Derrière les pillages du 17 octobre se dessinent des forces qui n’ont rien à attendre d’une élection apaisée. Une gauche insurrectionnelle pressée par le temps, une extrême droite qui engrange les dividendes du chaos, et des puissances étrangères qui savent souffler sur les braises françaises.
L’hôtel de ville de Limoges, achevé en 1883 et inscrit aux monuments historiques, brûle une partie de la nuit du 17 au 18 octobre. À Marseille, la mairie du Vieux-Port est forcée et le buste de Marianne brisé. Le week-end s’achève sur 2 397 interpellations et près de 1 000 policiers et gendarmes blessés, des chiffres sans précédent, comme nous l’avons montré ce mardi. Les émeutiers s’en sont pris aux mairies et aux préfectures, lieux symboliques de la République où, dans six mois, les Français iront voter. En considérant qui attise la colère, qui la récupère et l’amplifie, une question s’impose. Certains auraient-ils intérêt à ce que le scrutin d’avril se tienne dans un pays sidéré, voire qu’il n’advienne pas ?
Un mouvement à contretemps
Au commencement était une contestation lycéenne. Le mouvement naît mi-septembre dans un lycée du Val-de-Marne, sur des revendications précises déplorant des professeurs non remplacés pendant des semaines, des classes surchargées, des bâtiments vétustes et incapables de supporter les fortes chaleurs ou encore une plateforme Parcoursup jugée opaque. Le 6 octobre, l’Union syndicale lycéenne et l’Union étudiante présentent dix mesures d’urgence. Le président de l’USL, Ryad Rani, appelle les lycéens à rester « prudents et à ne pas provoquer les forces de l’ordre ».
Mais le calendrier rend ce mouvement presque impossible à satisfaire. À six mois de la présidentielle, le gouvernement de Sébastien Lecornu ne dispose ni du temps ni des marges budgétaires pour engager une réforme d’ampleur de l’école, et tout engagement pris aujourd’hui peut être défait par l’exécutif qui sortira des urnes au printemps. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants dans les lycées les plus en difficulté. C’est à peu près tout ce qu’un pouvoir agonisant et sans majorité peut offrir. Les lycéens, qui ne choisissent pas le moment de leur colère, n’ont rien à se reprocher. Mais une mobilisation qui ne peut rien obtenir devient mécaniquement un ferment de crise, et c’est bien ce qui la rend précieuse aux yeux de ceux qui souhaitent la voir exploser.
Le 17 octobre en apporte la démonstration. Ce jour-là, le mouvement lycéen fusionne avec un appel d’une tout autre nature, lancé sur TikTok le 7 septembre contre la hausse des prix du carburant et repris sous la bannière des gilets jaunes. Les revendications scolaires disparaissent derrière la « vie chère », et la population des interpellés change de visage. Au 7 octobre, 87 % des plus de 5 000 gardes à vue concernaient des mineurs. Le week-end du 17, selon Gérald Darmanin, 70 % des 2 331 personnes placées en garde à vue sont majeures, « très souvent connues des services de police et de justice ». Le taux d’interpellation atteint près de 8 pour mille manifestants à Paris, du jamais-vu pour une manifestation déclarée. En une journée, les lycéens ont perdu leur mouvement au profit d’une foule qui n’a que faire des emplois du temps surchargés. Reste à savoir qui l’a mise en mouvement, et à qui elle profite.
L’horloge de Jean-Luc Mélenchon
La France insoumise s’est installée dans ce mouvement dès ses premiers jours. Ses élus se sont montrés devant les établissements bloqués et Jean-Luc Mélenchon a salué « le plus puissant mouvement de jeunesse lycéenne et étudiante » qu’il ait connu depuis Mai 68. Au soir du 17, pendant que brûlaient les mairies, son exaltation intéressée lui a fait omettre d’avoir un mot pour les élus attaqués. Il a préféré accuser Sébastien Lecornu d’être « le responsable du chaos qu’il a méthodiquement préparé ». La violence est ainsi imputée à l’État qu’elle vise, selon une rhétorique éprouvée de l’extrême gauche, qui fait de chaque débordement la preuve de l’oppression qu’il prétend combattre.
Cette attitude a une explication arithmétique. Les sondages qualifient régulièrement Jean-Luc Mélenchon pour le second tour, mais aucun ne lui laisse espérer la victoire face à Marine Le Pen. Il plafonne autour de 30 %, et, à 75 ans, il sait que cette élection est sa dernière. Il l’a d’ailleurs formulé lui-même lors du « Sommet des peuples », en 2023 : « Maintenant nous n’avons plus le temps, nous n’avons que des délais. » Pour un homme qui a passé sa vie à attendre le Grand Soir, la phrase sonne comme un aveu.
Le politologue et essayiste Brice Soccol, qui travaille aujourd’hui sur les récits politiques, rappelle que cette impatience s’adosse à une doctrine. « Chez Mélenchon, l’alternative sociale et écologique est représentée dans une révolution citoyenne qui s’inscrit dans un épisode insurrectionnel plus ou moins frontal avec le pouvoir en place », nous explique-t-il. « LFI inscrit sa lutte dans des mouvements populaires qui apparaissent hors des cadres traditionnels. L’enjeu est de relier ces conflits dispersés. » Avant de poser la question décisive. « La révolution citoyenne attendra-t-elle l’élection présidentielle, ou la précèdera-t-elle ? LFI semble aujourd’hui avoir en ligne de mire ces deux perspectives. »
Le consultant en stratégie Jean-Stéphane Gourevitch, interrogé par notre consœur Emma-Kate Symons pour The New World, va plus loin. Selon lui, La France insoumise, Révolution permanente, les groupes trotskistes et Urgence Palestine ont « soutenu la mobilisation et, dans certains cas, participé à son organisation », dans le but de faire tomber le gouvernement et de « provoquer une insurrection généralisée ».
Une thèse pouvant trouver un écho dans les propos du sociologue Olivier Galland publiés sur le site Telos. S’appuyant sur une enquête menée en 2021 auprès de 8 000 jeunes de 18 à 24 ans, il montre que 22 % d’entre eux justifient le recours à la violence pour défendre leurs idées, contre 10 % chez les baby-boomers. Sur son indicateur de tolérance à la violence, 26 % des jeunes se situent dans la tranche la plus haute. Chez ceux qui se sentent proches de LFI, la proportion grimpe à 46 %. Les insoumis n’ont pas créé cette disposition, mais ils savent à qui ils parlent et comment mobiliser ce public.
Notre consœur Nora Bussigny, qui a remonté pour Le Point et Franc-Tireur (auquel l’auteur de ces lignes contribue) la piste des incendiaires du 17, décrit l’écosystème qui gravite autour de ce noyau. On y trouve des black blocs venus de toute l’Europe, épaulés par Palestine Action, réseau classé terroriste au Royaume-Uni, qui vient d’ouvrir des antennes en France, en Italie et en Allemagne pour former des militants à l’action directe. On y trouve aussi Samidoun, organisation interdite ou classée terroriste dans plusieurs pays, et Génération Leaders, une formation lancée en 2022 par Assa Traoré, dont certains intervenants ont tenu en ligne un discours visant à déculpabiliser les pilleurs. Ces militants peuvent compter sur la complaisance de certains élus insoumis comme la députée européenne Rima Hassan, qui a diffusé des conseils en cas d’interpellation. Et, mardi, un homme de 34 ans, fiché pour son activisme d’ultragauche selon plusieurs médias, a été interpellé dans le cadre de l’enquête sur l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges.
Le parti de l’ordre et ses dividendes
Le chaos a pourtant un bénéficiaire plus immédiat que La France insoumise. Dès le dimanche 18 octobre, Marine Le Pen s’est adressée aux Français depuis son bureau, devant un drapeau tricolore, dans une mise en scène présidentielle qui ne devait rien au hasard. Elle y a dénoncé « une crise profonde de confiance et d’autorité » et un pouvoir macroniste « à bout de souffle, épuisé, désorienté ». Le lendemain, Jordan Bardella a tenu un meeting derrière un pupitre barré du slogan « Face au chaos, la France en ordre », fustigeant un gouvernement qui aurait « pris le maquis » et une « faillite sécuritaire et politique sans précédent ». Le RN accuse dans le même souffle LFI de vouloir provoquer « une guerre civile ».
Le politologue Bruno Cautrès résume la mécanique. « À court terme, tout ceci va dans le sens des politiques qui communiquent sur la loi et l’ordre, la sécurité. » Raphaël Glucksmann ne dit pas autre chose lorsqu’il redoute que Marine Le Pen soit « la bénéficiaire du chaos » et que Jean-Luc Mélenchon lui serve de « marchepied ». Chaque mairie incendiée, chaque vitrine brisée, chaque image de silhouettes cagoulées arpentant les centres-villes travaille pour la candidate favorite des sondages, sans qu’elle ait à lever le petit doigt. Un phénomène observable depuis plusieurs années.
L’extrême droite ne se contente toutefois pas d’engranger. Selon Emma-Kate Symons, des agitateurs issus des franges les plus radicales des gilets jaunes, venus de l’ultradroite, figuraient parmi ceux qui ont appelé à la journée du 17 et étaient massivement présents place de la République, samedi comme dimanche, aux côtés des black blocs d’ultragauche. Les deux radicalités convergent alors sur un objectif commun, le chaos, et un mot d’ordre, « à bas l’État ». Hors de nos frontières, la récupération est tout aussi rapide. L’activiste britannique d’extrême droite Tommy Robinson s’est empressé de diffuser sur X les images d’écoles incendiées, pour y voir la confirmation de ses thèses sur la France.
C’est ici que les deux extrêmes se rejoignent dans une étrange complémentarité. Jean-Stéphane Gourevitch en livre la clé. Les radicaux d’extrême gauche, explique-t-il, « veulent Le Pen au pouvoir, parce qu’ils fantasment la confrontation révolutionnaire qui suivrait, leur Grand Soir insurrectionnel. C’est la logique que poursuivent Mélenchon et La France insoumise. » Autrement dit, ni l’un ni l’autre camp n’a intérêt à une élection sereine. Le premier y gagne un climat favorable à son discours d’autorité, le second l’adversaire idéal pour justifier la rue. Ce face-à-face est précisément celui que recherchent ceux qui, à l’étranger, ont fait de la fragilisation de la France un objectif.
Le récit d’une France raciste
« Des puissances cherchent à amplifier nos tensions, à discréditer nos institutions et à opposer les Français les uns aux autres, observe Brice Soccol. Elles n’ont pas besoin de créer nos fractures. Il leur suffit parfois de les exploiter. » Celui qu’elles reprennent le plus volontiers est le récit d’une France raciste, coloniale et oppressive envers sa jeunesse issue de l’immigration. Olivier Galland relève que, parmi les jeunes qui adhèrent fortement à l’idée que la France « a été et demeurera raciste », 45 % figurent dans la tranche la plus tolérante à la violence, contre 26 % en moyenne. Autrement dit, ce récit fonctionne comme un accélérateur.
Et plusieurs pays l’alimentent, chacun avec ses outils et en fonction de ses intérêts. Le Qatar dispose de sa chaîne AJ+, la déclinaison numérique d’Al-Jazira à destination de la jeunesse occidentale « progressiste », dont l’antenne française est très suivie. Dès le 2 octobre, le média a publié une vidéo sur les blocages, expliquant que l’« on tente de les décrire comme des dangereux casseurs », mais que les lycéens « prouvent sur les réseaux qu’on peut se mobiliser avec créativité ». Toujours selon Nora Bussigny, publiée par Le Point, ces contenus ont circulé en parallèle d’appels relayés par des comptes liés aux Étudiants musulmans de France, une association que le ministère de l’Intérieur rattache à la mouvance des Frères musulmans. « Du 5 au 9 octobre, on se mobilise ! », proclamaient-ils.
La Turquie, elle, s’appuie sur TRT Français, le service francophone de sa télévision publique, qui a fait du mouvement lycéen un feuilleton quotidien. Sous le titre « Le maintien de l’ordre à la faute en France ou le choix de la violence », la chaîne affirme que « la police est de plus en plus violente » et qu’il n’y aurait « pas de pays où autant de personnes ont été mutilées par la police ». On se souvient qu’en 2020, Recep Tayyip Erdoğan, qui a bridé les libertés publiques et celles de la presse, emprisonne les journalistes et les opposants, appelait au boycott des produits français pour dénoncer l’« islamophobie » supposée de la République.
L’Algérie n’est pas en reste. Le site TSA titre sur « la triple peine des lycéens racisés », privés de moyens, victimes du racisme et d’une « répression policière brutale ». La veille du 17 octobre, Abdelmadjid Tebboune a commémoré le massacre de 1961, dont la date coïncide avec celle des manifestations, en réactivant le récit d’une France coloniale et criminelle. Cette antienne est reprise en permanence par une nébuleuse d’influenceurs plus ou moins proches du régime, très populaires sur TikTok et Snapchat, qui contribuent à l’inscrire dans l’imaginaire d’une partie de la jeunesse. On se souvient qu’au début de 2025, plusieurs d’entre eux, dont Zazou Youssef, Imad Tintin et Doualemn, avaient été interpellés en France pour des appels à la violence contre des opposants au pouvoir algérien, et qu’Alger avait refusé le retour du dernier, expulsé par Paris.
Les Émirats arabes unis occupent une place plus ambiguë. Ce n’est pas tant l’État émirien qui est en cause que Dubaï, devenu le refuge d’une génération d’influenceurs francophones qui y trouvent une fiscalité clémente et une distance confortable avec la justice française. Le streamer Rayan PSN, suivi par près d’un million d’abonnés, en offre l’illustration. C’est depuis Dubaï, comme l’a établi Nora Bussigny pour Franc-Tireur, qu’il a lancé le 12 octobre en direct un tonitruant « Le 17, c’est la guerre ! ». Son acolyte, Riyad, a ajouté « Bataclan », et tous deux en ont appelé aux « mecs OQTF qui veulent tout baiser ». Déjà poursuivi pour avoir menacé Jean-Michel Blanquer, Rayanne B., de son vrai nom, a été interpellé à son retour en France, le jour même de la mobilisation. Ses spectateurs évoquent sans cesse ses liens présumés avec la DZ Mafia, que l’on retrouvera plus bas.
Ces relais n’obéissent pas à un chef d’orchestre unique. Mais ils jouent la même partition, et c’est sur ce terrain déjà labouré que Téhéran a choisi d’intervenir.
Téhéran en première ligne
Pour l’historien David Colon, dont le nouveau livre, Infodémie. Comment lutter contre le virus de la désinformation, vient de paraître, les choses sont claires. « Il ne fait plus guère de doute à ce stade que l’Iran, la Russie et l’Algérie ont mené des opérations d’influence en France et dans d’autres pays européens visant à amplifier les manifestations, exacerber les tensions, accentuer la polarisation dans le but d’affaiblir nos démocraties », nous explique-t-il, en relevant notamment « l’implication d’influenceurs algériens et iraniens qui ont rendu viraux des récits de violences policières ». Jean-Noël Barrot l’a lui-même reconnu la semaine dernière, en dénonçant, selon The Times, des manifestations lycéennes « exploitées par des récits hostiles venus de Russie, de Chine, d’Iran et de la communauté MAGA ».
Le 7 octobre, le Quai d’Orsay a convoqué l’ambassadeur d’Iran, Mohammad Amin-Nejad, pour dénoncer une « campagne de désinformation » et le « caractère absolument inadmissible des contenus mensongers diffusés en ligne par des comptes officiels du ministère iranien des Affaires étrangères ». La veille, Téhéran avait convoqué l’ambassadeur de France, Pierre Cochard, en exigeant que Paris ouvre une enquête sur « l’usage excessif de la force » contre les lycéens. L’inversion des rôles est sidérante.
Le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaïl Baghaï, en est l’artisan le plus actif. En conférence de presse, il a jugé « injustifiable » une « telle violence disproportionnée contre les manifestants » et osé affirmer que « la France se doit de respecter les droits et libertés fondamentaux de ses citoyens ». Il a ensuite publié sur X un long message rédigé en français, destiné à notre opinion. Avec un cynisme sans bornes, il y a repris mot pour mot la formule que Paris adressait à Téhéran en janvier, face à la répression infiniment meurtrière du régime des mollahs, l’appelant à garantir le « droit de manifester pacifiquement sans crainte de représailles ». Il a ajouté que les autorités françaises seraient aujourd’hui « beaucoup moins enclines à la retenue ». Selon l’agence Mehr, il aurait également évoqué « plus de 2 000 manifestants interpellés puis frappés par la police ». Le nombre d’interpellations est réel, l’idée qu’ils auraient tous été battus ne repose sur rien.
Les médias d’État ont pris le relais. Le Tehran Times, quotidien anglophone proche du pouvoir, annonce la couleur quant à son regard sur la situation : « Face à la dégradation des écoles et au manque d’enseignants, l’État français a choisi sa réponse, le déploiement des forces antiémeutes violentes. » Le compte X de l’ambassade iranienne au Ghana a franchi un cap supplémentaire en diffusant, dès le 4 octobre, des « breaking news » annonçant la disparition de dizaines de milliers de manifestants en France. On n’est plus dans la déformation, mais dans l’invention pure.
Le chercheur Clément Therme décrit cette stratégie comme une « fausse symétrie », qui consiste à établir des parallèles entre des contextes sans rapport. « C’est une manipulation de l’information qui vise d’abord à détourner l’attention de l’opinion publique », écrit-il. Et ce, alors que le gouvernement iranien reconnaît lui-même plus de 3 000 morts pour les seules journées des 8 et 9 janvier, lors de la répression du soulèvement qui le visait, et les ONG en exil parlent de milliers de victimes supplémentaires. Le régime qui fait tirer sans arrêt sur sa jeunesse donne aujourd’hui des leçons de retenue à la police française.
Ce versant officiel revendiqué n’est que la partie visible du dispositif des mollahs. Selon La Lettre, dont les informations sont reprises par Emma-Kate Symons dans The New World, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et Viginum ont produit un rapport détaillé sur le cyberactivisme de Téhéran. Ils y identifient « la signature du régime iranien » derrière plusieurs comptes X francophones qui relaient les images d’affrontements entre lycéens et policiers. Ces comptes appartiennent à un écosystème déjà repéré lors du mouvement « Bloquons tout », en 2025, et qui se trahit par une particularité troublante, puisqu’il cesse de publier à chaque coupure d’internet en Iran.
Des relais bien réels s’y ajoutent. Shahin Hazamy, influenceur franco-iranien condamné cet automne à dix mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme, a diffusé dès les premiers jours des images de violences policières, afin, selon David Colon, « d’instrumentaliser les algorithmes ». Quant à Omar Alsoumi, cofondateur du collectif Urgence Palestine, soutien affiché du régime iranien et poursuivi pour apologie du terrorisme, il s’est vu offrir une tribune par Brut à la veille du 17 octobre. Le média le présentait comme un simple enseignant engagé pour la Palestine. Après que notre consœur Nora Bussigny a rappelé son profil, Brut a retiré la publication.
Le grand reporter franco-iranien Emmanuel Razavi, coauteur avec Jean-Marie Montali d’Iran Apocalypse, qui paraîtra la semaine prochaine, et de plusieurs autres ouvrages consacrés au régime de Téhéran, décrit le procédé. « Les services de renseignement iraniens, notamment ceux des Gardiens de la révolution, n’ont en aucun cas provoqué la contestation lycéenne. Ils se sont simplement immiscés dans ces mouvements, d’autant plus facilement qu’ils se tenaient prêts à le faire depuis longtemps. » À la manœuvre, selon lui, la force al-Qods et « notamment son unité 840, qui dispose de cyber-commandos qui font du recrutement, ou soufflent sur les braises de la contestation via les réseaux sociaux ». Leur action passe par deux canaux. « L’un a pour terrain les réseaux et les boucles de télécommunication comme Telegram, l’autre opère via des agents et des relais d’influence évoluant autour de l’ambassade iranienne à Paris. »
Emmanuel Razavi évoque aussi des soupçons de rémunération directe. Selon lui, des agents iraniens auraient payé de jeunes désœuvrés pour semer le désordre à Paris, « pas très cher, seulement quelques centaines d’euros ». Ils ne formeraient qu’une petite minorité des casseurs du 17. Le but, explique-t-il, est de « perturber la France durant cette période de campagne présidentielle, pour mettre la pression sur notre gouvernement afin qu’il la mette à son tour sur Israël et les États-Unis », et de dissuader Paris de s’impliquer dans le golfe Persique. Il ajoute un avertissement qui doit être pris au sérieux. « Les services de la force al-Qods, lorsqu’ils font de l’ingérence, ont pour particularité de préparer parallèlement des actions hostiles et violentes. Ingérence et terrorisme vont en principe de pair. » Or, selon certaines informations dont nous disposons, recueillies auprès de sources proches du renseignement et d’observateurs du narcotrafic, sur lequel nous travaillons parallèlement, depuis Paris, l’Algérie et l’Iran chercheraient à mobiliser des membres de la DZ Mafia, mais également de groupes concurrents, en vue des prochaines journées de mobilisation. L’objectif serait d’y commettre des actions violentes. Ces éléments demandent encore à être confirmés. Mais ils s’inscrivent dans la logique décrite par Emmanuel Razavi, et rappellent que le narcobanditisme, dont la DZ Mafia est devenue la figure la plus redoutée, offre à des puissances hostiles une main-d’œuvre déjà rompue à la violence et sensible à l’argent facile comme aux causes de leurs commanditaires.
Alger et Moscou en embuscade
Car Téhéran n’agit pas seul. Toujours selon Emmanuel Razavi, les Iraniens comptent, « via les services algériens », sur des liens tissés depuis plusieurs années avec « le narcobanditisme et des groupuscules mafieux, capables de perturber le pays », ainsi que sur certains milieux universitaires, l’extrême gauche propalestinienne et des groupes islamistes. « Ils s’appuient sur une somme de groupes et d’individus aux intérêts distincts, qu’ils font converger. » Alger poursuit son propre agenda, qui croise celui de Téhéran sans se confondre avec lui. Mais la jonction entre services étrangers et réseaux criminels éclaire d’un jour particulier la composition de la foule du 17, majoritairement adulte et déjà connue des services.
Moscou, de son côté, n’est pas en reste. Le Kremlin intervient au moment où le chaos peut se voir exploité en images. « Les modes opératoires russes et iraniens sont proches, analyse David Colon. Ils impliquent des agents d’influence qui jettent de l’huile sur le feu, que ce soit sur le terrain ou en ligne, des relais d’influence dans les espaces numériques et l’implication des médias d’État et de la communication stratégique de certains dirigeants. » L’historien a vu à l’œuvre deux des modes opératoires informationnels persistants du Kremlin, déjà documentés par Viginum. Matriochka a diffusé 22 faux récits lundi et mardi, dont 19 vidéos usurpant l’identité de médias et trois fausses unes de journaux, tandis que les influenceurs de Storm-1516 relayaient plusieurs faux récits samedi et dimanche. Sans pouvoir « garantir formellement » la présence d’agents russes dans la rue le 17, il serait, confie-t-il au Times, « très surpris que le renseignement russe n’ait pas saisi l’occasion d’une manifestation annoncée longtemps à l’avance ». Il juge toutefois l’Iran plus efficace que Moscou, grâce à son implantation dans les milieux d’ultragauche, que le Kremlin peine à infiltrer. La parenté des méthodes n’a rien de fortuit, nous rappelle Razavi. « Tous les services de renseignement iraniens sont formés par les Russes depuis 1979. »
L’onde de choc dépasse d’ailleurs nos frontières. Des lycéens italiens occupent leurs établissements depuis début octobre aux cris de « Facciamo come in Francia », et des bâtiments officiels brûlent à Tirana, en Albanie, depuis le 13. À Milan, après un week-end de pillages évalués à un million d’euros, Giorgia Meloni a annoncé le déploiement de 500 soldats jusqu’à la fin de l’année et la création d’un délit de « participation violente à une manifestation ». Chaque pays a ses causes propres, et la contestation albanaise remonte au printemps. Mais David Colon relevait, auprès de The New World, une coïncidence. « Albanie, Belgique, Italie et France. Quatre pays qui soutiennent l’Ukraine et sont donc des cibles du Kremlin, quatre pays qui, en même temps, ont eu des démêlés avec l’Iran à des degrés divers… Et les similitudes ne s’arrêtent pas là. »
Des réseaux lisibles, des messageries opaques
Toutes ces opérations empruntent les mêmes tuyaux. On entend souvent dire que les réseaux sociaux rendent les manifestations imprévisibles. Le 17 octobre démontre le contraire. L’appel naît d’une vidéo TikTok publiée le 7 septembre, et Visibrain recense depuis fin septembre près de 460 000 publications consacrées à la date, tandis que les vidéos qui la mentionnent cumulent 132 millions de vues. Un mois avant, des canaux Telegram et des groupes Snapchat désignent déjà Paris comme point de convergence, et le 12 octobre, Rayan PSN annonçait publiquement la « guerre », comme nous l’avons vu. Gérald Darmanin reconnaît pourtant que l’État a « failli incontestablement », et le syndicat Unsa-Police admet qu’« on ne pensait pas qu’ils allaient être aussi nombreux ». Comme au temps des gilets jaunes, le signal était public, mais il n’a pas été pris au sérieux.
Les messageries cryptées posent, en revanche, un problème d’une autre nature. Elles fonctionnent par cercles. Des groupes ouverts rassemblent des milliers de manifestants et de casseurs potentiels, des boucles fermées et chiffrées servent à la coordination, et des flux vidéo diffusent en direct pillages et affrontements, qui jouent un rôle d’émulation avant de disparaître. Or ces plateformes, russes, chinoises ou américaines, échappent largement au contrôle des États qu’elles traversent. C’est dans ces boucles, selon Emmanuel Razavi, que les services iraniens recrutent, et c’est là que se joue la part invisible du 17 octobre.
Le silence de l’Élysée
L’État savait. Selon La Lettre, les services de sécurité et le Quai d’Orsay souhaitaient rendre publiques les dernières opérations d’ingérence iraniennes. L’Élysée a préféré « ne pas exposer les preuves » et imposer une réponse modérée à Téhéran, cherchant alors à préserver une forme d’« équidistance » entre Téhéran et Washington, en pleine guerre en Iran. Au-delà des considérations diplomatiques, une raison juridique a pu peser. L’article L211-10 du code de la sécurité intérieure ne rend l’État responsable que des dégâts causés par des « attroupements », et le Conseil d’État en exclut les actions préméditées de groupes organisés. Reconnaître une coordination reviendrait à priver d’indemnisation une partie des commerçants pillés.
Ce choix n’a pas fait que des heureux, y compris dans les services. Selon nos informations, la DGSI et le renseignement territorial souhaitaient eux aussi que ces éléments soient rendus publics. Il s’agissait d’alerter l’opinion, mais aussi de démontrer qu’ils avaient vu venir la menace et fait remonter l’information. Car le récit d’une « faillite du renseignement », que l’aveu de Gérald Darmanin a pu accréditer, les exaspère. Les services savaient. Ce qui leur manque, au renseignement territorial en particulier, ce sont les moyens humains et la latitude pour aller au-delà du constat. Le 17 octobre relève moins d’une défaillance de l’information que d’une défaillance de la décision.
David Colon met en garde contre cette retenue. « Barack Obama, en 2016, dans un contexte préélectoral, avait choisi de minimiser les ingérences identifiées par ses services de renseignement, pensant que cela tempérerait le zèle des États hostiles. Je ne dirais pas que c’était un échec, mais cela n’a pas fonctionné. » La suite est connue.
La rue contre l’urne
Le 6 janvier 2021, à Washington, la foule instrumentalisée qui a envahi le Capitole contestait un résultat électoral proclamé, validant la victoire de Joe Biden face à Donald Trump. En France, il s’agit plutôt d’empêcher qu’un résultat puisse faire autorité, en amenant le pays à voter dans un climat de fracture et d’épuisement. Jean-Stéphane Gourevitch avance une autre référence, celle du 6 février 1934, lorsque les ligues d’extrême droite ont tenté de renverser la République par la rue. « C’est planifié et organisé », affirme-t-il.
David Colon nous le confie sans détour. « L’état final recherché par l’Iran et le Kremlin n’est pas tant l’avènement d’un gouvernement favorable à leurs vues que l’effondrement pur et simple de la société et de la démocratie française. »
D’un côté, une gauche radicale dont le leader n’a plus le temps d’attendre les urnes. De l’autre, une extrême droite qui n’a qu’à laisser faire pour recueillir les fruits de la peur. Autour d’eux, des puissances étrangères qui ont compris que le désordre français était un levier contre Paris, et des relais qui leur prêtent leur voix, par conviction ou par intérêt. Au milieu, des lycéens qui demandaient des professeurs et des salles de classe dignes, et dont la cause a été confisquée en une journée. Reste, in fine, la question initiale servant de fil rouge à cet article. Alors que la dette française et les taux d’emprunt de l’État s’envolent encore plus sous l’effet de la contestation actuelle, après une période de hausse constante due à l’instabilité politique, nous promettant un rude hiver économique : l’élection présidentielle pourra-t-elle se tenir ? Et, si oui, dans des conditions dignes d’une démocratie ?










































