On prête souvent au végétarisme des vertus protectrices contre le cancer et pour la longévité. Une vaste étude récente, portant sur 1,8 million de personnes, relance le débat. Loin de confirmer l’image d’un régime miracle, elle rappelle surtout que le bilan est complexe et contrasté.
On ne devient généralement pas végétarien uniquement pour gagner quelques années de vie en plus, ni pour espérer échapper à un cancer dont chacun sait qu’il dépend d’une multitude de facteurs. Les travaux en sciences sociales identifient surtout trois grandes motivations au fait de renoncer à la viande : la cause animale, la volonté de réduire son impact environnemental et la recherche d’un bénéfice pour la santé. Dans une enquête récente menée en France, la santé arrivait même en tête des raisons invoquées pour réduire sa consommation de viande ou de produits laitiers. Mais supprimer la viande de son alimentation, et pour certains tout produit d’origine animale, est-il vraiment sans danger ? Ce choix réduit-il réellement le risque de cancer, comme l’a suggéré une étude récente ? Et permet-il de vivre plus longtemps que les mangeurs de viande ? C’est ce que nous allons tenter d’éclairer.
Être végétarien ne désigne pas seulement un bannissement de toute protéine animale. Cela renvoie souvent à un profil social, culturel et sanitaire particulier. Quel est le profil type des végétariens dans les cohortes ? Dans NutriNet-Santé, qui comparait 90 664 consommateurs de viande à 2 370 végétariens, ces derniers étaient plus souvent des femmes (85,0 % contre 77,9 %), plus jeunes (avec 18,2 % de 18-30 ans contre 10,2 % chez les mangeurs de viande), et moins souvent âgés de 65 ans ou plus (10,0 % contre 18,7 %). Ils étaient aussi plus minces : l’obésité concernait 5,0 % d’entre eux contre 9,2 % chez les consommateurs de viande, tandis que les indices de masse corporelle (IMC) bas étaient plus fréquents. Dans EPIC-Oxford, grande cohorte britannique menée au Royaume-Uni chez environ 65 000 adultes recrutés à travers le pays, les végétariens présentaient globalement un profil de mode de vie plus favorable que les mangeurs de viande : ils étaient plus jeunes, plus diplômés, fumaient moins, avaient une activité physique plus élevée, consommaient un peu moins d’alcool et avaient là encore un IMC plus bas.
C’est un point central, parce qu’on comprend facilement que ces éléments constituent un biais majeur dès qu’on essaie de relier végétarisme et longévité. Si les végétariens ont moins de maladies, est-ce grâce à l’absence de viande, ou parce qu’ils cumulent aussi moins de tabac, moins d’alcool, moins de surpoids et davantage de comportements protecteurs ? Même quand les études ajustent statistiquement sur ces facteurs, elles ne les effacent jamais totalement. En nutrition, le risque est toujours de prendre pour effet direct du régime ce qui relève en partie d’un style de vie plus globalement prudent.
L’impact incertain sur la longévité
Alors, vit-on plus longtemps grâce au tofu ? Au risque d’en décevoir certains, les données ne permettent pas de l’affirmer. Dans une étude britannique de 2016 portant sur 60 310 adultes vivant au Royaume-Uni (dont 20 324 végétariens, parmi lesquels 2 228 vegans), après plus d’un million d’années-personnes de suivi et 5 294 décès, il n’y avait pas de différence significative de mortalité globale entre les groupes alimentaires (hazard ratio de 1,02). À l’inverse, dans l’Adventist Health Study-2, cohorte nord-américaine (73 308 participants) très particulière par son contexte religieux, un faible taux de tabagisme et d’alcool et son homogénéité sociale, les régimes végétariens étaient associés à une mortalité totale plus faible de 12 %. Les auteurs soulignaient toutefois que l’effet paraissait plus net chez les hommes que chez les femmes et que la cohorte différait de l’anglaise.
La conclusion honnête est donc simple : certaines cohortes trouvent un bénéfice sur l’espérance de vie, d’autres non. On ne peut pas choisir sérieusement d’être végétarien pour espérer gagner des années de vie.
Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Les végétariens ont souvent un profil cardio-métabolique plus favorable, avec un IMC plus bas, un taux de LDL-cholestérol plus faible et une pression artérielle un peu plus basse que les mangeurs réguliers de viande. Dans l’étude EPIC-Oxford, cela s’accompagnait par exemple d’un risque plus faible de cardiopathie ischémique. Mais là encore, il faut distinguer amélioration de facteurs intermédiaires et démonstration d’un gain net sur la mortalité totale. On peut très bien observer moins d’hypertension, moins de diabète ou moins d’infarctus sans pour autant voir émerger un signal massif et universel sur la longévité globale. Ainsi, d’autres régimes alimentaires, qui n’excluent pas la viande, comme le régime méditerranéen par exemple, présentent des profils assez comparables en termes de protection cardiovasculaire.
Cancer : pas de régîme miracle
Sur le cancer, même prudence. La grande étude récemment publiée dans le British Journal of Cancer en 2026, qui a regroupé 1 817 477 personnes de 9 cohortes sur trois continents, a rapporté chez les végétariens des risques plus faibles pour certains cancers, notamment les cancers du pancréas, du sein, de la prostate, du rein et les myélomes multiples. Mais elle a aussi trouvé un risque plus élevé de carcinome épidermoïde de l’œsophage chez les végétariens, et un risque plus élevé de cancer colorectal chez les vegans. Ce n’est donc pas un récit simple. Et ce n’est pas totalement nouveau : dans EPIC-Oxford, en 2009, l’incidence de l’ensemble des cancers était environ 10 % plus basse chez les végétariens que chez les mangeurs de viande, avec en revanche un risque inexpliqué de cancers du col de l’utérus de +90 %. Dans l’Adventist Health Study-2, en 2013, les régimes végétariens étaient associés à 8 % de cancers en moins au total, mais de manière non significative. La littérature envoie donc depuis longtemps des signaux nuancés, parfois favorables, parfois contradictoires selon le type de cancer et la population étudiée.
Et là encore, concernant les cancers, de manière d’ailleurs assez superposable aux risques des maladies cardiovasculaires, être végétarien amène de facto, statistiquement, à diminuer nettement les facteurs de risque bien établis de cancers : moins de tabac ou d’alcool, moins de surpoids et plus d’activité physique. L’alimentation ne fait pas tout et pourrait être juste le reflet d’une manière de vivre. C’est exactement la frontière classique entre corrélation et causalité.
Le risque de la complexité
Pour essayer enfin d’être complet, il faut aussi parler des risques possibles, parce que c’est souvent le parent pauvre des papiers militants. Une alimentation végétarienne bien construite peut être excellente et sans danger. Mais elle n’est pas automatiquement équilibrée. Les données rappellent des vigilances sur la vitamine B12, la vitamine D, le calcium, l’iode et, selon les cas, le fer, le zinc ou certains oméga-3. Dans EPIC-Oxford, les végétariens et surtout les vegans présentaient aussi davantage de risques de fractures, en partie possiblement liés à un IMC plus bas. Autrement dit, supprimer la viande ne suffit pas à produire une alimentation protectrice.
Autre angle mort beaucoup moins médiatisé : celui des contaminants. Manger plus végétal ne signifie pas être moins exposé à tout. Pour rester dans l’actualité, l’étude européenne HBM4EU publiée en 2022, menée chez 2 510 adultes de 9 pays européens, montre que les végétariens avaient des concentrations urinaires de cadmium 35 % plus élevées que les non-végétariens, ce qui ramène potentiellement là encore au risque d’ostéoporose accrue, principale crainte liée à la surexposition au cadmium. À titre de comparaison, l’augmentation associée au tabagisme était estimée à 25 %. Cela ne signifie évidemment pas que le végétarisme serait « toxique ». Cela signifie simplement que toute alimentation, même présentée comme vertueuse, a aussi ses vulnérabilités environnementales.
Au total, être végétarien ne garantit ni une vie plus longue, ni une protection automatique contre le cancer. Les données suggèrent souvent un meilleur profil métabolique et parfois moins de certaines maladies, mais une partie de ce bénéfice apparent tient probablement au profil même des végétariens, plus qu’à la seule suppression de la viande. Inversement, une alimentation sans viande n’est pas exempte de limites : carences, fragilité osseuse, contaminants, qualité nutritionnelle parfois médiocre si elle est mal construite. En nutrition, la vérité utile est moins spectaculaire que les slogans. Ce n’est pas l’étiquette du régime qui protège. C’est la qualité réelle de l’alimentation, sa diversité, sa densité nutritionnelle, son faible degré de transformation et sa cohérence avec l’ensemble du mode de vie.