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Temps de lecture : 16 minutes

5 septembre 2026

Un mouvement ésotérique influence-t-il la lutte contre les pesticides ? Façonnée par plusieurs penseurs religieux, l'écologie politique partage avec lui une même défiance envers la technologie. Une convergence qui ouvre bien des portes, jusque dans la recherche publique...

Avec l'avènement de la pensée scientifique, les explications magiques ou religieuses du monde ont laissé la place à une vision rationnelle de celui-ci. Les sorciers se sont effacés derrière les ingénieurs, et le surnaturel a reflué, laissant émerger une société de la connaissance. Mais le mysticisme n'avait pas dit son dernier mot. Certains de ses penseurs vont développer une philosophie de rejet du progrès en général, et de la chimie en particulier. Celle-ci va se diffuser avec un tel succès qu'elle deviendra une excellente porte d'entrée pour toute une génération de militants écologistes. Une organisation, en particulier, a su y investir mieux que les autres. Problème, il s'agit d'un mouvement ésotérique puissant, aux ramifications tentaculaires.

Les premiers apôtres

« L'entreprise médicale menace la santé ». Pour Ivan Illich, prêtre-philosophe et penseur de l'écologisme, les institutions modernes finissent par produire l'inverse de ce qu'elles promettent. Les automobiles nuisent au transport, l'école nuit à l'éducation et le développement nuit à la subsistance, selon sa théorie de la contre-productivité. Tant pis si la population mondiale est de moins en moins pauvre, de plus en plus éduquée, vit plus longtemps et en meilleure santé. Car pour Illich, le problème est surtout que la société moderne a déplacé vers la technique ce qu'elle plaçait autrefois dans le sacré. Une vision parfaitement résumée par son ami Jacques Ellul, fervent théologien protestant : « Ce n'est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique. » En accord avec ses idées, Ivan Illich refuse de faire opérer la tumeur qui lui déforme le visage, mais soulage sa douleur à l'opium. Il meurt à Brême, en 2002.

Le prophète de la sobriété heureuse

Les thèses chrétiennes, libertaires et anti-modernes d'Ellul et d'Illich vont profondément alimenter l'écologie radicale et façonner sa méfiance envers le progrès. Mais c'est un autre fervent catholique qui va, plus spécifiquement, nourrir le rejet de la chimie, notamment agricole : Pierre Rabhi. L'homme tire sa popularité d'une image de vieux sage, figure fantasmée du grand-père paysan, porteur d'un irremplaçable savoir ancestral. Son concept de sobriété heureuse semble offrir une alternative à une modernité qui, aux yeux de certains, semble hors de contrôle.

L'influence de ce personnage charismatique va largement dépasser le cercle de l'écologie militante. « Véritable lumière dans [la] vie » de Françoise Nyssen, « révélateur » de la « conscience » de Nicolas Hulot, il est également cité par Édouard Philippe lors de la présentation de son plan « antigaspi ». Cyril Dion, ancien réflexologue plantaire devenu romancier et réalisateur, crée avec lui le mouvement Les Colibris, qu'il dirige jusqu'en 2013. Six ans plus tard, il est l'un des trois garants « chargés d'assurer l'indépendance des travaux » de la Convention citoyenne pour le climat, assemblée composée de 150 citoyens tirés au sort pour aborder les questions environnementales. Zéro artificialisation nette, zones à faibles émissions, interdiction progressive de mise en location des passoires thermiques, menu végétarien hebdomadaire dans la restauration collective, stratégie nationale de l'alimentation, de la nutrition et du climat... Plusieurs dizaines de propositions de la Convention trouveront une traduction législative, à travers la loi Climat et Résilience.

Pourtant, bien loin de l'image de gentil grand-père respectueux de la terre, les racines idéologiques de Pierre Rabhi interrogent. Son mentor, Gustave Thibon, fut l'une des sources intellectuelles de l'idéologie ruraliste de Vichy, acclamé par Charles Maurras dans L'Action française en juin 1942. Le jeune paysan-philosophe restera toute sa vie fidèle à ces positions conservatrices : hostile à l'égalité entre hommes et femmes, pourfendeur de l'homosexualité, il ira jusqu'à prôner l'insurrection contre « la rationalité des prétendues Lumières, qui ont instauré un nouvel obscurantisme ».

L'agriculture magique

Rabhi crée sa première ferme en « agriculture écologique » dans les années 60, peu après son installation en Ardèche. Elle inaugure une longue série d'exploitations dont la survie repose moins sur leurs récoltes que sur l'agrotourisme et la vente de formations, le travail des champs revenant à une main-d'œuvre bénévole abondante — 2 350 « volonterres » au Mas de Beaulieu entre 2004 et 2016, des wwoofers nourris et logés contre cinq heures quotidiennes, dont certains sont partis en se plaignant d'être exploités. Son expérience la plus médiatique, mise en lumière par un reportage d'Antenne 2, a lieu auprès de paysans du Sahel. Fin 1986, l'association qui l'y a installé demande à René Dumont, agronome et candidat écologiste à l'élection présidentielle de 1974, d'expertiser le centre. Il est épouvanté : Rabhi présente le compost comme une sorte de « potion magique », enseigne que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouent un rôle essentiel, et condamne Louis Pasteur.

Il n'emploie pas ces méthodes par hasard. Quelques années plus tôt, la découverte d'une science occulte l'a marqué à jamais : l'anthroposophie, et sa composante agricole, la biodynamie. Il en sera toute sa vie un ambassadeur infatigable.

Biodynamie, la nouvelle vague

Aujourd'hui, même si elle reste une pratique minoritaire, la biodynamie est devenue une mention anodine, notamment en viticulture. Le label Demeter, qui les certifie, revendique plus de 1 000 exploitations engagées. Pour le consommateur, c'est souvent une sorte de « super-bio », qui bénéficie d'une image favorable. Devenu un argument marketing, du Domaine de la Romanée-Conti au Château Pontet-Canet, quelques-uns des plus grands crus de Bourgogne ou du bordelais s'en saisissent.

La biodynamie fait pourtant appel à des pratiques pour le moins irrationnelles : de la bouse de vache ou de la silice sont d'abord placées dans des cornes, puis enfouies pendant plusieurs mois. Le contenu est ensuite dilué dans l'eau, puis brassé selon un cérémonial précis. Le principe est de créer un profond tourbillon (un vortex), de le briser brutalement en inversant le sens du mouvement, puis de recommencer encore et encore. Cette alternance entre « ordre » et « chaos » est censée transmettre à la préparation des forces vitales et cosmiques. D'autres associent des plantes à des organes animaux — achillée dans une vessie de cerf, camomille dans un intestin de bovin, pissenlit dans un mésentère — selon des prescriptions auxquelles s'ajoutent parfois les cycles lunaires ou cosmiques.

Le problème, c'est que la biodynamie est bien plus qu'une simple pratique agricole farfelue. C'est la porte d'entrée vers un mouvement régulièrement signalé pour dérives sectaires.

Bienvenue au Goetheanum

Telle une acropole grecque, une immense sculpture de béton semble émerger de la colline de Dornach, à une dizaine de kilomètres de Bâle. Formes libres, asymétrie, surfaces planes réduites au minimum, toute la géométrie du bâtiment est conçue comme un organisme vivant. De monumentaux vitraux colorés diffusent une lumière mouvante, qui renforce l'atmosphère mystique du lieu. En son centre, la grande salle de 1 000 places vibre au rythme des démonstrations d'eurythmie, une danse censée permettre aux adeptes de se relier aux « forces cosmiques ». Au plafond, des fresques new age multicolores célèbrent « La science de l'occulte ».

L'architecte du lieu n'est autre que Rudolf Steiner, philosophe autrichien fondateur en 1912 de la sulfureuse Société anthroposophique. Celle-ci diffuse une doctrine ésotérique selon laquelle l'élévation intérieure donne accès à des réalités invisibles qui gouvernent le monde. Dans cet univers, l'âme traverse plusieurs existences, le karma tisse les fils du destin et le cosmos se trouve parcouru de forces spirituelles antagonistes. Cette pensée déborde cependant largement le cadre de la métaphysique. Steiner l'étend aussi aux sociétés humaines, qu'il ordonne selon une véritable hiérarchie des peuples. Admirateur de la race aryenne, il fustige « l'effroyable brutalité culturelle que fut la transplantation des Noirs vers l'Europe ». Dans les années 1930, de nombreux anthroposophes rejoignent le parti nazi, la SS ou les SA, au point que la branche antiésotérique du régime s'inquiète de l'ampleur de cette infiltration.

Banque, santé, cosmétiques, éducation, agriculture... Aujourd'hui, la Société anthroposophique est une organisation tentaculaire, forte de plus de 40 000 membres, dans plus de 80 pays. Les établissements Steiner-Waldorf — du nom de l'usine de cigarettes qui, en 1919, accueille le premier d'entre eux — forment l'un des réseaux éducatifs indépendants les plus développés au monde, avec plus de 1 100 écoles et près de 2 000 jardins d'enfants.

L'entreprise Weleda est spécialisée dans les cosmétiques et les médicaments anthroposophiques. Durant la Seconde Guerre mondiale, selon les travaux de l'historienne Anne Sudrow, sa filiale allemande commanda des plantes à l'exploitation SS de Dachau, où travaillaient des détenus. Elle livra également 20 kg de crème antigel à Sigmund Rascher, médecin SS responsable d'expériences mortelles sur des prisonniers.

Aujourd'hui, Weleda se présente comme le leader mondial des cosmétiques naturels. Son chiffre d'affaires atteint 484,6 millions d'euros en 2025 grâce à la vente, entre autres, de pâtes dentifrices au ratanhia, de bains de bouche à la myrrhe, d'huiles essentielles anti-cellulite et de « médicaments anthroposophiques », un marché qu'elle partage avec les laboratoires WALA, propriétaires de la marque Dr. Hauschka. En 2018, le mouvement revendiquait plus de 3 700 médecins diplômés pratiquant la « médecine anthroposophique ». L'université de Witten-Herdecke, fondée par des anthroposophes et première université privée d'Allemagne, forme une grande part de ces thérapeutes « alternatifs » aux pratiques loin d'être anodines, puisqu'elles prétendent agir contre le cancer grâce à des injections d'extraits fermentés de gui, de l'homéopathie et des séances d'art-thérapie.

Le nerf de la guerre

Avec des bilans respectifs de 17,6 milliards et 11,6 milliards d'euros fin 2025, les banques Triodos et GLS, dont les origines sont liées, à des degrés différents, à l'anthroposophie, se sont aujourd'hui imposées comme des références de la « finance durable ».

La fondation Triodos assume le financement de campagnes d'opinion, de programmes de recherches et de lobbying auprès des gouvernements et des entreprises pour promouvoir, notamment, la « transition agricole et alimentaire ». La grande ONG écologiste néerlandaise Natuur & Milieu peut compter sur son soutien, comme ce fut le cas pour une exposition sur les produits phytosanitaires.

GLS, de son côté, est membre du Bündnis für eine enkeltaugliche Landwirtschaft, coalition d'entreprises bio et d'organisations écologistes, et a cofinancé une étude sur la présence de pesticides dans l'air, publiée dans le cadre de la campagne « Pesticides ? Non merci ! ». En 2021, la banque et sa fondation ont également commandé, avec le soutien financier de Greenpeace, de WWF Allemagne et de Foodwatch, une étude préconisant l'instauration d'une taxe sur les pesticides.

La France compte un établissement de crédit, la Nef, créée par un enseignant et un agriculteur anthroposophes. Soutien historique de la filière biologique, de l'exploitation agricole aux magasins Biocoop, elle lui a accordé, en 2025, 137 prêts pour un montant total de 14 millions d'euros. Les associations du secteur ne sont pas en reste — Terre de Liens, Nature & Progrès ou encore Bio Consom'acteurs bénéficient de dons issus de son dispositif d'épargne de partage.

Mais le terrain devient plus sensible lorsque ces financements touchent à la recherche. Un fonds de soutien de la Fondation Triodos, alimenté par plusieurs donateurs, a financé les travaux d'un collectif international de chercheurs : la Task Force on Systemic Pesticides.

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