Partager

Mode clair Mode sombre

Temps de lecture : 3 minutes

3 septembre 2026

Ce jour-là, seule dans la forêt, Vibeke Andersen hurle de tout son être, et son être, c’est bien ce qu’elle entend se réapproprier. 27 ans qu’elle partage sa conscience avec une voix qui la persécute et lui répète sans cesse qu’elle ne vaut rien et ne devrait pas exister. Un cauchemar quotidien…

Après des décennies de schizophrénie paranoïde et d’hallucinations auditives, cette Danoise alors âgée de 53 ans décide de rejoindre le projet CHALLENGE. Une initiative lui promettant d’enfin poser un visage et une voix sur celle qui la ronge depuis 27 ans, grâce à un casque de réalité virtuelle.

L’idée paraît folle. Face à la persistance de ses hallucinations persécutrices, plutôt que de les fuir ou de tenter de les ignorer, on propose à Andersen de les regarder droit dans les yeux.

Les chercheurs du groupe VIRTU, à l’hôpital universitaire de Copenhague, façonnent un avatar à partir de la description donnée par la patiente de son ennemi intérieur. Pendant ce temps, un thérapeute, dissimulé derrière le personnage virtuel, reprend les mots exacts de la voix entendue, adoucis ou déformés grâce à un logiciel de transformation vocale. Ce qui n’existait que dans l’esprit de Vibeke Andersen se met soudain à respirer devant elle. Et, surtout, chose inouïe, elle peut lui répondre.

Ce que déclenche cette externalisation relève presque du duel intérieur. Andersen affronte, séance après séance, ce qui l’a fait souffrir toute sa vie adulte, jusqu’à ce jour où, dans cette forêt, elle trouve enfin les mots pour y mettre un terme. Six mois plus tard, la voix n’était toujours pas revenue. Cinq ans après, elle demeure toujours silencieuse.

Ce qui rend cette histoire encore plus vertigineuse, c’est qu’elle a, depuis, pu être répliquée. L’essai clinique CHALLENGE, mené sur 270 patients souffrant de troubles du spectre schizophrénique et publié en 2025 dans The Lancet Psychiatry, confirme qu’affronter sa voix intérieure sous cette forme réduit significativement la sévérité des hallucinations, un effet qui tient encore six mois plus tard. Il aura suffi de sept séances pour rendre à des dizaines de patients un contrôle qu’ils pensaient avoir perdu à jamais.

Cependant, l’exercice est souvent plus éprouvant que sa simple description le laisse penser. Si les thérapeutes ont la possibilité d’adapter les séances de confrontation, certains patients voient leurs symptômes s’intensifier avant de s’apaiser.

Il n’empêche que, porté par ces résultats, VIRTU compte désormais près de 1 000 participants et recrée déjà d’autres tourments intimes. Chez les patients souffrant de troubles alimentaires, c’est une voix critique, obsédée par la nourriture et le corps, que les thérapeutes font surgir par le biais de la réalité virtuelle. Chez d’autres, ce sont des situations sociales entières qui reprennent vie dans le casque, pour désamorcer l’anxiété ou la paranoïa qu’elles déclenchent. Chez les patients dépressifs, ce sont parfois des souvenirs précis, rejoués virtuellement, qui ferment la boucle traumatique.

La prochaine frontière touche à l’intelligence artificielle. L’ambition est de donner naissance à un thérapeute virtuel consultable à domicile, entre deux séances, pour ne jamais perdre le fil des conquêtes initiales. De quoi imaginer, demain, que le face-à-face ayant sauvé Vibeke Andersen dépassera les murs d’un hôpital de Copenhague pour enfin soulager ceux qui sont encore seuls face à leurs démons et permettra de pallier le manque de personnel investi dans ces missions.