Loyers prohibitifs, pénurie d’appartements, jeunes condamnés à rester chez leurs parents : le logement a fracturé la société espagnole, au point de pousser Pedro Sánchez à convoquer des élections anticipées. Un scénario qui pourrait préfigurer ce qui attend la France.
Il a plu cette nuit encore à Barcelone. Elena et Marina sortent de leur tente humide, posée depuis trois jours sur la Plaza de Catalunya, au centre de la ville. Les deux jeunes femmes de 20 et 22 ans, les yeux encore gonflés d’un mauvais sommeil, saluent leur voisin, Xavi, qui déroule à nouveau la banderole mise à l’abri de la pluie et du vent : « Notre logement, c’est notre dignité ». À 25 ans, Xavi vit toujours chez ses parents en attendant de trouver un travail stable. Elena et Marina partagent de leur côté un appartement avec une autre amie dans le quartier gothique de Barcelone : 90 mètres carrés à trois pour un loyer mensuel de 1 620 €. « Je suis déjà contente d’avoir pu trouver un toit à peu près correct, et puis on s’entend bien avec mes colocataires, explique Marina, parce que tu imagines bien qu’avec mon salaire, si je devais trouver un appartement décent ici, ce serait mission impossible. » La jeune Catalane se prépare d’ailleurs pour se rendre au salon de coiffure où elle est employée à temps plein pour 1 150 € par mois. Elena, qui travaille en soirée et à temps partiel dans un bar (800 € par mois), restera toute la journée près de la tente avec les autres manifestants, sur ce campement dressé en signe de protestation contre l’angoisse et le mal-être que provoquent les difficultés de se loger, en particulier au sein d’une jeunesse qui se sent maltraitée.
Il aura suffi d’une expulsion (de trop) pour transformer la crise du logement en crise politique. Le 23 septembre dernier, Maricarmen Abascal, 87 ans, est expulsée de l’appartement madrilène où elle vivait depuis 1956 moyennant un loyer plafonné à 500 euros par mois (quatre fois moins que le prix du marché), conformément à une loi de protection des locataires héritée du franquisme. L’expulsion provoque d’importantes manifestations et l’installation d’un campement sur la Puerta del Sol, au centre de Madrid, avant de contraindre Pedro Sánchez à déposer en urgence un projet de loi finalement rejeté par l’Assemblée nationale, obligeant le président du gouvernement à organiser des élections nationales anticipées (lire encadré). Quelques jours après, le 7 octobre, Maricarmen Abascal décède à l’hôpital madrilène Gregorio Marañón, où elle avait été transférée après son expulsion traumatisante, et où elle attendait d’être relogée. Un décès qui ne manque pas d’être aussitôt exploité : au Parlement régional de Madrid, la porte-parole du parti de gauche Más Madrid, Manuela Bergerot, promet qu’il « n’y aura pas de paix dans la rue ». Menace à peine voilée qui laisse entrevoir une montée sensible des tensions.
Génération sacrifiée
À Madrid et Barcelone, comme dans les autres grandes villes d’Espagne, l’ampleur des protestations ressemble d’ailleurs à celle du 15-M, ce mouvement spontané d’indignation — berceau du mouvement d’extrême gauche Podemos — qui avait conduit la jeunesse, en 2011, à transformer précisément les places en campements pour protester contre la classe politique et le système.
C’est tout le paradoxe de cette crise : la révolte contre la politique du logement frappe Pedro Sánchez au cœur de son propre électorat. Selon un sondage publié par Artículo14, 61 % des électeurs ayant voté PSOE en 2023 disent sympathiser avec les manifestations pour le logement ; plus de 70 % des électeurs du PSOE et de la gauche plus radicale désapprouvent l’action gouvernementale dans ce domaine. Car la crise frappe particulièrement les jeunes urbains, traditionnellement plus proches de la gauche. Les chiffres du Conseil de la jeunesse (Consejo de la Juventud de España) illustrent cette pénible réalité : 14,5 % seulement des jeunes Espagnols sont émancipés (c’est-à-dire qu’ils vivent sans aides familiales), et l’âge moyen d’accès à l’indépendance résidentielle atteint 30,2 ans. Par ailleurs, le risque de pauvreté des jeunes locataires passe de 25,9 % à 43 % après paiement de leur loyer. Et pour cause : le salaire net médian de ces jeunes s’élève à 14 292 euros nets par an (1 191 euros par mois), alors que le loyer moyen d’un appartement entier s’élève à 1 176 euros, selon la plateforme immobilière Idealista. Vivre seul peut donc coûter la quasi-totalité du salaire ! Et la location d’une chambre à elle seule représente 33,6 % du salaire. À titre indicatif, l’OCDE considère qu’un logement est « abordable » si les ménages ne consacrent pas plus de 30 % de leurs revenus bruts aux frais de logement.
Les perdants du grand « Monopoly »
Des chiffres qui expliquent aussi pourquoi six millions de jeunes Espagnols vivent chez leurs parents. Plus d’un tiers des 18-36 ans qui voudraient partir ne peuvent financièrement ni acheter ni louer. C’est le cas de Beatriz, 28 ans, qui va de stage en stage (non rémunéré) depuis qu’elle a achevé ses études de journalisme, et qui est aujourd’hui bien décidée à participer à toutes les actions de protestation pour exprimer son ras-le-bol : « Ce que nous faisons à travers toutes ces manifestations, c’est briser le plateau de cette sorte de Monopoly dont nous sommes les perdants. La partie est terminée. Je ne veux pas d’un monde où des cas comme celui de Maricarmen soient légitimés. Il faut mettre un frein à tout cela, car sinon, où est la limite ? Jusqu’où iront-ils ? »
Pour comprendre qui sont les maîtres de ce « Monopoly », il faut remonter jusqu’aux décisions prises après l’éclatement de la bulle immobilière de 2008. Banques, collectivités et pouvoirs publics se retrouvent alors avec des milliers de logements et d’actifs dévalorisés. L’Espagne ouvre alors largement la porte aux capitaux internationaux, qui achètent immeubles, créances et portefeuilles à prix cassés. Le fonds d’investissement américain Blackstone devient ainsi le premier propriétaire privé de logements à Madrid et l’un des principaux d’Espagne. Aujourd’hui, ces fonds revendent une partie des actifs acquis après la crise afin de profiter de prix immobiliers historiquement élevés.
À Barcelone, 44,7 % des 240 369 logements locatifs appartiennent aujourd’hui à des propriétaires possédant au moins cinq logements, dont la majorité sont des fonds d’investissement, banques et sociétés immobilières (chiffres de l’Observatori Metropolità de l’Habitatge), et l’emprise de ces bailleurs (Blackstone, Sareb, Cerberus, Lone Star…) ne cesse de croître : dans le seul quartier Esquerra de l’Eixample (l’un des plus cotés de Barcelone), le nombre d’immeubles contrôlés par les fonds d’investissement a augmenté de 70 % en seulement un an. Et logiquement, ces grands propriétaires financiers sont à l’origine de plus de la moitié des procédures d’expulsion à Barcelone. Un comble dans cette ville dirigée par le socialiste Jaume Collboni, après huit ans de gouvernement municipal d’Ada Colau, activiste proche de Podemos, fondatrice et ex-figure de proue du mouvement anti-expulsions (Plataforma de Afectados por la Hipoteca).
Incohérence politique et juridique
En ce sens, la capitale catalane est le symbole d’un échec à l’échelle de toute l’Espagne, et de ce qui est même ressenti comme une trahison par une grande partie de l’électorat de gauche. D’autant que le phénomène est aggravé par la pénurie de logements, l’insuffisance historique du parc public et des politiques erratiques dont les conséquences sont dramatiques : les prix des logements ont augmenté de 30,7 % en Espagne en cinq ans, l’offre a diminué de 30 %, et la concurrence pour louer un logement a plus que doublé, selon les indicateurs du site immobilier Idealista.
Le rejet de la dernière proposition de loi de Pedro Sánchez s’explique d’ailleurs par cette incohérence politique et juridique. Au point que les indépendantistes catalans de Junts (le parti de Carles Puigdemont), jusqu’alors alliés du gouvernement, ont décidé de s’opposer à un texte qui proposait notamment de prolonger jusqu’en 2030 le bouclier anti-expulsions, imposer jusqu’à deux années supplémentaires aux baux arrivant à échéance, plafonner certaines actualisations de loyers, encadrer les locations saisonnières et par chambres, restreindre les achats, et ouvrir la voie à des contrats de location reconductibles indéfiniment… L’économiste et spécialiste de l’immobilier Gonzalo Bernardos, professeur à l’université de Barcelone, estime que « ces réformes ajouteraient encore davantage d’insécurité juridique pour les propriétaires, car elles favoriseraient des dispositifs qui protègent les locataires vivant déjà dans un logement loué, mais rendraient plus difficile l’accès au logement pour de nouveaux locataires ». Avec la perspective de faire encore chuter l’offre locative de plus de 20 %… et d’aggraver encore la crise !
La France après l’Espagne ?
Cette politique (qui devrait être appliquée si Pedro Sánchez est réélu le 29 novembre prochain avec une majorité suffisante) est aussi celle que préconise La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, alors même que plusieurs mécanismes ayant conduit à la crise espagnole sont déjà à l’œuvre en France. À commencer par le faible niveau de construction. En 2025, seulement 269 700 logements ont été mis en chantier en France, soit 25 % de moins qu’avant la crise sanitaire. L’investissement dans le logement neuf s’est effondré de 12,9 % en une seule année. Et le parc de logements n’a augmenté que de 0,6 %, rythme le plus faible depuis quarante ans (chiffres du ministère de la Transition écologique). Et sur les douze mois allant de septembre 2025 à août 2026, 369 723 logements seulement ont été autorisés, soit 9,7 % de moins que la moyenne des cinq années précédentes.
Au-delà de La France insoumise, la tentation de l’encadrement des loyers, remise au goût du jour sous le mandat d’Emmanuel Macron, participe aussi de cette possible déstabilisation du marché locatif.
Les tensions en matière de logement ne sont certes pas aujourd’hui aussi fortes dans l’Hexagone que dans la péninsule Ibérique. Mais il faut avoir conscience de la rapidité avec laquelle l’insuffisance de logements accessibles en Espagne a transformé une crise immobilière en crise générationnelle, puis sociale et finalement politique : les loyers ont flambé, l’offre locative s’est contractée, l’émancipation des jeunes s’est effondrée et la colère est descendue dans la rue, jusqu’à peser sur la rupture parlementaire avec des conséquences que l’on ignore encore… De toute évidence, la France présente plusieurs symptômes du même engrenage : construction neuve inférieure de 25 % à son niveau d’avant-Covid, 2,8 millions de demandes HLM en attente, près de cinq millions d’adultes vivant chez leurs parents et un taux d’effort supérieur à 40 % pour un ménage sur dix. De l’Espagne à la France, mêmes causes, mêmes effets ?












































