Prospective
Super El Niño : la bombe climatique est amorcée
Sur les côtes du Pérou et de l'Équateur, les pêcheurs vivent depuis toujours au rythme d'une étonnante routine. Chaque année, les eaux d'ordinaire glaciales du Pacifique se réchauffent doucement sous l'effet d'un faible courant descendant vers le sud. Et comme ce phénomène saisonnier survient toujours aux alentours de Noël, les marins lui ont jadis offert un surnom de circonstance : « la corriente del Niño », en référence à l'Enfant Jésus.
Mais sous ses airs de cadeau de fin d'année, ce courant clément peut se transformer en véritable cauchemar. Certaines saisons, la température de l'eau grimpe dangereusement, privant l'océan des nutriments indispensables à la vie marine. Les poissons et les oiseaux désertent alors brutalement les côtes, condamnant des villages entiers à des mois de disette. C’est ainsi qu’au fil des décennies, la mémoire collective a fait basculer le sens de l'expression. Le nom poétique d'El Niño a perdu son innocence d'origine pour désigner exclusivement ces redoutables anomalies climatiques qui, aujourd'hui encore, viennent bousculer la météo mondiale.
Des bouleversements océaniques dont l’origine est parfaitement naturelle, mais dont les conséquences peuvent s’avérer catastrophiques, d'autant que le dérèglement climatique agit désormais comme un redoutable amplificateur. Même si ces événements refusent de se plier à un calendrier strict, nos modèles de prévision parviennent aujourd'hui à débusquer leur réveil plusieurs mois à l'avance. Et les signaux sont loin d’être rassurants : l'année 2026 sera bel et bien placée sous le signe d'El Niño, et l'épisode qui s'annonce promet d'être hors norme.
Pour appréhender la nature du bouleversement provoqué par El Niño, il s’agit d'abord de comprendre la mécanique qui régit le Pacifique en temps normal. Au large du Pérou et de l'Équateur, l'équilibre repose sur des vents infatigables appelés alizés. En soufflant sans relâche d'est en ouest, ils balayent la surface de l'océan et repoussent les eaux chaudes, ainsi que les nuages gorgés de pluie, très loin vers l'Indonésie et l'Australie.
Le déplacement constant de ces eaux de surface crée un vide le long des côtes sud-américaines. Pour le combler, des courants froids remontent directement des abysses. Connue sous le nom d'« upwelling », cette remontée d'eau profonde agit comme un formidable catalyseur biologique en amenant de précieux nutriments vers la surface, déclenchant une spectaculaire explosion de vie.
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