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Temps de lecture : 12 minutes

27 août 2026

« Nous sommes tous contaminés. » Mois après mois, la peur de la chimie gagne les esprits. Et cette peur rapporte. Car derrière la vertu du « naturel », prospèrent des intérêts tout à fait matériels.

Cette phrase alarmiste, l’activiste Camille Étienne la répète sur les réseaux sociaux et les plateaux télé depuis que, dans la foulée de Générations Futures et des Écologistes, elle est partie en guerre contre tous les PFAS, une famille de quelque 10 000 substances utilisées un peu partout. Pour elle, « c’est la plus grande crise de pollution à laquelle l’humanité ait eu à faire face dans son histoire ». Le documentaire qu’elle a coréalisé sur le sujet s’intitule d’ailleurs sobrement : « Comment les industriels nous empoisonnent ». Certaines de ces substances sont en effet problématiques. Mais là où le chercheur parle de molécules à surveiller, de doses et de seuils, elle parle de poison et même d’un « consensus scientifique » dont elle ne démontre pas l’existence sur la nécessité de supprimer tous les PFAS dans tous les secteurs. Cette diplômée de Sciences-Po, qui entend nous transmettre « la science », n’est pourtant pas scientifique. Son métier, qu’elle revendique, est l’activisme, mâtiné de lobbying et de désobéissance civile. Climat, cadmium dans les engrais, data centers… Quelle que soit la cause qu’elle se choisit (souvent avec l’aide d’ONG militantes), son discours privilégie, plutôt qu’une analyse détaillée du risque, une mise en récit anxiogène et simpliste dans laquelle les industriels français sont toujours les coupables. Dotée d’une aisance oratoire certaine, omniprésente sur les réseaux et les plateaux du service public, invitée dans les festivals, les librairies et les séminaires d’entreprise pour des conférences parfois rémunérées, sa force de frappe sur l’opinion, en particulier chez les jeunes, est indéniable. Vanity Fair l’a même classée parmi les cinquante Françaises les plus influentes de 2020.

Même si sa notoriété est plus récente, on peut ranger dans la même catégorie l’activiste Fleur Breteau, qui a fait de son cancer un ressort central de sa lutte contre les pesticides et que nous étudions dans le chapitre suivant. Ou encore le journaliste-militant Hugo Clément, star du service public, qui a déclaré sur France 5 : « les fabricants de produits phytosanitaires, qui sont souvent les mêmes que ceux qui produisent les chimiothérapies pour les gens malades du cancer, n’ont aucun intérêt à ce que ça change ». Des accents complotistes que l’on retrouve chez d’autres activistes.

De telles accusations font peur. C’est fait pour, et ça fonctionne. Le vote dans la précipitation de lois bâclées sur les PFAS et le cadmium, ou les deux millions de signatures de la pétition contre la loi Duplomb le prouvent. Certes, ces produits n’ont rien d’anodin. Ainsi, nombre de PFAS sont dangereux et ont été interdits, d’autres sont sous surveillance, d’autres jugés non toxiques. Mais les mettre tous au même niveau crée un amalgame trompeur.

L’hystérie, l’hyperbole, l’exploitation biaisée d’études scientifiques sont autant de moyens d’attiser les peurs alimentaires et d’accroître le désarroi des consommateurs. Selon le Trust Report de 2024, « moins de la moitié des consommateurs européens déclarent savoir où trouver des informations fiables sur l’alimentation ».

Une myriade d’acteurs surfe sur ces doutes. Dans quel but ? Les motivations idéologiques viennent immédiatement à l’esprit. On l’a déjà vu avec la diabolisation du glyphosate et l’épouvantail absolu qu’a constitué pendant des décennies la « firme » Monsanto. En opposant de façon binaire la santé publique à l’agrochimie, le « petit » agriculteur à la méga « ferme-usine », et la nature à « l’ultralibéralisme », les ONG écolo-décroissantes apparaissent, aux yeux de l’opinion et des médias, comme plus altruistes, plus moralement légitimes que les entreprises, la FNSEA ou même les agences sanitaires, parfois accusées d’être « au service de l’agro-industrie ». D’où le poids écrasant de ces mouvements militants dans le débat, face auxquels des arguments rationnels, comme la balance bénéfice-risque ou la différence entre corrélation et causalité, sont peu audibles.

Le bio : un lobby chimiquement pur

Mais derrière l’idéologie, prospèrent des intérêts économiques, très rationnels eux aussi. La filière bio, justement, s’est développée grâce au dénigrement méthodique de l’agriculture conventionnelle. La campagne de pub du distributeur Biocoop a marqué les esprits dans les années 2010 avec, notamment, une affiche de pomme d’où sortait de la ferraille et ainsi légendée : « n’achetez pas de pommes (traitées chimiquement) ». Une autre affiche montrait une citrouille d’Halloween avec un slogan : « Vous devriez en avoir peur toute l’année » et une promesse : « Chez Biocoop, tous nos produits sont garantis bio, zéro pesticide et zéro OGM ». Promesse trompeuse puisque l’agriculture bio utilise des pesticides, certes « naturels » mais parfois toxiques, ainsi que nous l’avons déjà vu (comme les composés du cuivre), et cultive des plantes issues de mutagenèse aléatoire.

Dans son ascension, l’industrie du bio a été aidée de manière décisive par Générations Futures. Depuis une trentaine d’années, l’association s’emploie, comme l’indique son site, à « dénoncer les polluants chimiques et en particulier les pesticides et à promouvoir leurs alternatives au premier rang desquelles la bio. Entre autres actions, son fondateur François Veillerette (ex-président et actuel porte-parole) réalise chaque année des enquêtes traquant les « traces » de pesticides de synthèse dans les aliments (non bio), l’eau, les urines ou les cheveux. Ces enquêtes donnent lieu à des rapports — largement relayés par la presse — qui mettent en avant le nombre de résidus détectés plutôt qu’une évaluation du risque sanitaire associé à leurs concentrations. Le rapport de décembre 2025 établit ainsi que, sur 1 912 échantillons (fruits, légumes ou céréales), « 61 % présentent au moins 1 résidu de pesticide détecté ». Sauf que les méthodes modernes permettent de détecter des quantités infinitésimales. « Manger ne devrait pas être dangereux », s’indigne le rapport en préambule, créant une confusion entre détection et dose, et donc entre danger et risque. Certes, il est écrit en dernière page « qu’on ne prétend pas évaluer le risque posé par ces résidus », mais le message général reste anxiogène. D’ailleurs, selon le dernier Eurobaromètre de l’Efsa, 52 % des Français s’inquiètent des résidus de pesticides dans les aliments, contre une moyenne européenne de 39 % seulement. De son côté, l’Efsa a publié en mai dernier ses propres résultats de résidus de pesticides : 98,8 % des 125 000 échantillons analysés « sont conformes aux limites fixées par la législation européenne ».

Les liens de Générations Futures avec le biobusiness sont assumés : sa présidente Maria Pelletier est administratrice du Synabio (syndicat des industriels et distributeurs bio), et son budget (836 000 euros), en partie financé par les ténors du secteur : Biocoop, Ecotone, Lea Nature, Ekibio, Naturalia. L’influente ONG est devenue le cœur du réacteur d’un lobby bio puissant et organisé, grâce au sens politique de Veillerette, qui fut élu Europe Écologie entre 2010 et 2016, d’abord comme conseiller régional puis comme vice-président de la région Picardie, en charge du portefeuille « Environnement, alimentation, santé ». Il a tissé des liens avec une galaxie militante très active : Greenpeace France et le réseau Pesticide Action Network Europe (deux ONG qu’il a présidées), Nature et Progrès, Secrets Toxiques, les Faucheurs volontaires, la Confédération paysanne, le CRIIGEN… Outre ses connexions écologistes, il possède des relais au Parlement européen, dans les médias et même dans la sphère administrative, puisque l’Office français de la Biodiversité (la police de l’environnement) finance Générations Futures (20 000 euros l’an dernier comme en atteste le Registre de transparence de l’UE) dans un surprenant mélange des genres. Mais chut, le lobby du bio n’existe pas.

La naturopathie contre Big Pharma

Le culte du « naturel » s’exprime aussi via la recrudescence, depuis quelques années, de la naturopathie et, plus généralement, des « pratiques de soin non conventionnelles » (PSNC), improprement appelées médecines alternatives, douces ou naturelles. Ostéopathie, kinésiologie, acupuncture, réflexologie, sophrologie, biorésonance… la liste est longue. L’une d’elles, la naturopathie, englobe elle-même des pratiques très éclectiques s’inspirant parfois de la médecine traditionnelle chinoise, qui vont des soins par les plantes (phytothérapie) au crudivorisme en passant par l’aromathérapie, le jeûne, l’iridologie, les massages, la relaxation, etc. La Fédération française de naturopathie (FENA) la décrit comme « un ensemble de méthodes de soins visant à renforcer les défenses de l’organisme par des moyens considérés comme naturels et biologiques ».

Selon un sondage Odoxa de 2023, les PSNC ont une bonne image auprès de 70 % des Français. Ces derniers sont même 57 % à les juger aussi efficaces que la médecine classique et plus de la moitié des sondés annoncent y avoir recours. Même si, heureusement, plus des deux tiers se disent conscients des risques d’emprise et de dérives sectaires.

Le risque majeur est de voir un praticien convaincre son client de renoncer à ses traitements médicaux au profit de pratiques au mieux inefficaces. En 2021, le naturopathe Miguel Barthelery a ainsi été condamné pour exercice illégal de la médecine après le décès de deux de ses clients atteints de cancer. Un de ses « collègues », Eric Gandon, a été mis en examen en 2023 après la mort d’une participante à un stage de jeûne hydrique. Bien que toujours présumé innocent, son contrôle judiciaire lui interdit la poursuite de son activité.

Le phénomène est loin d’être marginal : la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) reçoit un nombre croissant de signalements. Elle écrit dans son dernier rapport : « certains « naturopathes » fustigent la médecine conventionnelle et les conditions de vie modernes, qui seraient responsables de la majorité des maux et des souffrances, et contestent dans leurs écrits l’efficacité des traitements ou médicaments, tout en dénonçant l’emprise des laboratoires pharmaceutiques, qu’ils peuvent assimiler à une « dictature ». Pour certains, les chimiothérapies sont « des poisons mortels ». On peut reconnaître les thèses complotistes de certains naturopathes influents, dont Irène Grosjean (décédée en 2024) et le youtubeur Thierry Casasnovas, adepte du crudivorisme et du jeûne, qui affirme dans des vidéos pouvoir contribuer à guérir le cancer, voire faire repousser un membre. Mis en examen il y a trois ans pour exercice illégal de la médecine, abus de confiance et abus de faiblesse, il demeure, à la date où nous publions, présumé innocent de ces faits, et a pu reprendre ses vidéos en mai dernier à la faveur d’un allègement de son contrôle judiciaire. À lui seul, il a totalisé plusieurs centaines de signalements à la Miviludes.

Difficile de recenser le nombre d’abus de ce type dans cette activité non réglementée, donc complexe à contrôler. Chacun peut se déclarer naturopathe en 24 heures sans le moindre diplôme. Il y en aurait autour de 6 000 en France, dont beaucoup très actifs sur les réseaux sociaux, mais ce chiffre n’est pas vérifié. Néanmoins, beaucoup vendent des formations, en ligne ou pas, dont la durée varie d’un ou deux week-ends à 3 ans, pour un coût de quelques centaines à quelques milliers d’euros. Surprise : malgré l’absence de toute validation scientifique de la discipline, certaines de ces formations sont présentées comme éligibles au compte personnel de formation (CPF) : un sacré gain en crédibilité. On peut ainsi se demander si les pouvoirs publics prennent vraiment la mesure du problème.

Cruelle nature

À défaut de soigner, les produits à base de plantes médicinales (tisanes, gélules, huiles essentielles, etc.) paraissent plutôt inoffensifs. « C’est faux », nous rétorque Valentin Ruggeri, spécialiste en médecine nucléaire et, parallèlement, auteur de plusieurs articles sur les PSNC pour la revue Science et Pseudoscience. « Il existe, dans le cas de certains patients traités avec des médicaments sensibles, un risque d’interaction médicamenteuse avec les compléments alimentaires naturopathiques ». C’est un problème sérieux pour ceux, très nombreux, qui recourent à la naturopathie comme complément à leur traitement médical. Rappelons que les médicaments doivent obtenir une AMM (Autorisation de mise sur le marché délivrée par l’ANSM, une procédure longue et très rigoureuse) avant d’être commercialisés, alors que ces produits « naturels » font l’objet d’une déclaration auprès de la Direction générale de l’alimentation, sans démonstration préalable de leur efficacité. Ils ne peuvent d’ailleurs revendiquer un effet thérapeutique précis.

Or, outre le risque d’interaction médicamenteuse, le risque de toxicité n’est pas nul. L’Anses alerte ainsi sur le fait que la consommation de ces compléments alimentaires peut entraîner « des allergies sévères ou des atteintes hépatiques potentiellement mortelles ». Elle prévient également des risques concernant les huiles essentielles, « mélange variable de substances pouvant s’avérer toxiques »

Huiles essentielles : le grand double standard

J’approfondis
Une personne tenant deux flacons de sérum cosmétique contenant des modèles de structures moléculaires.

Pourquoi ? « Les gens n’imaginent pas que des produits naturels puissent, eux aussi, avoir des effets secondaires. C’est pourtant le cas », répond Valentin Ruggeri. Contrairement aux médicaments à base de plantes, dont on connaît la composition exacte et dont le principe actif est extrait et purifié, ces produits alternatifs souffrent, dit-il, de handicaps majeurs : « l’absence de preuve d’efficacité, la trop grande variabilité de la concentration des principes actifs et la présence possible de composés toxiques ». Le risque est critique quand des patients atteints de maladie grave envisagent carrément de remplacer leurs médicaments par ces produits. « Beaucoup de patients cancéreux, redoutant les effets secondaires de la chimiothérapie, sont très demandeurs d’alternatives « naturelles », que propose justement la naturopathie », déplore Valentin Ruggeri. C’est d’autant plus absurde que « la médecine moderne utilise toujours beaucoup de médicaments issus de plantes, y compris en chimiothérapie ! Les gens ignorent ainsi que la plupart des molécules utilisées en chimiothérapie sont directement extraites de plantes ou dérivées de molécules naturelles », souligne-t-il, citant les taxanes extraits de certains ifs ou la vincristine et la vinblastine, issues de la Pervenche de Madagascar. D’ailleurs, le terme de chimiothérapie ne désigne que le mode de traitement (médicamenteux par rapport à la radiothérapie et à la chirurgie) et non pas un surcroît de chimie ! De quoi, peut-être, s’ils le savaient, ébranler les convictions des plus allergiques à la médecine classique ? D’ailleurs, les huiles essentielles et les compléments alimentaires (vendus par les naturopathes ou en pharmacie) sont, eux aussi, des produits chimiques fabriqués par de grands labos… parfois les mêmes que ceux de Big Pharma.

Pourquoi avons-nous peur de la chimie ? Et à qui profite cette peur ?

Tout l’été, Les Électrons Libres publient quelques extraits de leur nouveau livre : Naturellement chimique