nom que l’on porte ». C’est ainsi que Parcoursup est qualifié par certains députés. Et avec la plateforme, c’est tout un système qu’on accuse. Une grille de lecture longuement théorisée par des militantes comme Rokhaya Diallo, qui dénonce en France un « racisme d’État » où « la race est partout » et où « le déni est l’une des formes de racisme les plus puissantes ». Très vite, ce récit est instrumentalisé sur la scène internationale : d’Ankara, Recep Tayyip Erdoğan attribue les crises françaises au « racisme institutionnel » de la République, allant jusqu’à accuser Paris de mener une politique de « lynchage » digne des années 1930. Lors de l’incendie de Notre-Dame, ce sont les chaînes de télévision et les responsables politiques iraniens qui n’ont pas hésité à fustiger la « faillite morale et spirituelle » d’une République française minée par son incapacité à traiter ses minorités.
Raciste, la France, et davantage qu’ailleurs ? Essayons d’en avoir le cœur net. Pour mesurer mondialement le phénomène, deux études d’envergure, le World Values Survey et l’European Values Study, ont posé une question très directe : « Parmi ces différents groupes de personnes, lesquels n’aimeriez-vous pas avoir comme voisins ? ». Dans la liste de réponses proposée, toxicomanes, alcooliques et homosexuels côtoient les « personnes d’une autre race ». Les résultats sont édifiants.
C’est un pays bouddhiste, la Birmanie, qui arrive en tête du classement. Le racisme est là-bas véritablement systémique, puisque inscrit dans la loi. Des décennies de conflits ethniques et de nationalisme ont nourri une véritable politique d’exclusion. Depuis 1982, la législation sur la citoyenneté défavorise notamment les Rohingyas, minorité musulmane persécutée. En 2017, des opérations militaires d’une violence extrême ont provoqué l’exode de centaines de milliers d’entre eux vers le Bangladesh. Une commission d’enquête de l’ONU a conclu à l’existence d’indices sérieux d’intention génocidaire.

Le régime communiste a beau célébrer l’harmonie et l’unité nationale, le Vietnam arrive juste derrière. Les Kinh, qui constituent 85 % de la population, cohabitent avec 53 minorités ethniques. Celles-ci font l’objet d’un processus d’assimilation forcée et de discriminations économiques structurelles dans l’accès aux terres, à l’emploi et à la santé. Dans les Hauts Plateaux du Centre et le Nord-Ouest, protestants et catholiques font l’objet d’une surveillance politique et religieuse stricte. Contrôles policiers renforcés, interdictions de cultes et répression y sont réguliers, à l’image de la condamnation en 2024 d’un militant montagnard à 13 ans de prison.
Sur le continent américain, le racisme est assumé par près d’un Guatémaltèque sur trois. Les populations autochtones, principalement mayas, qui forment près de la moitié du pays, demeurent au bas de l’échelle sociale. Tenace héritage de la hiérarchie coloniale espagnole, des discriminations structurelles massives sont pointées du doigt par l’ONU.

Au Nicaragua de Daniel Ortega, la question raciale se double d’un violent conflit de territoire et de ressources. Sur la côte caraïbe, les minorités autochtones et afro-descendantes — historiquement marginalisées par la majorité métisse du Pacifique — sont régulièrement spoliées de leurs terres. Loin d’avoir reculé, expulsions, attaques armées et persécutions politiques se sont encore intensifiées dans la « république socialiste » sandiniste.
Le score des États-Unis de Trump peut surprendre. Si le racisme n’a pas disparu, il s’avoue moins facilement. En 1958, à peine 4 % des Américains approuvaient les mariages entre Noirs et Blancs. Ils sont 94 % aujourd’hui, et le Sud a presque rattrapé le reste du pays. Même si, à CV identique, un candidat blanc reçoit toujours 36 % de réponses de plus qu’un candidat noir, un écart qui n’a pas reculé depuis la fin des années 1980.
En Europe de l’Est, la Bulgarie, où le racisme frappe particulièrement les Roms, devance la Géorgie. Pauvreté, quartiers isolés, discriminations à l’embauche… Les politiques d’intégration peinent à briser le cercle vicieux d’une ghettoïsation héritée de l’ère soviétique. Considérant le nomadisme comme incompatible avec l’idéologie socialiste, le régime a cherché à l’éradiquer en imposant un emploi et un logement fixes dans des cités ouvrières ou des barres d’immeubles suburbaines.

En Géorgie, ce sont les minorités arménienne et azérie, pourtant établies depuis des siècles, qui font les frais de préjugés tenaces. Perçues comme composées de citoyens de seconde zone, elles se heurtent à la barrière de la langue et à une sous-représentation chronique dans les hautes sphères politiques, entretenue par un nationalisme post-soviétique virulent.
À l’Ouest, la Grèce fait figure d’exception. Le choc d’une crise économique dévastatrice, doublé d’une crise migratoire qui a transformé les îles de la mer Égée en porte d’entrée sous haute tension, a banalisé les discours xénophobes — incarnés pendant près d’une décennie par le parti néonazi Aube dorée. Un repli qui prend racine dans une conception très ethno-religieuse de la nation, forgée par l’héritage orthodoxe et la rivalité historique avec la Turquie.

Mais l’Europe de l’Ouest figure parmi les régions les plus ouvertes de la planète. En première ligne des flux migratoires, les pays méditerranéens affichent les plus fortes réticences, tandis que la tolérance culmine en Europe du Nord et au Royaume-Uni — même si les pays scandinaves, particulièrement la Suède, se sont, depuis cette enquête, nettement crispés sous l’effet des vagues migratoires et de la montée de la criminalité. Loin du procès en intolérance qui lui est fait, la France se situe à égalité avec l’Allemagne, près de deux fois en dessous de la moyenne régionale et quatre de la moyenne mondiale.
Les données sont beaucoup plus rares en Afrique. Mais en Tunisie, les chiffres disponibles dessinent un tableau alarmant. Le racisme anti-Noirs, qui plonge ses racines historiques dans l’esclavage, y demeure extrêmement vivace. En 2023, le président Kaïs Saïed a lui-même alimenté ce climat en dénonçant un prétendu « complot » des migrants subsahariens visant à modifier la composition démographique du pays. Des propos officiels immédiatement suivis d’une vague d’agressions, d’arrestations et d’expulsions arbitraires, largement documentée par Human Rights Watch.

Enfin, le Moyen-Orient s’impose comme la région la plus fermée de la planète, avec près d’une personne sur trois qui rejette un voisin « d’une autre race ». En tête de ce classement, la Turquie, où 41,2 % des sondés assument cette hostilité, soit onze fois plus qu’en France. Un score nourri par un nationalisme exacerbé, des discriminations historiques envers les minorités kurdes ou alévies et un rejet croissant des réfugiés syriens.

Toute l’ironie géopolitique est là. À travers les discours officiels d’Ankara, de l’agence d’État Anadolu ou de la chaîne TRT Français — qui cible directement les 15-30 ans sur TikTok et Instagram —, le pouvoir turc déploie une véritable guerre cognitive pour convaincre la jeunesse francophone que la République lui est hostile… tout en passant sous silence ses propres records d’intolérance, même pour le Moyen-Orient.

La France est-elle pour autant exempte de discriminations ? Non, car ces chiffres ne disent pas tout. Déjà, parce qu’ils sont imparfaits : la liberté d’exprimer le fond de sa pensée varie fortement d’une région à l’autre, selon ce que l’on appelle le biais de désirabilité sociale. On est plus facilement ouvertement raciste en Birmanie qu’en Europe.
Ensuite, le racisme d’une société se mesure aussi à l’aune de critères plus tangibles. Le premier relève des institutions : l’État, la police, la justice ou les services publics traitent-ils les citoyens différemment selon leur origine ? Le second touche au quotidien : à profil identique, deux personnes ont-elles les mêmes chances d’accéder à un emploi, un logement ou un service ?
Sur le plan institutionnel, l’accusation d’un racisme d’État systémique en France résiste mal à la comparaison mondiale. Selon les indices de référence (V-Dem, MIPEX), l’arsenal juridique français contre les discriminations figure parmi les plus protecteurs au monde, et l’accès aux services publics y est remarquablement égalitaire.

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne révèle ainsi qu’en matière d’accès aux soins, la France affiche le taux de discrimination raciale le plus faible d’Europe (5 %), très loin derrière l’Allemagne (27 %) ou l’Autriche (28 %). Concernant l’impartialité de la justice civile (0,69/1), l’Hexagone fait jeu égal avec le Royaume-Uni ou l’Espagne, et surclasse de plus de 20 points les États-Unis (0,48/1).
En réalité, les classements internationaux comme le Rule of Law Index n’identifient qu’un seul véritable point noir institutionnel dans l’Hexagone : celui de la police et du système pénal (0,56/1). En cause, des contrôles au faciès bien documentés — les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ayant vingt fois plus de risques d’être contrôlés selon le Défenseur des droits. Cette dérive est combattue par les institutions elles-mêmes — la Cour de cassation ayant condamné l’État pour « faute lourde ». Une dérive sérieuse, mais qui reste tout de même très éloignée de la situation américaine (0,39/1), d’où le concept de « racisme systémique » a pourtant été importé.

Qu’en est-il de l’accès au pouvoir politique ? Selon l’indice V-Dem, la France se classe au 32ᵉ rang sur 175 des nations les plus égalitaires, très loin des régimes où le pouvoir est accaparé par une minorité ou une ethnie dominante, comme l’Afghanistan, le Qatar ou la Chine.

Restent les discriminations factuelles dans l’emploi ou l’accès au logement. Mesurées par testing à travers l’envoi de candidatures fictives au profil identique, elles révèlent un vrai point noir français. Selon les données compilées depuis 2012 (à partir de la méta-analyse de Lippens et al., 2023, qui n’étudie malheureusement qu’une poignée de pays), pour 100 réponses positives à l’embauche, un candidat issu d’une minorité n’en reçoit que 65 en France — un score certes en progrès par rapport aux années 2000, mais qui maintient l’Hexagone dans le peloton de queue européen avec les Pays-Bas (63) et la Belgique (66), loin derrière l’Allemagne (85). Même constat pour la location d’un logement, où un candidat issu d’une minorité ne reçoit que 76 réponses positives pour 100 (le score le plus bas du panel, contre 88 aux États-Unis ou 96 en Suisse).

Attention toutefois à l’effet d’optique. L’auteur de la méta-analyse sur la discrimination à l’embauche souligne que seuls quelques pays occidentaux publient ces statistiques, et que cela ne doit pas biaiser notre perception. Mener des testings à grande échelle témoigne justement d’une volonté de lutter contre ces inégalités. Paradoxe du thermomètre, la France semble d’autant plus discriminante qu’elle mesure le phénomène avec assiduité.
Si de vraies discriminations subsistent, la comparaison mondiale bat en brèche la fable d’un racisme systémique ou institutionnel. Notre système est, avec celui de nos voisins d’Europe du Nord, celui qui tend le plus résolument vers la promesse universaliste d’égalité.

À l’autre bout du spectre, les laboratoires théoriques de la pensée décoloniale que sont la Bolivie et l’Équateur, célébrés dans les années 2000 pour avoir inscrit le Buen Vivir et l’État plurinational dans leurs constitutions, ont failli à leur promesse de briser cinq siècles de domination coloniale. Si la Bolivie d’Evo Morales a bien intégré les majorités andines à la vie publique, la logique extractiviste a vite repris le dessus : dans les deux pays, les peuples d’Amazonie qui résistent aux mines et au pétrole subissent la répression d’État, tandis que les minorités afro-descendantes restent invisibilisées et victimes de profilage racial.
La contradiction est plus violente encore dans les bastions du souverainisme africain et de la rupture avec l’Occident. Érigées en symboles de la lutte contre la « Françafrique », les juntes sahéliennes du Mali, du Burkina Faso et du Niger côtoient dans ce panthéon l’Algérie, totem historique du tiers-mondisme. Pourtant, derrière l’unité anti-impérialiste, les fractures ethniques et raciales sont brutales. Au Sahel, la guerre antiterroriste menée par les militaires et leurs supplétifs russes tourne au massacre ciblé contre les communautés peules et touarègues, sur fond de persistance de l’esclavage par ascendance. Quant à l’Algérie, son héritage panafricain se heurte à un racisme anti-Noirs systémique, marqué par des rafles et des expulsions collectives de migrants subsahariens dans le désert, ainsi qu’à la répression des militants amazighs.
Enfin, l’axe multipolaire et anti-hégémonique, soutenu par la frange « campiste » pour faire contrepoids à l’Occident, pratique à grande échelle l’oppression interne qu’il dénonce à l’extérieur. La Chine mène une colonisation d’assimilation forcée contre les Ouïghours et les Tibétains au profit de la majorité han, tandis que la Russie traite ses travailleurs d’Asie centrale en sous-classe et envoie ses minorités ethniques comme les Bouriates ou les Daghestanais servir de chair à canon en Ukraine. L’Iran persécute ses minorités kurdes, baloutches et bahaïes, Cuba peine à masquer la précarité persistante des Afro-Cubains derrière son égalitarisme officiel, et le Venezuela spolie les peuples autochtones de l’Orénoque au profit de l’exploitation minière.
La rhétorique anticoloniale, en confondant désoccidentalisation et émancipation, sert très souvent de paravent à des États qui reproduisent, sur leurs propres minorités, les pires logiques de domination raciale et coloniale. Idiots utiles des autocrates d’Alger ou d’Ankara, autant que des marchands de ressentiment, ils participent à convaincre la jeunesse du contraire. Le glissement rhétorique est connu : attribuer au système un problème réel, pour mieux le déstabiliser, et promouvoir une alternative bien pire. Ne les laissons pas faire.









































