Quelle menace représente vraiment la Russie ? Jusqu’où peut-elle aller ? Et l’Europe peut-elle répondre ? Le géopolitologue Bruno Tertrais et le spécialiste des questions militaires Xavier Tytelman nous livrent une analyse sans concession de la situation et de nos capacités de riposte.
Les Électrons Libres : Emmanuel Macron a affirmé que la « nature de l’agressivité » russe en Europe était en train de changer, ce que semble confirmer la multiplication des opérations du Kremlin. Pourtant, plusieurs journalistes évoquent une menace surévaluée, voire instrumentalisée à des fins politiques.
Bruno Tertrais : Je ne suis pas certain que cette menace change de nature. Ce qui est très clair, en revanche, c’est qu’elle change d’intensité. Le nombre d’actions, leur type, la gradation des moyens employés. On l’a vu avec l’affaire de Leipzig, début août, [un drone chargé d’explosifs a été découvert près d’avions-cargos ukrainiens à l’aéroport de Leipzig, NDLR] un projet qui a échoué mais qui était conçu comme une action cinétique sur le sol européen. J’ajoute à cela ce que disait publiquement Céline Berthon, la patronne de la DGSI, fin août, à la réunion du Medef : une montée progressive et continue des actions russes contre l’Europe, la France comprise, depuis 2022.
« Je ne suis pas certain que cette menace change de nature. Ce qui est très clair, en revanche, c’est qu’elle change d’intensité. »
Bruno Tertrais
Quant à l’exploitation politique, j’ignore à qui parlent les journalistes que vous citez. Ce que je sais, c’est que ni Céline Berthon, ni Nicolas Lerner, le directeur de la DGSE, ne sont du genre à se laisser instrumentaliser, ni à raconter au pouvoir ce qu’il aurait envie d’entendre. Quand le renseignement extérieur est assis à côté du président et le renseignement intérieur deux places plus loin, c’est du sérieux. La thèse de la dramatisation volontaire à des fins politiques n’est, à cette heure, pas démontrée. J’ajoute un signal qu’on a peu relevé. À cette réunion ne figuraient ni le ministre des Affaires étrangères, ni la ministre des Armées, ni le chef d’état-major des armées. Si Emmanuel Macron avait voulu dramatiser une menace militaire, il les aurait convoqués. Leur absence dit l’inverse : le sujet, ce jour-là, c’était la menace hybride.
LEL : Pouvez-vous nous rappeler les ressorts de cette menace hybride ?
Xavier Tytelman : L’hybride, c’est l’ensemble des moyens de faire mal à un adversaire, sans franchir le seuil de la guerre ouverte. Le cyber, l’organisation d’attentats, les atteintes à notre réputation, la guerre économique aussi. On oublie qu’avant même le sabotage de Nord Stream, la Russie nous avait coupé le gaz. L’objectif est partout le même : créer du mécontentement et exploiter nos divisions, et il s’étend à l’international, en Afrique, sur le terrain numérique comme financier, jusqu’à la solidité même de nos États. L’exemple le plus parlant vient des États-Unis. Une officine de Saint-Pétersbourg y animait deux pages Facebook adverses, l’une pour la défense des musulmans d’Amérique, l’autre pour une Amérique blanche. Le même groupe pilotait les deux, et organisait, dans la même ville, des manifestations concurrentes, pour transformer une fracture numérique en affrontement réel.
« La Russie n’a jamais renoncé à son empire perdu. »
Xavier Tytelman
LEL : Si l’on monte d’un cran, quel est l’intérêt des Russes ? Nous tester, ou vouloir une confrontation ouverte ?
BT : Le test, très probablement. C’est la baïonnette de Lénine : on enfonce tant que ça ne résiste pas, on retire quand ça résiste. D’où l’importance des ripostes. Mais c’est un peu plus qu’un test. Certaines actions visent directement notre assistance à l’Ukraine. S’en prendre à un avion qui transporte du matériel, c’est frapper notre capacité d’aide. S’attaquer à la base industrielle et technologique de défense européenne, comme cela s’est produit à plusieurs reprises, c’est chercher un résultat matériel précis. À quoi s’ajoute la vieille entreprise d’affaiblissement de nos démocraties, qui dure depuis quinze ans, par le financement ou l’amplification de mouvements qui creusent nos fractures.
Une précision. Je ne crois pas un instant que Vladimir Poutine désigne lui-même tel aéroport ou telle usine. C’est un ensemble de pratiques orientées, non d’ordres directs. Ce qui change vraiment, à partir de 2012 et surtout de 2014, ce n’est pas la stratégie sur les pourtours de la Russie, qui a toujours existé, mais une stratégie active sur le territoire même des pays européens. La Russie monte le rhéostat très progressivement. Y a-t-il un seuil au-delà duquel tout bascule ? Oui, celui de l’agression armée ouverte. Certes, au sens du droit international, une agression peut être armée sans être ouverte : l’addition de « petits hommes verts » sur des mois en est une. Mais là on aurait le franchissement incontestable d’un seuil critique.
« Si nous avions accepté l’Ukraine dans l’OTAN, nous aurions évité trois guerres. »
Xavier Tytelman
XT : Pour moi, la Russie n’a jamais renoncé à son empire perdu. Dès les années 1990, en Moldavie, en Géorgie, elle impose de faux maintiens de la paix dans des zones où elle distribue ensuite des passeports pour mieux les annexer. On l’a laissée massacrer un quart de la population tchétchène. Elle recommence aujourd’hui en Ukraine, avec les mêmes méthodes. Sa grande réussite a été de nous rendre dépendants d’elle, dans l’énergie notamment. Et notre faute tient dans une forme de cécité volontaire, presque une complaisance. Je suis convaincu que si nous avions accepté la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN en 2007, nous aurions évité trois guerres. Je ne crois pas que la Russie veuille la guerre ouverte, mais qu’elle cherche de nouveaux gains, et surtout l’effondrement de l’architecture de sécurité européenne, par exemple en s’emparant d’un point du territoire de l’Alliance.
LEL : C’est le scénario d’un coup limité sur le sol de l’OTAN, qui pourrait être à Narva, dans le nord-est de l’Estonie, où vit une importante communauté russe ?
BT : Attention à ne pas fantasmer. Je connais bien Narva pour y être allé plusieurs fois. Il n’y a pas de cinquième colonne dans les pays baltes. Des sympathisants, des idiots utiles, des gens payés par Moscou, oui : une cinquième colonne, non. Et les Estoniens sont très bien préparés, avec l’assistance des Français et des Britanniques. Mettre ce scénario en exergue a d’ailleurs une vertu : rendre sa réalisation moins probable. Ce n’est pas, à mon sens, le premier scénario dans la tête de Poutine. Mais l’hypothèse d’une attaque limitée contre un pays couvert par l’article 5 [du Traité de l’Atlantique Nord qui considère qu’une attaque armée contre un membre de l’OTAN est aussi considérée comme dirigée contre tous les autres membres, NDLR], pour en éprouver la solidité, existe bel et bien. Quand bien même Poutine la perdrait militairement, ce serait pour lui une victoire politique, car le consensus à 32 pays membres, nécessaire pour engager les moyens collectifs de l’organisation, serait difficile à réunir en cas d’attaque très limitée. C’est tout le problème : le seuil de l’article 5, c’est le seuil du consensus.
XT : Et le simple fait de se poser la question est déjà une faiblesse que Poutine a envie d’exploiter.
« Notre aviation est incomparablement supérieure à celle des Russes. Mais nous sommes dépendants des Américains. »
Xavier Tytelman
LEL : Où sont nos vraies forces, et notre principale faiblesse, en cas de confrontation ?
XT : Notre aviation est incomparablement supérieure à celle des Russes, en qualité comme en quantité, et notre marine compte. Sur le papier, ils alignent quantité d’avions, mais dans la réalité, ils n’en font pas grand-chose. Mais tout dépend des Américains. Nos liaisons de données tactiques reposent sur leurs clés de chiffrement. Sans eux, nos ravitailleurs ne peuvent même pas communiquer avec un AWACS allemand, et notre aviation se réduit à des flottes juxtaposées incapables de se coordonner. Ce n’est pas nouveau. En 2010, Hervé Morin avait tenté de créer un état-major européen capable de conduire une opération sans reposer sur les infrastructures américaines. La Pologne et l’Allemagne ont pesé de tout leur poids pour l’en empêcher. Nous en payons aujourd’hui le prix.
Le vrai gouffre est là. Les Ukrainiens tiennent parce qu’ils produisent et consomment 12 000 drones par jour, avec la guerre électronique et les doctrines qui vont avec. Nous n’avons ni cette production, ni la capacité d’encaisser. Pire, nous avons parfois mal investi. On a augmenté la production de missiles antichars. Or, les combattants que je connais, d’anciens commandos partis se battre en Ukraine, me disent que l’usage d’un missile antichar est aujourd’hui suicidaire. S’approcher à trois kilomètres de sa cible, c’est se faire détecter. Pour le prix d’un seul de ces engins, les Ukrainiens fabriquent 500 drones kamikazes qui frappent à trente kilomètres sans se faire repérer. Un dernier exemple, révélateur avec le véhicule anti-drone Serval. L’ambition française, c’est d’en aligner douze en 2030. Douze. Pourquoi Poutine attendrait-il 2030 ?
« Ce qui nous manque, ce sont les moyens de planifier et de coordonner nos forces sans l’OTAN. » Bruno Tertrais
BT : Je crains moins l’opposition active des États-Unis à la défense de l’Europe par elle-même que leur abstention, les pieds qui traînent. Il faut distinguer deux problèmes, tous deux assez inédits. Que faire s’il n’y a pas de consensus à l’OTAN et que l’on ne peut donc pas employer ses moyens collectifs ? Et que faire si, en plus, les Américains ne sont pas là ? Nous disposons du droit à la légitime défense collective, l’article 51 de la Charte des Nations Unies. Mais ce qui nous manque, ce sont les moyens de planifier et de coordonner nos forces sans l’OTAN. D’où l’essentiel : faire comprendre à Poutine que nous ne serions pas paralysés par l’absence de consensus.
LEL : Faut-il en conclure que l’Europe ne pèse pas dans ce conflit ?
BT : Arrêtons de nous flageller. L’Europe est un acteur majeur. Le soutien à l’Ukraine, aujourd’hui, c’est elle bien plus que les États-Unis. Voyons aussi le verre à moitié plein. La guerre a fait naître un état-major de la coalition des volontaires, qui planifie et s’exerce. C’est une amorce réelle de capacité européenne à agir, et cela pourra aussi servir à apprendre à nous défendre seuls, si les Américains venaient à manquer. L’Union, elle, n’est pas et ne sera pas l’échelon pertinent pour faire la guerre. Le bon, ce sera l’OTAN, un succédané de l’OTAN, ou une coalition improvisée.
LEL : Cet effort ne risque-t-il pas, à terme, de voir l’influence française se diluer derrière une Allemagne ou une Pologne qui réarment massivement ?
BT : La menace est réelle pour notre industrie de défense, car les Allemands vont très vite et ne nous attendent plus. Sur le budget, ne rêvons pas : la France n’atteindra pas 3,5 % du PIB à échéance prévisible, sauf récession majeure. Mais nous venons d’exécuter intégralement une loi de programmation militaire, ce qui est exceptionnel sous la Ve République depuis les années 1970, et je me réjouis du réarmement allemand. Plus les pays du cœur de l’Europe deviennent de grands acteurs militaires, moins nous nous sentons seuls. Je m’inscris en faux contre le récit décliniste. La France conserve des atouts que nul ne concurrencera avant longtemps : la dissuasion nucléaire, le siège permanent au Conseil de sécurité, les espaces maritimes, une expérience du combat sur tous les théâtres que seule la Grande-Bretagne partage. Cela n’interdit pas de voir de vrais trous capacitaires qu’il sera difficile de combler à court et moyen termes. Par exemple, nous n’avons pas de quoi encaisser une attaque massive de missiles balistiques conventionnels et de drones, à un coût acceptable par nos opinions, sauf à recourir à la dissuasion nucléaire. C’est un problème majeur.
« L’Ukraine sera un géant de l’armement, comme Israël ou la Corée du Sud. À nous d’avancer avec elle. » Xavier Tytelman
XT : Et il faut le résoudre vite, en produisant sous licence des équipements ukrainiens en attendant d’être souverains, plutôt que d’attendre des années au nom d’une souveraineté à 100 %. Les Britanniques et les Allemands le font déjà, produisent des drones, les envoient en Ukraine, apprennent et bâtissent une chaîne d’approvisionnement qu’ils pourront décupler. Les partenariats industriels avec les Ukrainiens sont une chance. Il y a déjà des puces françaises de Safran dans certaines de leurs armes de frappe les plus efficaces. Ceux qui sauront produire la défense anti-drone et la défense aérienne à bas coût seront les exportateurs de demain. L’Ukraine sera un géant de l’armement, comme Israël ou la Corée du Sud. À nous d’avancer avec elle.
« Dès qu’un acte d’agression peut être solidement attribué à la Russie, il doit déclencher un surcroît automatique d’assistance à l’Ukraine. » Bruno Tertrais
LEL : Quelle est la plus grande nécessité aujourd’hui ?
XT : Celle d’une riposte systématique. Les Russes poussent toujours plus loin. On compte des dizaines de violations de nos espaces aériens, des attentats, des tentatives d’attentat, des déraillements de train attribués à Moscou. En Pologne, 23 drones sont entrés en même temps, et un général polonais a confirmé devant l’OTAN que leur logiciel de navigation était configuré pour s’y rendre. Ce n’était pas une erreur. Et il n’y a eu aucune conséquence. Aujourd’hui, on convoque une réunion au Conseil de sécurité six mois plus tard, et si l’on retrouve les coupables, ils seront jugés dans cinq ans. Cela ne fait pas peur à la Russie. Il faut un automatisme : chaque acte hostile attribué à Moscou sur le sol d’un allié devrait déclencher une livraison à l’Ukraine, des Taurus, des obus, des systèmes de défense. Qu’elle en connaisse le prix à l’avance.
BT : Là, je rejoins totalement Xavier, et sa méthode est la bonne : acceptable politiquement, efficace militairement. Dès qu’un acte d’agression peut être solidement attribué à la Russie, même si elle ne l’assume pas publiquement, il doit déclencher un surcroît automatique d’assistance à l’Ukraine.
« La capacité du peuple russe à se laisser anesthésier a été sous-estimée » Bruno Tertrais
LEL : Peut-on attendre un effondrement de la Russie, militaire ou économique et quel est l’état de l’opinion russe ?
BT : N’attendons pas une révolte de l’opinion russe. Il faut relire le petit livre de Iegor Gran sur la zombification de l’opinion [Z comme zombi, P.O.L, 2022, NDLR]. La capacité du peuple à se laisser anesthésier a été sous-estimée. Les mécontentements existent, dans les élites et les classes moyennes supérieures, et peuvent par ricochet peser tout en haut. Mais l’opinion russe ne se soulèvera pas massivement contre Poutine.
« Si l’Ukraine cède, il n’y a plus d’Ukraine. Si la Russie cède, il n’y a plus de guerre. » Xavier Tytelman
LEL : Et sur le plan financier ?
XT : Ce que je constate, c’est qu’ils tiennent plus longtemps qu’on ne l’imaginait, notamment parce qu’ils vendent leur pétrole à la Chine et à l’Inde avec des années d’avance : un transfert de richesse énorme, mais qui les fait durer. Et nous ne sommes pas dans une démocratie. Si Poutine manque d’argent, il réunit ses cinquante plus gros milliardaires et ne les laisse pas ressortir tant qu’ils n’ont pas cédé le quart de leur fortune. De quoi financer la guerre six mois, un an de plus. N’attendons donc l’effondrement d’aucun des deux camps. L’un est soutenu de l’extérieur, l’autre ne cédera jamais. Car c’est là que réside la vraie différence, et elle est existentielle : si l’Ukraine cède, il n’y a plus d’Ukraine ; si la Russie cède, il n’y a plus de guerre.











































