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Temps de lecture : 7 minutes

31 mars 2026

Consommation énergétique des data centers, résidus de pesticides dans l’eau du robinet ou encore cadmium dans les spaghettis… Chaque jour, une nouvelle psychose s’affiche en une. Pourtant, un fléau moderne continue de bénéficier d’une complaisance médiatique stupéfiante, que même l’agriculture biologique lui envie : la raclette.

Artères qui se bouchent, empoisonnement sournois de notre environnement, épuisement des ressources d’une planète qui se meurt : autant de conséquences qui devraient faire hurler en chœur Générations Futures et les deux Stéphane du Monde ou envoyer Hugo Clément sur le front. Pourtant, comme par hasard, dès qu’il s’agit de s’attaquer aux lobbys du fromage fondu et à un privilège culturel séculaire, une chape de plomb s’abat sur l’information et Complément d’enquête est aux abonnés absents.

Alors, voici les faits et les chiffres. Et ils sont brutaux. Puisse ce travail de lanceurs d’alerte, enfin, briser l’omerta.

Suicide calorique, mode d’emploi

C’est l’hiver. Il fait froid. Les journées sont courtes. Quoi de mieux pour briser la monotonie d’un long week-end cafardeux qu’une petite raclette entre amis ?

Très mauvaise idée.

Une raclette, par personne, c’est en général 200 à 250 g de fromage, 150 à 200 g de charcuterie et 200 à 350 g de pommes de terre, à faire glisser, avec modération, avec du vin blanc. Autrement dit, une raclette « classique », sans excès — donc avec excès — représente près de 2 000 kcal supplémentaires par personne, concentrées sur un seul repas.

Au temps des Romains, on appelait ça une orgie. Aujourd’hui, on appelle ça un repas équilibré car il y a des cornichons.

Le fromage, pièce maîtresse du dispositif, affiche une densité calorique et lipidique redoutable. Avec 30 à 35 g de lipides dont plus de 20 g de graisses saturées pour 100 g, il coche toutes les cases du parfait allié cardiovasculaire, du moins si votre objectif est de procéder à un stress test de vos artères.

La charcuterie n’est pas en reste. Classée cancérogène avéré par le Centre international de recherche sur le cancer, elle forme avec le fromage une association de malfaiteurs terriblement efficace.

Ajoutez à cela l’alcool, dont les effets délétères sur la santé sont abondamment documentés, et vous obtenez un cocktail nutritionnel d’une redoutable cohérence : gras, trop salé, alcoolisé et massivement consommé au plus mauvais moment possible, en fin de journée.

Mais le pire est à venir.

Cluster au fromage

Car une raclette entre amis coche toutes les cases d’un cluster réussi : fenêtres fermées, ambiance moite, six à huit individus regroupés autour d’une source de chaleur, à moins d’un mètre les uns des autres. On parle fort, on rit, on projette des microgouttelettes avec un enthousiasme difficilement compatible avec les recommandations sanitaires les plus élémentaires.

Le temps s’étire. S’éternise. Deux heures. Parfois trois. Dans une atmosphère progressivement saturée en dioxyde de carbone, odeurs de transpiration et cocktail de virus hivernaux. Une situation que comparent certains épidémiologistes à circuler dans Paris les yeux bandés sur une trottinette débridée.

Parfois, dans les brumes d’alcool et les échanges de miasmes, la soirée dégénère. En 2024, en Bretagne, une soirée raclette a fini en agression au couteau pour une querelle de priorité sur le fromage. En mars 2025, à Saint-Étienne, la tentative de record du monde de la plus grande raclette (2 500 personnes et 800 kg de fromage) a dégénéré en bagarre générale entre participants alcoolisés. Des faits divers emblématiques de la dangerosité d’un plaisir en apparence innocent.

Quant aux bienheureux qui auraient échappé à l’infarctus, au coma lipidique, à la grippe fromagère et à la rixe de fin de soirée, il leur reste un dernier risque, plus discret : les PFAS. Les poêlons, tapissés d’environ 0,5 g à 1 g de PTFE, sont soumis à des températures pouvant dépasser 260 °C, seuil à partir duquel ces revêtements commencent à se dégrader et à émettre des composés indésirables.

C’est l’équivalent d’une pilule empoisonnée de polymère fluoré qu’on laisse ainsi surchauffer des heures durant. Un danger évident qu’aucune étude sérieuse n’a encore permis d’évaluer et qui devrait suffire à invoquer le principe de précaution.

Fauxmage, fausse vertu

J’approfondis

L’accord de Paris en PLS

En France, chaque foyer consomme en moyenne près de 2 kg de fromage à raclette par an. Rapporté à environ 30 millions de ménages, cela représente près de 60 000 tonnes de fromage fondues chaque année dans le plus grand silence médiatique.

Or, le fromage affiche une empreinte carbone d’environ 13,5 kg de CO₂e par kilo. Résultat : rien que pour le fromage à raclette, on atteint environ 0,8 million de tonnes de CO₂e par an. En y ajoutant la charcuterie, on franchit sans difficulté la barre du million de tonnes de CO₂e par an pour la France. Un bilan qui intègre déjà le méthane des vaches et des cochons — mais pas celui des malheureux convives.

Si toute la planète mangeait de la raclette dans les mêmes proportions que les Français, cela représenterait — électricité carbonée en sus comprise — l’équivalent d’environ sept centrales à charbon allemandes de type Neurath, la plus polluante.

On croit chauffer du fromage… et c’est la banquise qui fond.

La raclette jusqu’au black-out ?

Pendant ce temps, l’ADEME nous explique très sérieusement qu’il faudrait débrancher nos box ADSL pour soulager le réseau… Sachant que celles-ci consomment chacune une dizaine de watts en continu, quand un appareil à raclette en mobilise 1 400, une seule soirée raclette efface environ deux semaines d’efforts à débrancher consciencieusement sa box.

Pire : si tous les ménages français lançaient leur appareil à raclette en même temps, on approcherait 42 GW de puissance appelée, soit près de la moitié de la consommation électrique du pays en plein hiver.

Pour donner un ordre de grandeur compatible avec l’imaginaire dominant, cela correspond à environ 17 000 éoliennes installées… ou plutôt plus de 50 000 éoliennes en production réelle, une fois intégré leur facteur de charge. Un parc couvrant environ 20 000 km² — soit l’équivalent de deux régions Île-de-France. Le tout mobilisé simultanément. Pour faire fondre du fromage. Ou plus vraisemblablement le réseau.

Un mille-feuille (rhétorique) bien indigeste

J’approfondis

Solutions pour un monde déraclettisé

Pendant le confinement, les ventes d’appareils à raclette ont explosé de 100 à 300 % selon les enseignes.

Il ne peut pourtant pas y avoir une croissance infinie de la raclette dans un monde fini. Face au dépassement des limites planétaires qu’elle implique, les demi-mesures de l’écologie des « petits gestes » — éteindre la lumière du couloir pendant qu’on branche l’appareil, couper le chauffage deux heures avant, ou finir la cuisson des pommes de terre à la marmite norvégienne — relèvent d’une méconnaissance dramatique des ordres de grandeur.

Certains imaginent un retour aux sources avec la raclette au feu de bois. Tragique erreur : avec des émissions de l’ordre de 4 à 20 grammes de particules fines par soirée, généralisée à l’échelle nationale, la raclette au feu de bois représenterait plusieurs centaines de tonnes de PM2,5 par an. L’équivalent des émissions d’une grande ville française comme Grenoble.

D’autres inventeront sans doute un jour un robot raclette à faisceau laser piloté par IA, ou autre fadaise techno-solutionniste. C’est oublier que les maigres gains ainsi obtenus seront immanquablement effacés par l’effet rebond.

La seule voie, c’est donc la rupture systémique. La raclette responsable et décroissante.

Exit l’hiver, ses pièces confinées et ses excès. Place à une raclette estivale, en extérieur, bas carbone et low-tech. Le fromage pourra avantageusement être remplacé par de la margarine fondue au soleil pour agrémenter des brocolis, bio bien sûr. La charcuterie, quant à elle, pourra être évoquée symboliquement, par exemple sous forme de discussion.

Certes, l’expérience gustative s’en trouvera légèrement modifiée. Mais la sobriété est à ce prix. Car la raclette est un privilège d’un âge révolu. Un privilège que nos petits-enfants nous reprocheront vertement en observant, médusés, des décharges entières de poêlons en Téflon polluer pour l’éternité une planète à + 4 °C.

Le sevrage ne sera évidemment pas facile. Mais pour paraphraser le grand réflexologue plantaire Cyril Dion : « Si on n’arrête pas la raclette, on va arrêter quoi pour faire face au péril climatique ? ».