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Temps de lecture : 7 minutes

10 juin 2026

En France, on n’a pas de capitaux, mais on a des idées. Un demi-siècle après le plan Messmer, la France bénéficie d’un atout extraordinaire qui la place sur la carte mondiale de l’IA. Et d’un second, moins flatteur et plus inattendu : ses friches industrielles.

Le 30 mai 2026, Masayoshi Son, le PDG du japonais SoftBank, a fait une énorme annonce lors du sommet Choose France. Il a promis un investissement initial de 45 milliards d’euros d’ici à 2031 dans des centres de données en France, pouvant atteindre 75 milliards au total. C’est le plus gros pari jamais consacré à l’IA sur le continent. Il porte sur le choix de friches industrielles du Nord de la France, notamment d’anciennes centrales à charbon et des usines abandonnées en Picardie.

SoftBank a une réputation contrastée à la suite de sa perte de 14 milliards de dollars sur WeWork. Mais l’infrastructure physique, ce n’est pas WeWork. SoftBank détient ARM, dont les puces équipent la quasi-totalité des smartphones du monde, et a investi massivement dans OpenAI. Quand il parie sur l’infrastructure de l’IA, il parie sur son propre cœur de métier.

La crédibilité de ces annonces tient en outre à leur précision. SoftBank ne parle pas d’un « écosystème » flou à l’horizon d’une décennie. Le groupe annonce une première phase ferme de 45 milliards d’euros, pour 3,1 gigawatts de capacité de calcul, livrée d’ici à 2031. Trois sites sont déjà identifiés dans les Hauts-de-France.

À Bosquel (un village de 300 habitants au sud d’Amiens), une coentreprise avec le français Sesterce bâtira un campus d’un gigawatt. À Bouchain, EDF loue le terrain d’une ancienne centrale thermique pour un centre de 400 mégawatts. À Dunkerque, Schneider Electric installera une usine de modules électriques préfabriqués (les briques de base qui alimentent et refroidissent les serveurs) pour équiper l’ensemble. Schneider Electric et EDF sont des partenaires industriels de premier plan. Sesterce, fondée en 2018, est la startup française qui apporte son expertise locale en construction de datacenters.

Nous ne sommes visiblement pas face à un simple effet d’annonce. Sur plus de 230 projets Choose France annoncés depuis 2018, une petite dizaine seulement n’ont pas abouti.

L’héritage béni des ingénieurs de 1974

Pourquoi la France a-t-elle été choisie plutôt que l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Irlande ? Il s’agit, sans surprise, d’une question d’énergie.

Un centre de données d’un gigawatt consomme autant qu’une grande ville. Pour le faire fonctionner, il faut une énergie abondante, fiable, peu chère et décarbonée. La France coche toutes les cases grâce à son parc nucléaire. Le cercle est vertueux, car un datacenter de 1 GW est l’un des plus gros clients industriels qu’EDF puisse avoir, et les revenus générés par ces contrats contribuent directement au financement des nouveaux EPR.

Ce formidable atout nous a été légué par le plan Messmer. En 1974, au lendemain du choc pétrolier, le gouvernement français lance la construction d’un parc nucléaire massif. Lorsque des dizaines de réacteurs sont sortis de terre en moins de 20 ans, personne n’imaginait que ce parc alimenterait des machines capables de raisonner. Les ingénieurs des années 1970 ne pouvaient pas savoir qu’ils offraient à leurs petits-enfants l’infrastructure énergétique idéale pour l’industrie la plus stratégique du XXIᵉ siècle.

L’atout discret des friches industrielles

La France dispose d’un deuxième atout considérable. Un centre de données géant doit se brancher au réseau très haute tension. C’est un chantier colossal, car un site situé à 10 kilomètres d’un nœud électrique nécessite 2 000 tonnes de câbles. Dans les hubs européens saturés, ce raccordement prend de sept à dix ans, ce qui représente un frein majeur.

La France a heureusement anticipé cette contrainte sur deux fronts. En marge du Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025, le gouvernement a présenté une carte de 35 sites « prêts à l’emploi », capables d’accueillir des projets jusqu’à 1 GW avec un raccordement électrique promis à partir de 2027. Quatre d’entre eux bénéficient en plus d’une procédure de raccordement accélérée (« fast track »). Simultanément, RTE s’attaque au goulot d’étranglement structurel avec une file de plus de 60 GW de projets en attente de raccordement. Pour la désaturer, le gestionnaire du réseau abandonne le principe du « premier arrivé, premier servi » au profit du « premier prêt, premier servi », une méthode qui sera testée dès le second semestre 2026 et qui éjectera les projets fantômes au profit des projets matures.

Les grands sites annoncés lors de Choose France 2026 sont tous d’anciennes friches industrielles. Bouchain est une ancienne centrale à charbon, Escaudain fut une aciérie, et Béthune accueille le site de l’usine Bridgestone fermée en 2021.

Ces lieux, symboles de la désindustrialisation du Nord, possèdent déjà les gros raccordements électriques de l’industrie lourde. Ce qui fut une plaie sociale devient un trésor stratégique des années 2030. Le bassin minier renaît en hébergeant des machines qui produisent de l’intelligence.

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Le faux procès du manque d’emplois

Avec 45 milliards pour seulement 900 emplois d’exploitation, les contempteurs dénoncent un coût affolant pour chaque poste créé.

Pourtant, personne n’évalue l’utilité d’un pont au nombre de personnes qui y travaillent (zéro), ni celle d’une centrale nucléaire à ses quelques centaines de salariés. Ces infrastructures valent par ce qu’elles permettent en aval, et il en va de même pour un centre de données.

La première phase de SoftBank, c’est déjà 8 600 emplois sur les chantiers. Puis viendront les sous-traitants de maintenance, les électriciens, les équipementiers comme Schneider Electric, les commerces qui vivent des salaires versés localement. Les études américaines les mieux documentées montrent qu’un emploi direct de centre de données en entraîne quatre à cinq autres dans l’économie régionale.

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En outre, n’oublions pas qu’un centre de données est une infrastructure sur laquelle repose le reste de l’économie. Compter les seuls emplois sur site, c’est juger une autoroute au nombre de ses employés directs.

La France dans la salle des machines de l’IA

On peut certes regretter que ces milliards soient japonais. La France manque notoirement de fonds de pension capables de financer de tels projets géants. Mais les calculs qui alimenteront l’IA de demain se feront ici, en Picardie et dans le Nord, sur des terres que l’industrie avait désertées.

À défaut de capitaux tricolores, mieux vaut des datacenters chez nous que chez nos voisins. Ils tourneront sur notre sol, avec notre électricité et nos ingénieurs, et stimuleront notre économie pendant des décennies. Au moment où l’intelligence artificielle redessine le monde, la France vient de s’offrir une place de choix dans la salle des machines.

Les réacteurs nucléaires construits dans l’urgence du choc pétrolier sont plus que jamais l’actif le plus convoité d’Europe. La meilleure façon d’honorer nos ancêtres est d’exploiter au maximum le trésor qu’ils nous ont légué. Nos réacteurs tournent loin de leur plein potentiel, et les datacenters peuvent absorber cette capacité électrique décarbonée qui dort. Le plan Messmer nous a montré qu’un pari de long terme finit toujours par payer ; il nous revient de relever le suivant. Célébrons cette réindustrialisation, non pas celle des hauts-fourneaux et des chaînes de montage, mais celle des machines qui raisonnent.