Parmi les tropes antisémites qui ont la vie dure, l’idée que les juifs dirigeraient nos médias figure parmi les plus tenaces et gagne même en intensité alors que les actes visant cette communauté explosent. Or, elle ne résiste pas à l’analyse.
Soyez-en certains : « Les juifs dirigent le monde ». La preuve, « ils tiennent les médias ! » La rumeur ne cesse de s’entretenir au fil des décennies, gagnant en intensité dans les périodes, récurrentes, comme celle que nous vivons, où l’antisémitisme sert de pratique bouc émissaire face aux tensions qui agitent le monde. Qu’importe qu’elle soit réfutée par le réel et en dise bien davantage de ceux qui la propagent que de ceux dont elle parle, elle ressurgit toujours. Une émission jugée partiale, une couverture du Proche-Orient contestée, un animateur qui exaspère, et la phrase ressort, sur les réseaux d’abord, dans les conversations ensuite, jusque dans les visuels de certains partis. Elle ne se présente plus toujours sous cette forme, empruntant souvent des chemins détournés. On dit « les sionistes », « un certain lobby », « ceux qu’on n’a pas le droit de critiquer ». Le sous-entendu suffit.
En 2025, le ministère de l’Intérieur a recensé 1 320 actes antisémites. Ils représentent 53 % des faits antireligieux, alors que les juifs constituent moins de 1 % de la population. Dans le même temps, selon l’Ifop, 18 % des Français estimaient en février 2026 que « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine des médias ». Le chiffre grimpe à 30 % chez les sympathisants de La France insoumise, contre 18 % chez ceux du Rassemblement national. Le cliché se contente juste de changer de camp, même si les récentes révélations concernant Jordan Bardella et d’autres brebis galeuses du RN relativisent cette mutation.
Un siècle et demi de rabâchage
L’accusation prend forme avec Édouard Drumont, qui publie La France juive en 1886 et fait du journal La Libre Parole l’organe de cette obsession, celle d’une presse, d’une banque et d’une République livrées à une « race » infiltrée. Les Protocoles des Sages de Sion, faux forgé dans l’entourage de la police tsariste au début du XXᵉ siècle, lui fournissent ensuite son récit repris dans toute la sphère antisémite, à savoir un plan de domination mondiale passant par le contrôle de l’opinion. Puis vient le moment où le fantasme devient loi. Le 3 octobre 1940, le premier statut des Juifs édicté par Vichy interdit, dans son article 5, aux personnes envisagées comme épousant la religion hébraïque d’exercer comme « directeurs, gérants, rédacteurs de journaux », comme d’être à la tête de toute entreprise de radiodiffusion.
Le motif ne cesse ensuite de se répandre, allant des torchons d’extrême droite Rivarol ou Minute, ce dernier caricaturant Laurent Fabius selon les codes graphiques de l’avant-guerre (dont la quintessence fut exprimée dans le film de propagande nazie Le Juif Süss), jusqu’à la nébuleuse Soral-Dieudonné, qui en fait son fonds de commerce sur le web. Mais l’extrême gauche n’est pas en reste. En mars 2025, pour appeler à manifester « contre le racisme », La France insoumise a diffusé une affiche représentant Cyril Hanouna en noir et blanc, sourcils froncés, rictus menaçant, que les historiens jugent décalquée des caricatures des années 1930. Malgré son retrait, le visuel a été condamné par la justice.
Face au réel
Considérons maintenant la réalité. Le premier groupe audiovisuel du pays, France Télévisions, n’appartient à aucun milliardaire sémite, mais à tous les citoyens. Ce dont il devrait se souvenir plus souvent, mais c’est un autre problème. Il a réuni 29,4 % de l’audience en 2025, devant TF1 (27,2 %), propriété du groupe Bouygues, dont la famille le détenant est catholique. Vient ensuite M6 (13,3 %), ayant pour premier actionnaire l’allemand Bertelsmann, épinglé pour les compromissions de ses fondateurs avec le nazisme. Arrive alors le groupe Canal+, contrôlé par le très bigot papiste breton d’extrême droite, Vincent Bolloré. BFMTV et RMC appartiennent, eux, depuis 2024 à l’armateur Rodolphe Saadé, de famille chrétienne levantine, déjà propriétaire de La Provence et de La Tribune. Dans la presse, Le Figaro revient à Dassault. Certes, Marcel Bloch, inventeur de l’hélice Éclair, qui a changé le cours des batailles aériennes durant la Première Guerre mondiale, devenu Dassault, était juif. Mais la famille s’est convertie au catholicisme depuis trois générations et son dirigeant, le Savoyard Éric Trappier, ne revendique pas la confession incriminée. Quant au Point et à Point de Vue, ils dépendent d’un autre catholique breton, François Pinault, tandis que Les Échos et Le Parisien sont la propriété de Bernard Arnault, issu de la bourgeoisie catholique du Nord. Le capital du Monde est logé dans un fonds de dotation créé par Xavier Niel, lui aussi de tradition catholique et gendre de Bernard Arnault. Celui de Libération s’ébroue dans un autre fonds, le quotidien survivant grâce aux prêts du Tchèque Daniel Křetínský, propriétaire de Franc-Tireur (auquel l’auteur de ces lignes collabore), de Marianne, Elle, T18 et autres médias, et n’ayant aucun lien avec le judaïsme.
Le seul grand propriétaire dont l’identité juive est publique et revendiquée se nomme Patrick Drahi. Il a nourri à lui seul une décennie de fantasmes. Criblé de dettes, il a revendu L’Express, lâché Libération en 2020, cédé BFMTV et RMC à Rodolphe Saadé, et signé en juin 2026 le protocole de vente de SFR à Bouygues Telecom, Free et Orange. L’homme censé incarner à lui tout seul la pieuvre exerçant une mainmise juive sur nos médias… s’en est retiré.
Preuve que le problème n’est pas de s’interroger sur la part de judéité de la direction de nos médias – bien que cela n’empêche pas la critique de leurs structures et investisseurs – mais sur la résurgence aussi pratique et fainéante que violente des tropes antisémites propres aux époques les plus conflictuelles.
Cinq tropes, un seul cliché
L’accusation, indifférente au réel, repose sur une grammaire plurimillénaire.
Son premier ressort est celui du pouvoir occulte. Le propriétaire réel, nommé, inscrit au registre du commerce, n’a pas d’importance. Ce qui compte est l’idée d’une main invisible, d’où le glissement permanent de « qui possède » vers « qui tire les ficelles ». La thèse, fondée sur la rumeur, devient irréfutable. C’est le pilier de toutes les formes de complotisme dont l’antisémitisme s’avère souvent être la matrice.
Le deuxième est celui de la solidarité de sang. Selon le sondage déjà évoqué, 69 % des Français jugent les juifs « très unis entre eux ». Ils sont encore 26 % à les croire plus riches que la moyenne. Ce présupposé de l’unité constitue le moteur du fantasme. Il suffit qu’un juif ait un rôle dans une rédaction, une matinale ou une quelconque émission, pour qu’on lui prête une loyauté de groupe supérieure à sa loyauté envers ses lecteurs. La fameuse double allégeance. Personne, en revanche, ne soupçonne Bolloré, Arnault ou Pinault d’agir en catholiques coalisés, ce qui serait au demeurant difficile tant leurs intérêts et leurs lignes divergent.
Le troisième est celui du juif caché derrière le non-juif. Lorsque le propriétaire n’est pas juif, on fouille sa généalogie. La famille Dassault en fait les frais depuis des décennies pour les raisons que nous avons déjà évoquées. Cette logique est exactement celle de 1940, qui définit le juif par ses grands-parents et au-delà, jusqu’à l’infini, si besoin.
Le quatrième est celui du visage substitué. L’affiche de La France insoumise sur Cyril Hanouna en offre une démonstration chimiquement pure. Pour figurer un empire médiatique contrôlé par un industriel catholique revendiqué, on choisit la seule de ses vedettes qui soit juive, et on lui déforme les traits. C’est ce dont est également victime le journaliste Patrick Cohen sur le service public, ou Ruth Elkrief sur LCI, quand ce n’est pas votre serviteur. Telle est la fonction historique du cliché : désigner derrière toute puissance un juif à frapper.
Le cinquième est celui du mot de passe. « Sioniste » remplace « juif », « lobby » remplace « communauté », « médias aux ordres » remplace « presse juive ». Le procédé permet de tenir le discours de Drumont en se croyant antiraciste.
Le vrai débat, confisqué
Notre démonstration ne consiste pas à établir que les propriétaires des médias ne sont pas juifs, comme si ce constat les blanchissait de leurs éventuelles turpitudes. Compter les juifs dans un conseil d’administration, c’est déjà adopter la grille de l’antisémitisme. Si demain plusieurs grands groupes français passaient entre les mains d’actionnaires juifs, l’idée d’une « mainmise juive » resterait tout aussi fausse, parce qu’elle supposerait une intention collective qui n’existe pas, en plus de mépriser les intérêts entrepreneuriaux de chacun.
La question demeure pourtant, légitime. Une poignée d’industriels détient l’essentiel de la presse nationale privée, et leurs interventions dans les rédactions nourrissent depuis des années un débat sérieux sur la concentration, l’indépendance et le pluralisme du secteur. Mais aussi beaucoup de fantasmes, ce dont nous pouvons témoigner dans Franc-Tireur, où l’actionnaire n’intervient jamais dans notre promesse éditoriale. Même si le refus de tout rapport direct vis-à-vis des lobbys et des groupes industriels, qui prévaut au sein des Électrons Libres, s’affirme comme la meilleure garantie pour échapper à la moindre forme de compromission.
Reste qu’en ramenant ce débat à une conspiration ethnique et religieuse, sa nature profonde s’en retrouve viciée par ce que le dogme engendre de pire, puisque toute critique de la concentration devient suspecte d’arrière-pensée. Et ils désignent à la vindicte populaire de simples journalistes ou animateurs, avant qu’il ne s’agisse de voisins, d’amis ou de membres de la famille, dans un pays où les juifs subissent plus de la moitié des actes antireligieux.
Le mensonge ici dénoncé a contre lui l’Histoire, qui montre où conduit l’idée que les juifs tiendraient la parole publique, avant de les chasser par l’usage de la loi, quand elle s’offre à ceux qui la manient en réfutant ses justes fondements. Et chaque fois, quand le pire s’est produit, la charge lacrymale des coupables, et surtout celle de leurs complices silencieux, n’empêche pas de rendre, trop tardivement, grâce à leurs victimes.












































