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Temps de lecture : 6 minutes

12 septembre 2026

En une semaine, l’IA nous a fait passer des avancées les plus vertigineuses aux prédictions les plus apocalyptiques. À quelques mois de la présidentielle, ce grand écart révèle une crise existentielle sans précédent, que le débat politique ignore : comment exploiter cette puissance sans perdre la maîtrise de notre avenir ? 

« L’IA va-t-elle nous voler nos emplois ? Nous rendre inutiles ? Détruire l’humanité ? » Ces trois questions monopolisent le débat. Toutes légitimes, elles nous enferment pourtant dans la peur, quand il faudrait comprendre, choisir et agir.

L’IA va-t-elle détruire l’humanité ?

Jeudi dernier, Jacob Coxon, ancien chercheur d’OpenAI et d’Anthropic, a quitté son poste en affirmant que l’IA pouvait « tous nous tuer d’ici la fin de la décennie ». Une formule anxiogène, sans fondement scientifique, mais propre au buzz. Pourtant, la vraie question n’est pas de savoir si l’IA est « bonne » ou « mauvaise ». Car, certes inquiétante et figurant la première révolution de la communication à introduire un tel bouleversement anthropologique, elle offre aussi de potentielles réponses aux menaces qui nous guettent (pandémies, climat, vieillissement). Autant promesse que menace, notre devoir est d’en tirer le maximum en gardant les risques les plus graves sous contrôle.

Le danger ne vient pas de l’intelligence de l’IA. Une machine savante mais incapable d’agir reste un outil. Le risque naît le jour où elle planifie, accède à Internet, engage de l’argent et poursuit seule un objectif. Lors d’expériences récentes, des modèles se sont montrés dociles tant qu’ils se croyaient surveillés, quitte à dissimuler leurs intentions dès qu’ils s’estimaient libres. Mais le vrai basculement viendra quand une IA saura automatiser la recherche qui produit la génération suivante, dans une boucle d’auto-amélioration plus rapide que notre vigilance.

D’où la nécessité d’une défense en profondeur : pas d’accès sans contrôle à Internet, à un compte bancaire ou au réseau électrique, et des exigences de sûreté renforcées dès que les capacités deviennent dangereuses, comme en cybersécurité. Comme dans l’aviation ou le nucléaire, l’enjeu n’est pas d’exclure toute défaillance, mais d’empêcher qu’une seule suffise à produire une catastrophe.

L’IA va-t-elle détruire nos emplois ?

Là encore, la question est mal posée. Rappelons que durant deux siècles, les machines ont remplacé la force physique. L’IA s’attaque désormais à la programmation, à l’analyse, à l’expertise et, avec la robotique, aux tâches manuelles elles-mêmes. Or ce qui devient abondant perd mécaniquement de sa valeur.

Mais l’IA ne dématérialise pas le monde. Elle peut trouver en quelques minutes une molécule ou dessiner une puce. Lui reste à construire l’usine, à obtenir les autorisations, à trouver l’énergie, le capital, les ingénieurs. Elle comprime le temps de l’invention, non celui de l’industrie.

Pourtant, à terme, ses capacités, conjuguées à la robotique, pourraient nourrir une économie autonome. Des machines à même de concevoir, produire et réinvestir produiraient seules leur électricité, fabriqueraient leurs puces et leurs robots, et croîtraient sans les humains. La question ne serait plus de savoir quels emplois subsistent, mais comment empêcher que la croissance cesse d’avoir l’humanité pour seul horizon. Trois voies s’esquissent pour y répondre. D’abord, faire de notre bien-être l’objectif indépassable de la prospérité. Ensuite, laisser aux hommes le choix des fins quand les machines maîtrisent les moyens. Enfin, préserver ce qui reste irréductiblement humain : l’origine biologique, la relation, l’expérience vécue, jusqu’au fait d’être un « humain vérifié » dans un monde saturé d’agents. Maintenir l’homme au centre ne serait plus une nécessité économique, mais un choix de civilisation.

L’IA va-t-elle rendre les humains inutiles ?

Cette troisième peur, corollaire des propos précédents, recèle le plus grand contresens : elle suppose que la valeur d’un homme tient à son utilité. Les machines répondront admirablement au « comment ? » : produire plus d’énergie, vivre plus longtemps, réduire nos émissions. Reste le « pourquoi ? », autrement plus difficile. Une IA peut calculer mille arbitrages entre croissance et égalité, entre sécurité et liberté ; elle ne peut décider légitimement à notre place lequel doit l’emporter. Non par défaut d’intelligence, mais de légitimité : les valeurs ne sont ni homogènes ni compatibles, et aucun calcul ne fixe seul la pondération qui s’impose à tous. Voilà pourquoi l’humain et la politique sont plus nécessaires que jamais. Si l’IA devient la machine ayant la main absolue sur les moyens, il nous revient de choisir les fins.

Une dernière difficulté surgit. Les IA apprendront nos valeurs peut-être mieux que nous ne savons les exprimer et nous accompagneront sans cesse, participant même à en développer la puissance. Un assistant qui sait depuis vingt ans tout ce que vous avez lu, aimé, regretté ou cru connaît les arguments qui vous convainquent. En choisissant ce qu’il vous montre et les objections qu’il soulève, il façonne peu à peu celui que vous devenez. Le danger politique ultime n’est pas qu’une IA ait de mauvaises valeurs, mais que quelqu’un s’en serve pour modeler les nôtres.

Le vertige de la présidentielle

Voilà ce qui devrait obséder les candidats à l’élection présidentielle de 2027. Comment contrôler les systèmes les plus autonomes sans étouffer l’innovation ? Comment réunir l’énergie, le capital et les infrastructures pour faire des découvertes un facteur de prospérité ? Comment accélérer le logiciel d’un pays dont les procédures fonctionnent encore au rythme d’un monde révolu ? Et, enfin, comment protéger notre liberté de jugement face à des machines capables d’influencer nos préférences et sauvegarder la démocratie, menacée par des États usant de ces technologies de manière malveillante ? En témoigne d’ailleurs le rapport qu’Anthropic vient de publier, montrant les manœuvres chinoises ayant utilisé son modèle Claude pour entraîner les siens, surveiller les réseaux sociaux, créer des armes ou pirater des entreprises. Tout comme la Russie, qui s’en est servie pour des missions de hacking contre l’Ukraine et l’Europe, la création de malwares, le vol de technologies, etc.

Des débats autrement plus décisifs que le « pour » ou « contre » l’IA qui surnage vaguement au milieu d’un océan de discussions passéistes masquant une incapacité profonde à envisager les réformes structurelles qui s’imposent face au poids des retraites, au changement climatique, aux vagues migratoires instrumentalisées, aux avancées dangereuses du populisme et aux conflits qui ébranlent les certitudes de notre continent trop habitué à la paix.

Pendant qu’une poignée d’ingénieurs redéfinit le travail, la vérité et la puissance, nos responsables légifèrent sur un monde qu’ils ne comprennent plus et prétendent régir une IA qu’ils semblent à peine découvrir.

Encore ce hors-sujet ne serait-il qu’un retard rattrapable s’il n’était rongé par la post-vérité, l’outrance et une radicalité amplifiée par des réseaux qui, malgré leurs vertus, offrent aussi un terrain idéal à la démagogie et au mensonge, dont se repaissent des politiciens obsédés par le court terme. Comment pourrait-il en être autrement quand, tandis que l’IA challenge notre intelligence, l’idiocratie guette notre monde, ainsi que vient d’en témoigner le dernier classement PISA, où la France, comme nombre de ses voisins, plonge de manière inexorable. Une société qui lit moins bien, guidée par des dirigeants qui comprennent moins vite, sommée d’arbitrer les choix les plus lourds de son siècle face à des machines conçues pour orienter ses préférences : voilà le vrai vertige. Non que l’IA nous dépasse, mais que nous l’affrontions désarmés.