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Temps de lecture : 7 minutes

27 mai 2026

Des hôpitaux qui suffoquent à plus de 35 °C, des EHPAD et des écoles transformés en véritables fournaises… Aujourd’hui, la France paye le prix de décennies de phobie de la climatisation. Et ce prix se compte en vies humaines.

Ce lundi 25 mai 2026, la France a vécu le jour de mai le plus chaud de toute son histoire. La température moyenne nationale a atteint 24,4 °C, pulvérisant un record qui tenait depuis le 29 mai 1944. Huit départements de l’Ouest sont passés en vigilance orange canicule, une première aussi tôt dans l’année : le dispositif d’alerte n’avait jamais été déclenché avant le mois de juin. Cette chaleur a déjà tué : sept décès sont officiellement liés à cet épisode au matin de ce jour. Les températures doivent encore grimper jusqu’en fin de semaine. Il existe pourtant une technologie vieille de 70 ans, fiable, accessible, déjà présente dans 90 % des foyers américains et japonais, qui aurait pu éviter une grande partie de ces drames. En France, moins d’un logement sur quatre en est équipé, et dans les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite, c’est l’exception plutôt que la règle.

Avec de telles températures, que se passe-t-il dans ces lieux où vivent les Français les plus fragiles ? La réponse n’est pas digne d’un pays qui a déjà enterré 15 000 personnes lors de la canicule de 2003.

À l’hôpital, on soigne à 35 °C

Commençons par le lieu censé être le dernier refuge des plus vulnérables. Ce mardi 26 mai, aux urgences de l’hôpital de Rennes, Katou Blaise, aide-soignante, décrit l’afflux de personnes âgées déshydratées et l’absence de ventilateurs : « Ce n’est pas adapté du tout, ni pour les patients ni pour nous. »

À Lyon, un syndicat a alerté l’été dernier sur des chambres atteignant 33 °C et plus à l’hôpital Édouard-Herriot. Sans surprise, des médicaments ont été dégradés par la chaleur dans des salles de soins sans climatisation. À l’hôpital d’Agen, un titre de Sud Ouest résume une décennie d’inaction : « On attend des rideaux depuis 2016 ».

À l’hôpital Henry-Gabrielle, près de Lyon, huit climatiseurs portatifs se partageaient 15 chambres de patients immunodéprimés : chaque jour, les soignants choisissaient qui aurait droit au froid. Un patient a dénoncé cette « chaise musicale avec la clim ». « Après, on fera un décompte des morts, en se disant qu’on a déconné. »

Le sommet de l’absurde a probablement été atteint à l’hôpital psychiatrique Marchant de Toulouse, où la direction trouva sa parade à l’absence de climatisation pour 400 patients : distribuer des pastèques, à raison de deux pour 20 patients. La directrice adjointe l’assumait avec un fatalisme désarmant : « Il fait chaud à Toulouse, donc il n’y a pas de raison qu’il ne fasse pas chaud à l’hôpital Marchant. » Des patients psychiatriques, dont certains ne ressentent même plus la chaleur, dans des chambres à 36 °C, et une tranche de pastèque pour seule réponse institutionnelle.

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Dans les EHPAD, nos aînés laissés dans des étuves

Les maisons de retraite devaient être le grand chantier de l’après-2003. Vingt-trois ans plus tard, elles restent des fournaises. 91,4 % des établissements pour personnes âgées n’ont pas de chambres climatisées. Durant l’été 2022, 60,7 % des EHPAD ont été thermiquement inconfortables d’après une enquête du Sénat et de la Cour des comptes. Cette enquête établit qu’après une vague de chaleur de plus de sept jours, la surmortalité des résidents pendant l’épisode est multipliée par quatre et demi, passant de 4 % à 18 %.

À l’EHPAD La Louisiane dans le Puy-de-Dôme, pendant l’été 2024, la température a grimpé jusqu’à 29 °C dans les chambres de cet établissement pourtant entièrement rénové en 2014. Une aide-soignante y réclame que « la climatisation partout » figure enfin au cahier des charges des rénovations. La sous-préfète, elle, explique sereinement que « regrouper les résidents dans une même salle contribue au lien social ». On cuit, mais le lien social est sauf.

Le reste est à l’avenant. Le Plan bleu, protocole officiel anticanicule, recommande toujours « la pose de draps régulièrement humidifiés aux fenêtres ». En Dordogne, un EHPAD a remplacé la gymnastique par « l’Aqualud » : bains de pieds, bagarres au pistolet à eau, et un jeu consistant à remplir un verre avec une éponge. À Rouen, la climatisation de la salle à manger d’un EHPAD public est restée en panne un mois entier en pleine canicule de juillet 2025, avec deux ventilateurs qui brassaient l’air chaud du réfectoire.

À l’école, la canicule n’attend plus les vacances

L’argument selon lequel les enfants n’ont pas besoin d’être refroidis grâce aux vacances en juillet et en août s’est effondré le 26 mai quand il a fait 35 à 37 °C dans certaines régions, alors que la température idéale pour apprendre se situe autour de 22 °C. Les canicules s’invitent désormais dès le mois de mai, et les climatologues nous promettent qu’elles s’étireront bientôt jusqu’en octobre.

L’été 2025 avait déjà donné l’avertissement : plus de 1 900 écoles étaient fermées le 1ᵉʳ juillet. Dans une classe parisienne, avec deux ventilateurs pour 25 élèves et 40 °C annoncés, une enseignante résumait la situation de cette terrible formule : « Nous, on n’est bons qu’à crever sur place. »

La réponse officielle est indigne et invariable depuis 2003 : des brumisateurs, des casquettes et des courants d’air. Il y a deux jours, le ministre de l’Éducation nationale a encouragé à aérer et s’hydrater. Des enseignants en sont réduits à acheter des ventilateurs sur leur propre salaire. Fermer les écoles n’est pas une solution non plus, puisque la plupart des parents n’ont aucun mode de garde. Les enfants des familles aisées ont la chance de rentrer dans des logements climatisés.

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Climatisons les écoles, les hôpitaux et les EHPAD

L’entêtement climatophobe dépasse les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite. La gare de Nantes, rénovée et rouverte en 2020 pour 37,5 millions d’euros, a été conçue « bioclimatique », donc sans climatisation. L’été dernier, la verrière a dépassé 40 °C et la SNCF a dû fermer la mezzanine en urgence. Faute de climatisation, d’énormes ventilateurs ont été installés en cette fin mai 2026. Brasser de l’air chaud n’a pourtant jamais produit de fraîcheur.

Personne, en France, n’a jamais proposé de rationner le chauffage. On n’a jamais suggéré non plus qu’une seule salle chauffée suffisait dans un hôpital en janvier, ni distribué des tisanes chaudes en guise de plan grand froid. Le froid a toujours été pris au sérieux. La chaleur, qui tue tout autant, reste traitée comme un désagrément estival. Cette asymétrie ne repose sur rien de rationnel et doit cesser.

La solution est connue, disponible, et même élégante. La pompe à chaleur réversible est un seul et même appareil qui rafraîchit l’été et chauffe l’hiver — exactement ce dont une école, un EHPAD ou un hôpital ont besoin toute l’année. Son coût est de 2 000 à 5 000 € pour traiter une salle de classe, 2 000 à 6 000 € pour une chambre d’EHPAD. C’est une fraction du prix d’une rénovation thermique lourde, et installable en quelques mois plutôt qu’en 15 ans. La France dispose en outre de l’électricité la plus décarbonée d’Europe pour la faire tourner, avec des capacités non utilisées en été.

Refuser ces équipements est une faute. À l’échelle mondiale, l’accès à la climatisation a évité, selon une estimation publiée dans The Lancet, 195 000 décès liés à la chaleur chez les plus de 65 ans en une seule année. Ce n’est rien d’autre qu’un outil de santé publique, au même titre que le chauffage. Climatiser l’ensemble du parc hospitalier, des EHPAD et des écoles représente plusieurs milliards d’euros, soit l’équivalent de quelques semaines de dépenses de l’Assurance maladie, pour des équipements qui durent 20 ans.

Ce 26 mai, la déviation nationale atteignait +7,54 °C (quasi-identique au pire jour d’août 2003) et l’été n’a toujours pas commencé. La France peut continuer à distribuer des pastèques, des brumisateurs et des draps humides, ou décider de protéger enfin ses enfants, ses malades et ses aînés. Il reste encore le temps d’agir avant la prochaine canicule qui, désormais, peut frapper dès le mois de mai.