Tous codeurs ? Longtemps, à quelques fichiers Excel près, les applications internes des entreprises étaient le pré carré du service informatique. Avec l’IA, tout ceci est en train de changer. Comment prendre le train en marche ? Et comment s’adapter ?
Prenez ce fichier avec trois onglets, deux boutons qui lancent des calculs, une colonne qu’il ne faut surtout pas trier, et une formule que seule Stéphanie comprend encore. Ce n’est pas propre. Mais derrière ce fichier imparfait se cache souvent un outil officieux mais essentiel : il répond à un besoin métier que les outils officiels ne couvrent pas.
Une équipe logistique veut croiser ses stocks avec les retards fournisseurs. Un commercial veut suivre ses relances sans attendre une évolution de son outil de suivi client.
L’ERP, le logiciel central qui gère une grande partie des opérations de l’entreprise, ne répond pas toujours exactement au besoin de l’équipe. Faut-il adapter l’outil central, le compléter, ou construire un outil dédié ?
En théorie, plusieurs options existent. En pratique, elles demandent souvent un projet, un budget et des mois de réunions. Un outil vendu en abonnement peut aider, si le problème ressemble assez à celui de beaucoup d’autres entreprises. Un consultant peut aussi intervenir, mais pas pour chaque micro-problème du quotidien.
Alors les métiers font ce qu’ils ont toujours fait : ils se débrouillent.
Cela commence souvent par un tableur partagé, une petite automatisation ajoutée au fil du temps, un abonnement pris sans vraiment demander, une règle transmise à l’oral ou un fichier que tout le monde utilise sans que personne ne l’assume vraiment. C’est ce qu’on appelle le shadow IT : des outils créés hors du circuit informatique officiel pour répondre à un besoin métier resté sans solution. Le phénomène n’a rien de nouveau. On a simplement mis un nom compliqué sur des pratiques qui existent depuis longtemps.
La nouveauté, c’est que l’IA ne se contente plus d’accélérer ces bricolages. Elle peut les transformer en véritables outils.
Quand l’IA passe de la discussion à l’action
Beaucoup d’entreprises ne découvrent pas l’IA via une grande stratégie. Elles la découvrent parce que leurs équipes s’en servent déjà. Selon une étude mondiale de l’University of Melbourne, en collaboration avec KPMG, menée auprès de 48 000 répondants dans 47 pays, plus d’un salarié sur deux utilise régulièrement l’IA au travail, souvent via des outils gratuits et publics non validés par l’entreprise.
Jusqu’à présent, le risque restait relativement contenu : on collait un mail ou un tableau dans ChatGPT, on récupérait une synthèse, puis on revenait dans ses outils. Avec les agents IA, on passe à un autre niveau. L’IA ne se contente plus de répondre dans une fenêtre de discussion : elle peut lire des dossiers, modifier des fichiers, créer une petite interface, interroger un logiciel métier ou lancer une action sur votre ordinateur.
Elle ne reste plus à côté du travail : elle entre dans les flux de l’entreprise. Le modèle devient le cerveau, les connexions aux autres outils deviennent les mains. C’est ce qui rend ces usages trop utiles pour être simplement interdits, mais trop sensibles pour rester invisibles. Dès qu’un agent peut agir sur des fichiers ou des outils, il faut savoir ce qu’il touche, quelles données il utilise et dans quel cadre il opère.
Le shadow IT n’est donc plus seulement un sujet de fichiers Excel ou de petits scripts oubliés. Il devient un sujet de shadow AI : des agents, des automatisations et des mini-applications capables d’agir directement sur le travail.
Le vrai sujet : organiser une zone intermédiaire
Le débat est souvent présenté de façon trop simple : d’un côté, une IT accusée de bloquer l’innovation métier ; de l’autre, des métiers accusés d’avancer sans se soucier de sécurité, de conformité ou de maintenance.
Les deux visions contiennent une part de vérité, mais elles ratent le point central. Avec l’IA, et plus encore avec les agents, le coût de création d’un outil métier baisse brutalement. Une équipe peut transformer un fichier Excel en interface, générer un tableau de bord ou tester une automatisation en quelques heures.
Le risque n’est pas seulement que ces outils existent. Ils existent déjà, et ils continueront d’exister. Le risque, c’est qu’ils se multiplient sans cadre : des prototypes différents selon les équipes, des règles métier incohérentes, des données manipulées sans traçabilité, des résultats difficiles à vérifier, et des agents qui ne répondent pas toujours de la même manière à des besoins similaires.
La réponse ne peut donc pas être l’interdiction pure. Elle recréerait du shadow IT, ou du shadow AI, avec encore moins de visibilité.
Le bon enjeu est ailleurs : créer une zone intermédiaire entre le bricolage invisible et le grand projet informatique. Une zone où les équipes peuvent tester vite, mais où les outils créés restent visibles, compréhensibles et vérifiables.
Cela suppose quelques règles simples : données fictives ou peu sensibles au départ, limites documentées, règles explicites, connexions restreintes, revue légère dès qu’un prototype devient utile. L’objectif n’est pas de ralentir l’expérimentation. Il est d’éviter qu’un outil improvisé devienne critique sans que personne ne sache vraiment comment il fonctionne.
Le rôle de l’équipe informatique ne peut plus se limiter à dire oui ou non. Il doit aider à rendre ces usages fiables, homogènes et compréhensibles. Et les métiers doivent aussi monter d’un cran : créer un outil avec l’IA ne peut pas vouloir dire “j’ai cliqué, ça marche, quelqu’un d’autre assumera”.
Le prototype est facile. L’usage réel ne l’est pas.
Un prototype répond à une question. Un outil aide une équipe. Un système touche à des données, des droits, des décisions et parfois à plusieurs métiers à la fois.
C’est là que se joue la vraie bascule. L’IA rend la première étape beaucoup plus simple : passer de l’idée à un outil utilisable. Mais elle ne supprime pas les questions classiques de l’entreprise : qui maintient ? qui vérifie ? qui corrige ? qui a accès à quoi ? qui décide que cet outil devient officiel ?
Le danger commence quand un prototype utile devient progressivement indispensable, sans que personne ne l’ait vraiment décidé. Avec un fichier Excel, on pouvait encore ouvrir les onglets, retrouver une formule, demander pourquoi telle colonne ne devait pas être triée. Avec un agent IA, cette compréhension peut disparaître plus vite si les règles, les données et les limites ne sont pas écrites.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui a le droit de créer ces outils. Elle est de savoir à quel moment l’entreprise les voit, les comprend et décide ce qu’ils doivent devenir.
Le fichier Excel d’hier tenait parfois le métier. L’agent IA de demain pourra le transformer. Reste à savoir si l’entreprise choisira d’accompagner ce mouvement, ou si elle le découvrira une fois que ces outils seront devenus indispensables.
En attendant, entrez dans l’ère du shadow AI maîtrisé : créez votre première application métier à partir d’un fichier Excel fictif.