Le 17 octobre, des rues entières ont été pillées sous les yeux d’une police impuissante. Comment expliquer ce paradoxe français : une police accusée de brutalité, mais qui peine à contenir les casseurs ? Et comment nos voisins concilient-ils fermeté et respect des libertés ?
Place de la République, 14 heures. Le cortège qui s’ébranle est hétéroclite. Des lycéens en grève depuis un mois, pour protester contre des professeurs absents et des établissements délabrés. Des Gilets jaunes ressortis des placards. Des syndicalistes, des militants climat, des familles. Une mère venue de Normandie avec ses enfants de 3 et 7 ans confie à la radio que c’est sa première manifestation. Le parcours, la préfecture de police ne l’a validé que la veille, en l’écartant des quartiers de pouvoir.
Dans l’après-midi, les premières vitrines tombent. Et en début de soirée, la mairie de Limoges brûle. Des préfectures sont attaquées — des bâtiments sensibles que les forces de l’ordre sont censées protéger en priorité. À 23 heures, le maire de Paris Emmanuel Grégoire parle de « rues entières méthodiquement ravagées ». Laurent Nuñez annonce plus de 2 000 interpellations, dénonce des scènes de pillage et assure que le dispositif était dimensionné. Emmanuel Macron promet que les casseurs seront punis. Avant minuit, Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Lecornu s’accusent mutuellement sur X.
Les 110 000 manifestants n’ont pas été protégés, et casseurs et pillards ont semblé agir en toute impunité. L’échec est double, et il est collectif.
Le cortège, couverture des black blocs
Depuis la loi travail de 2016, le mode opératoire des black blocs n’a guère changé. Quelques centaines de personnes se fondent dans le cortège, se changent au milieu de la foule, puis agissent, avant de reprendre l’apparence de simples manifestants. Toute charge policière qui tenterait de les viser atteindrait aussi des personnes pacifiques. C’est le but : chaque lycéen gazé est une future recrue potentielle, chaque poussette qui disparaît derrière un écran de fumée radicalise à mesure qu’elle suscite l’émotion.
En dix ans, ils sont devenus plus mobiles, plus agiles, frappant en trois ou quatre endroits à la fois. La position des unités circule en temps réel via des boucles Telegram. Les actions ne durent que quelques minutes avant dispersion, puis recomposition quelques rues plus loin.
Plus récemment, la situation s’est encore complexifiée. Un noyau idéologique, connu des services, s’en prend aux symboles, aux banques, au mobilier urbain, aux bâtiments publics. Et un groupe bien plus large d’opportunistes, sans idéologie, se précipite une fois les vitrines brisées. Le pillage de masse s’est greffé aux black blocs.
Tout cela est connu. La préfecture de police décrit la dilution dans ses notes depuis dix ans. Mais si elle tente de s’adapter, elle manque aussi cruellement de certains outils.
L’héritage des barricades
Historiquement, le maintien de l’ordre français repose sur une logique de confrontation collective avec une foule tenue à distance. Des unités constituées, CRS et escadrons de gendarmerie mobile, tiennent des lignes face à la foule et la repoussent à grand renfort de gaz lacrymogène.
Dans cette logique de barricades, la France s’autorise des armes bien plus violentes que celles de ses voisins. Elle est le seul pays d’Europe occidentale à employer couramment en manifestation un lanceur de balles de défense, le LBD 40, et des grenades explosives, GLI-F4 à la TNT jusqu’en 2020, GM2L et grenades de désencerclement depuis. La Grande-Bretagne n’a jamais tiré une balle en caoutchouc sur un manifestant hors de l’Irlande du Nord, dans un contexte de quasi-guerre civile face à l’IRA. L’Allemagne n’autorise les projectiles cinétiques que dans un seul Land et ne les a jamais employés en maintien de l’ordre. Les Pays-Bas, la Suède, la Belgique n’en ont pas. Le reste de l’Europe n’utilise que des canons à eau, du gaz, des matraques et des chevaux.
Selon le ministère de l’Intérieur, le mouvement des Gilets jaunes a laissé près de 2 500 blessés côté manifestants et, selon le décompte du journaliste David Dufresne, une trentaine d’éborgnés et cinq mains arrachées. En février 2019, la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, a demandé la suspension du LBD. À Sainte-Soline, en mars 2023, plus de 5 000 grenades ont été tirées en moins de deux heures. Le 5 octobre à Lens, un lycéen de 15 ans a perdu une main en ramassant une grenade de désencerclement.
La France dispose donc de techniques redoutables contre une émeute frontale. Mais celles-ci sont inopérantes contre des essaims mobiles, qui ne cherchent pas le contact direct.
Pour y remédier, la préfecture de police a créé en 2019 les BRAV-M, brigades à moto qui foncent dans la foule pour interpeller des fauteurs de troubles isolés. Un dispositif qui rappelle les « voltigeurs », unités motocyclistes dissoutes en 1986 après la mort de Malik Oussekine, étudiant frappé par des policiers en marge des manifestations contre la loi Devaquet. Si les BRAV-M permettent des interventions rapides, leurs méthodes suscitent à leur tour la controverse. Des vidéos de violences policières, parfois édifiantes, contribuent à délégitimer l’ensemble du dispositif.
S’y ajoute une chaîne de commandement très hiérarchisée, où le chef d’unité attend l’ordre du centre, qui attend celui du préfet, qui rend compte au ministre. Quand celui-ci arrive, les groupes sont déjà bien loin. La justice, faute de preuves individualisées, relâche la plupart des gardés à vue avec un rappel à la loi. Le risque pénal d’un pilleur occasionnel est proche de zéro.
En Europe, d’autres polices ont fait face à cette problématique. Trois d’entre elles ont réussi à reprendre le contrôle, chacune après le traumatisme d’une nuit de violences. La première a commencé par des coups de feu.
Göteborg, 2001 : les leçons du hooliganisme
Les 14, 15 et 16 juin 2001, Göteborg accueille le Conseil européen et la visite de George W. Bush. La police suédoise encercle une école occupée par des militants, charge des cortèges entiers et, pour la première fois depuis des décennies en Europe occidentale, tire à balles réelles sur des manifestants. Trois blessés, dont un jeune homme touché au ventre. Dans un pays qui n’avait pas vu d’émeute depuis les années 1930, le choc est national. Le gouvernement de Göran Persson confie une commission d’enquête à l’ancien Premier ministre Ingvar Carlsson. Son rapport, rendu fin 2002, ne ménage personne. La police a traité la foule comme un bloc hostile, et c’est précisément cette façon de faire qui a nourri l’émeute.
Pour se réformer, les forces de l’ordre suédoises vont chercher des réponses chez un universitaire britannique jusqu’ici inconnu, Clifford Stott. Psychologue social à Liverpool, il a passé les années 1990 au milieu des supporters anglais, obsédé par une question simple : dans quelles conditions des gens ordinaires basculent-ils dans la violence ? Avec Stephen Reicher, il en a tiré le modèle élaboré de l’identité sociale, ESIM. Le traitement que reçoit une foule décide de la façon dont elle se comporte. Si la police traite tout le monde en adversaire, les modérés, qui se sentent injustement visés, se retournent contre elle et couvrent les éléments les plus violents. Si elle les traite en partenaires, ce sont eux qui les isolent, mieux qu’aucune unité d’intervention.
Stott en tire quatre règles : connaître la foule avant qu’elle se forme, lui faciliter ce qu’elle veut légitimement faire, lui parler sans interruption, n’intervenir que de manière ciblée et graduée. Entre 2004 et 2006, la Suède en tire sa « tactique spéciale de police » et sa police du dialogue, des agents en gilet jaune, sans casque, qui discutent avec les cortèges avant, pendant et après. Depuis, elle n’a plus connu de nuit comparable à Göteborg.
Des idées reprises à Berlin, où un quartier brûle chaque 1er mai depuis 1987.
Kreuzberg : la main et le poing tendus
Chaque année pendant quinze ans, le quartier de Kreuzberg, à Berlin-Ouest, s’embrase. Les pierres volent, la police charge, des supermarchés sont pillés puis incendiés, des barricades se dressent.
Deux hommes vont mettre fin à cette fatalité. Ehrhart Körting, sénateur social-démocrate à l’Intérieur de Berlin à partir de 2001, et Dieter Glietsch, qu’il nomme préfet de police en 2002. Leur concept ? « Gefühl und Härte », le doigté et la fermeté, ou, comme le nomme la presse berlinoise, « la main tendue ». Ils inventent les Anti-Konflikt-Teams, des policiers en gilet jaune, sans casque ni arme visible, qui circulent dans les cortèges, parlent et préviennent avant toute manœuvre. En lisière de cortège, des unités de conservation des preuves filment, identifient et vont chercher un à un ceux qui frappent, avec un dossier déjà constitué. Une fête de rue, le Myfest, est organisée parallèlement aux manifestations.
Les premières années sont rudes. Un 1er mai, des jeunes agissant « de façon ciblée et concertée », selon Körting, attaquent malgré la fête, et l’opposition réclame la manière forte. Körting tient. Pour lui, « il n’y a pas d’alternative ». Les chiffres finissent par lui donner raison. Le 1er mai 2011 ne comptera que 161 interpellations, contre 487 l’année précédente.
Une règle stricte facilite le travail des forces de l’ordre : l’interdiction pénale de se masquer en manifestation, sans condition, instaurée en 1985 et érigée en délit en 1989. Les organisateurs doivent répondre de leur cortège : si un bloc masqué refuse de se démasquer au départ, la police dissout la manifestation.
Rotterdam : le maire, les Romeo’s et le juge du lendemain
Les Pays-Bas, eux aussi, se sont inspirés des stades. En 2010, la ministre de l’Intérieur Guusje ter Horst fait voter la loi contre le hooliganisme et les nuisances graves, élargie en 2015. Un maire peut interdire une zone à une personne nommément connue et lui imposer de pointer au commissariat à l’heure d’un match… ou d’une manifestation.
Sur le terrain, les aanhoudingseenheden, des équipes d’interpellation en civil que la rue surnomme les Romeo’s, repèrent les meneurs dans la foule et les extraient en quelques secondes. Dans les tribunaux, les peines sont prononcées en quelques jours.
Les limites françaises
Depuis quelques années, la France a tenté de s’inspirer du modèle nordique. Le Schéma national du maintien de l’ordre de septembre 2020, réécrit en décembre 2021 après que le Conseil d’État en a annulé quatre dispositions, fait de la désescalade un principe directeur, désigne des officiers de liaison auprès des organisateurs et privilégie l’interpellation ciblée à la dispersion. Les BRAV-M, qui vont chercher les éléments violents dans la foule, sont la version française des unités de preuve allemandes. Mais plusieurs obstacles grippent la machine.
Le premier est celui du renseignement. En 2008, Nicolas Sarkozy supprime les Renseignements généraux, fusionnés avec la DST au sein d’une nouvelle direction tournée vers la sécurité intérieure. Une réforme qui désorganise durablement les réseaux locaux : en 2015, un rapport du Sénat constatait que les effectifs territoriaux ne représentaient plus que 60 % de ceux des anciens RG. Depuis, l’État a progressivement reconstruit ses capacités. En 2014, Manuel Valls crée le Service central du renseignement territorial ; en 2023, Gérald Darmanin le transforme en direction nationale, la DNRT, notamment chargée d’anticiper les violences collectives. Mais le véritable enjeu reste entier : passer de la surveillance des groupes violents à l’identification de leurs membres, suffisamment tôt pour permettre des interpellations ciblées.
Le deuxième obstacle est juridique. Depuis la loi du 10 avril 2019, adoptée en réaction aux violences des Gilets jaunes, dissimuler volontairement son visage dans une manifestation peut constituer un délit, puni d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Mais contrairement à l’Allemagne, la loi française multiplie les conditions : il faut que le visage soit caché sans motif légitime, dans le but de ne pas être identifié, et dans des circonstances faisant craindre des troubles à l’ordre public. Un masque sanitaire peut ainsi être justifié, tout comme certaines protections contre les gaz lacrymogènes. La police ne peut pas sanctionner automatiquement une personne masquée, et est ainsi privée d’un arsenal préventif.
Le troisième concerne l’interdiction préventive de manifester. La loi de 2019 devait permettre aux préfets d’écarter des cortèges les individus connus pour leurs violences, sur le modèle néerlandais. Mais le 4 avril 2019, le Conseil constitutionnel, saisi notamment par Emmanuel Macron lui-même, censure cette disposition. Contrairement aux stades, où l’on peut écarter préventivement les fauteurs de troubles identifiés, la France ne dispose donc pas d’un dispositif administratif équivalent pour les manifestations.
Le quatrième obstacle est plus difficile à surmonter : pour dialoguer, encore faut-il avoir quelqu’un en face. Autrefois, les syndicats encadraient leurs cortèges avec leurs propres services d’ordre. Mais leur influence a reculé, les Gilets jaunes n’avaient pas de représentants, et certains collectifs refusent par principe tout contact avec la police. L’Allemagne a rencontré le même problème avec les Autonomen, ces militants radicaux qui rejettent toute autorité. Elle l’a contourné en négociant avec les organisateurs officiels des manifestations. Une méthode plus difficile à appliquer en France, où des groupes échappent largement à l’encadrement syndical.
Les modèles étrangers, s’ils peuvent nous inspirer, ont aussi leurs limites. En 2017, le sommet du G20 à Hambourg a donné lieu à de violentes émeutes. En 2021, à Rotterdam, la police a dû tirer à balles réelles sur des émeutiers. Et en avril 2022, vingt ans après Göteborg, la Suède a connu plusieurs jours de violences dans six villes, déclenchées par des projets d’autodafés du Coran. Plus de 300 policiers ont été blessés. Le dialogue peut prévenir l’escalade, mais il ne remplace ni le renseignement ni la capacité à neutraliser des groupes déterminés à recourir à la violence.
La sécurité, prélude à la liberté
Aujourd’hui, force est de constater que le système français échoue à la fois à protéger les commerces et les habitants des centres-villes, et à épargner les manifestants pacifiques. Faute de pouvoir agir de façon ciblée, vis-à-vis d’éléments violents identifiés, elle en arrive à des actions plus violentes et moins différenciées. L’interdiction de se masquer ou l’éloignement de protestataires connus des services de police ont parfois été vus comme des entraves aux libertés individuelles. Reste que la protection des biens et des personnes est un préalable à l’exercice de la liberté, et que ce préalable n’est plus assuré aujourd’hui.
Nos voisins européens ont fait le choix d’intervenir davantage en amont pour limiter le recours à la force. Une approche qui repose notamment sur des mesures préventives individuelles, dont certaines ont été censurées en France par le Conseil constitutionnel ou restent contestées au nom des libertés publiques. Mais peut-on à la fois refuser ces outils et exiger une police moins brutale le jour J ? C’est cette contradiction qu’il faudra examiner. Après le 17 octobre, il y aura sans doute une commission d’enquête, comme après les violences sur les Champs-Élysées ou à Sainte-Soline. Reste à savoir si, cette fois, quelqu’un y posera la question dans ces termes.








































