Qui décidera demain de ce que vous aurez le droit de croire ? Trop souvent, la lutte contre la désinformation conduit le législateur à vouloir imposer la vérité d’en haut. La réponse passe pourtant par l’intelligence collective : faire confiance aux citoyens plutôt que de les brider.
Doit-on s’appuyer sur un « arbitre de la vérité » pour lutter contre la désinformation ? La commission de la culture du Sénat semble le croire, puisqu’elle vient d’adopter à l’unanimité un rapport qui préconise la création d’un observatoire indépendant de la désinformation. Celui-ci serait chargé de repérer les manipulations et de les signaler aux plateformes du Web. Renforcement de l’Arcom, mobilisation du juge des référés, droit européen plus offensif : cet arsenal doit déboucher sur une proposition de loi dès la fin de l’été.
Le diagnostic n’est pas absurde. Effondrement du modèle économique de la presse, amplification algorithmique, faux contenus générés par l’IA, érosion de la confiance, campagnes d’influence, risques d’ingérence étrangère et débat public biaisé par les fake news : tous ces phénomènes sont réels et menacent la qualité de notre vie démocratique.
Hélas, à partir de ce constat, les rapporteurs Laurent Lafon (Union centriste), Sylvie Robert (PS) et Agnès Evren (LR) proposent un dispositif miné par une contradiction majeure. Pour mesurer « objectivement » la désinformation, ils s’appuient sur les chiffres de SIMODS, un consortium piloté par l’association française Science Feedback.
Or, Science Feedback évalue la responsabilité des grandes plateformes tout en entretenant avec elles des liens financiers. Sa filiale commerciale travaille avec Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, ainsi qu’avec TikTok. L’association elle-même a participé, de 2019 à 2025, au programme rémunéré de vérification de Meta.
Science Feedback bénéficie aussi du label de l’International Fact-Checking Network, précieux sésame pour accéder à certains contrats et financements, tandis que SIMODS reçoit une subvention du Fonds européen pour les médias et l’information. Autrement dit, Science Feedback dépend financièrement à la fois des plateformes qu’elle évalue et des institutions qui la soutiennent. Le conflit d’intérêts est manifeste, l’indépendance toute relative.
Plus inquiétante encore, la notion d’« ingérence intérieure », d’une plasticité orwellienne. Où s’arrête l’influence légitime ? Où commence l’ingérence ? Et surtout, qui aura le pouvoir d’en décider ? Un think tank, une association militante, un organisme déjà juge et partie ?
Et ce, alors que ces prétendues vigies de la désinformation en sont souvent les plus évidentes pourvoyeuses. Prenons l’hydrologue Emma Haziza, régulièrement invitée sur les plateaux du supposé service public. Dans l’émission C dans l’air, sur France 5, elle affirme que plus de la moitié de l’eau prélevée en France sert à refroidir les centrales nucléaires et que cette eau serait ensuite rejetée dans les rivières à une température suffisante pour condamner « tout le vivant ». Elle confond deux réalités très différentes : l’eau prélevée pour refroidir les centrales, dont 97 % sont restitués au milieu naturel, et l’eau réellement consommée. Quant aux rejets thermiques, les suivis disponibles n’ont pas mis en évidence d’impact durable sur les écosystèmes. Et lorsqu’un scientifique la contredit de longue date, sa réponse n’est pas scientifique, mais judiciaire.
C’est ce qu’a subi notre contributeur, le climatologue et physicien François-Marie Bréon, qui avait osé rappeler qu’Emma Haziza n’est pas chercheuse et qui a été victime d’une procédure-bâillon, cette action qui ne vise pas tant à gagner qu’à épuiser, à intimider et à faire taire. Emma Haziza a été déboutée, mais a décidé de faire appel, ce qui est son droit. Mais cela signifie beaucoup. Celle dont les affirmations ne résistent pas à l’examen mobilise la justice pour interdire qu’on le dise, quand le scientifique qui la contredit doit, lui, provisionner des frais d’avocat.
Ce n’est pas un cas isolé, c’est une méthode. Nous l’avons dénoncée il y a un an déjà, dans une tribune du Point que nous signions avec notre consœur Géraldine Woessner et avec François de Rugy. Quarante-quatre parlementaires venaient d’appeler à « légiférer contre la désinformation climatique » en reprenant les thèses de l’association Quota Climat, pourtant épinglée lors d’une commission parlementaire pour sa propension à soutenir cette même désinformation. Sous couvert de protéger le droit à l’information, on installait une police de la pensée, chargée de décider ce qu’il est raisonnable d’écrire. Nous rappelions alors l’exemple de l’acétamipride, insecticide autorisé par l’Autorité européenne de sécurité des aliments dans toute l’Union, et que la loi Duplomb proposait simplement de réaligner sur le droit commun européen. Un débat légitime, traité comme un délit d’opinion.
Voilà le glissement redoutable qui s’opère actuellement. De l’observatoire qui signale à la plateforme le compte qu’elle doit invisibiliser, du signalement au référé, du référé au procès, la même logique se déploie : celle qui substitue au débat contradictoire un label officiel de vérité. Or, une démocratie ne se protège pas en déléguant le tri de l’information à des officines empêtrées dans des conflits d’intérêts. La clarté doit apparaître grâce à davantage de transparence sur les financements et les méthodes, ainsi qu’à une meilleure exposition d’un débat contradictoire fondé sur la nuance et les faits.
La désinformation existe et elle abîme. Mais le pire service qu’on puisse rendre à la vérité, c’est de la confier à ceux qui se croient déjà en sa possession. La réponse ne viendra pas d’une autorité chargée de décréter le vrai, mais d’un processus ouvert où chacun peut contribuer à sa construction. Dans le flot d’innovations, pas toujours heureuses, qui ont suivi le rachat de la plateforme par Elon Musk, les Notes de la communauté sur X sont sans doute les plus intéressantes. Une note n’est affichée que lorsqu’elle est jugée utile par des contributeurs aux sensibilités suffisamment différentes, ce qui limite les effets de meute, le biais idéologique et la tentation d’une vérité imposée d’en haut. Cette intelligence collective offre une voie bien plus prometteuse que la délégation de la vérité à quelques arbitres autoproclamés.
C’est précisément cette bataille autour des faits que nous racontons dans notre nouveau livre, Naturellement chimique. Comment la vérité est tordue, déformée et mise, sous couvert de pureté militante, au service d’intérêts économiques ou politiques. Comment certains médias s’en font les relais dociles, parfois par idéologie, souvent dans une quête désespérée du buzz. Et comment des organisations plus radicales encore, en rupture avec le réel, infiltrent et instrumentalisent cet écosystème…