Aux États-Unis, le Grand Lac Salé a perdu 73 % de son eau en 40 ans. S’il s’assèche, 2,5 millions d’Américains respireront un nuage chargé d’arsenic. Pour lutter, l’Utah fait le pari de confier une partie de son avenir hydrologique à un faiseur de pluie de 25 ans : Augustus Doricko.
En quelques années, Doricko est devenu la cible privilégiée de tous les fantasmes paranoïaques. Sa société, Rainmaker, déploie une armée de drones pour ensemencer les nuages et faire tomber la neige. Une technologie vieille de 80 ans remise au goût du jour, mais que certains confondent encore avec les « chemtrails », cette théorie complotiste qui prend les traînées de condensation laissées par les avions pour des largages de poison.
El Segundo (Californie), à quelques centaines de mètres de l’océan Pacifique. Dans un entrepôt sans climatisation, des ingénieurs en t-shirt manipulent des bidons métalliques contenant une poudre jaune-vert : de l’iodure d’argent, le secret de fabrication des faiseurs de pluie modernes. Ils forment l’équipe de Rainmaker.
Le Grand Lac Salé : autopsie d’une catastrophe annoncée
Pour comprendre l’urgence qui anime Doricko, il faut se rendre à 1 200 kilomètres de là, dans le nord de l’Utah. Le Grand Lac Salé, plus vaste lac salé de l’hémisphère occidental, est en train de mourir. Depuis les années 1980, il a perdu 73 % de son eau et 60 % de sa superficie. En 2022, il atteignait son niveau le plus bas jamais enregistré : 6 mètres sous sa moyenne historique.
La cause principale n’est pas le changement climatique (qui représente environ 9 % du déficit), mais la surexploitation humaine. L’Utah détourne chaque année plus de 2,5 milliards de mètres cubes d’eau, dont 70 à 80 % pour l’agriculture — principalement la luzerne et le foin destinés au bétail. Le lac accuse un déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes depuis 2020.
Mais le pire est peut-être à venir. Le lit du lac, exposé par le retrait des eaux, est une véritable bombe toxique. Pendant plus d’un siècle, les activités minières, agricoles et industrielles y ont déposé de l’arsenic, du mercure, du plomb, du cadmium et d’autres métaux lourds. Aujourd’hui, plus de 2 000 kilomètres carrés de sédiments sont à l’air libre, et chaque tempête de vent les transforme en nuages de poussière toxique qui balaient la région de Salt Lake City et ses 2,5 millions d’habitants.
« Nous fixons le canon d’une arme chargée : la plus grande crise de santé publique que notre État ait jamais connue », alertent 300 professionnels de santé dans une lettre aux autorités de l’Utah. Le 21 mai dernier, le gouverneur Cox a déclaré l’état d’urgence pour sécheresse à l’échelle de tout l’Utah, l’hiver le plus chaud depuis 1874 n’ayant pratiquement pas rechargé le lac.
Les mesures d’arsenic sur le lit asséché du lac dépassent de dix fois les recommandations de l’EPA (Environmental Protection Agency) pour une exposition régulière.
La révolution des drones et de l’IA de Rainmaker
Pour mesurer ce qu’ils produisent, Rainmaker a déployé un arsenal de radars et de stations météo autour du bassin de la Bear River, dont les données alimentent Prophet, un système d’IA qui prédit en temps réel quels nuages sont ensemençables et isole la neige artificielle de celle qui serait tombée de toute façon.
Leur drone Elijah vole jusqu’à 5 000 mètres en conditions de givrage, pour 50 dollars de l’heure contre des milliers pour un avion piloté. Surtout, Rainmaker a obtenu de la FAA (Federal Aviation Administration) une dérogation unique aux États-Unis : le droit de voler dans les nuages, de nuit, en conditions de givrage et sans visibilité directe.

Rainmaker n’est pas seul sur ce marché, estimé à 430 millions de dollars en 2025 et dominé depuis 60 ans par des acteurs traditionnels comme Weather Modification Inc. Ces derniers utilisent des avions plutôt que des drones et n’ont jamais réussi à prouver précisément ce qu’ils produisent.
Dans l’Utah, le plus grand projet d’ensemencement de l’histoire américaine
Rainmaker est devenu le fer de lance d’un projet colossal qui consiste à augmenter les chutes de neige dans le bassin de la Bear River, principal affluent du Grand Lac Salé. Le projet s’inscrit dans une mobilisation historique. En septembre 2025, le gouverneur Cox a signé la « Great Salt Lake 2034 Charter » qui vise à restaurer le lac d’ici les Jeux olympiques d’hiver que l’Utah accueillera cette année-là. De plus, deux coalitions philanthropiques ont mis 200 millions de dollars sur la table. Partenaire majeur de l’opération, Rainmaker a gagné sa légitimité, et la pression qui va avec.

L’investissement public est conséquent. En cinq ans, l’Utah a multiplié son budget annuel d’ensemencement par 20, portant sa contribution annuelle à Rainmaker à 7,5 millions de dollars. L’Idaho a apporté un million de dollars supplémentaire ; l’Oregon, le Colorado et la Californie ont signé à leur tour. Des équipes de l’université d’État de l’Utah, de l’université de l’Utah et de l’université Brigham Young supervisent les opérations de Rainmaker et évaluent indépendamment les résultats.
Le 27 avril dernier, l’entreprise a annoncé avoir validé 82 signatures radar non ambiguës. Il s’agit de cas où ses drones ont directement déclenché des précipitations, pour un total de 540 millions de litres d’eau douce produits en Utah et en Oregon, soit une première mondiale pour un opérateur commercial. Joel Ferry, directeur des ressources naturelles de l’État, explique que « ce type de validation est critique ». « Si on peut le prouver scientifiquement, c’est tout l’enjeu. » Rainmaker précise que ce chiffre ne représente probablement qu’une fraction de sa production totale de la saison.
Quand la science affronte le conspirationnisme
Hélas, l’obstacle inattendu du complotisme se dresse sur la route de Rainmaker. Une fraction croissante de la population américaine est convaincue que les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel ne sont pas de simples contrails (condensation de la vapeur d’eau des réacteurs), mais des chemtrails, c’est-à-dire des produits chimiques qui seraient délibérément répandus par le gouvernement pour contrôler la météo, empoisonner la population ou manipuler les esprits.
En juillet 2025, les agences américaines EPA et NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) ont dû publier une page entière pour expliquer que les « chemtrails » n’existent pas.
Doricko et son équipe font les frais de ces théories délirantes, mais très largement partagées, puisqu’au moins 30 % des Américains y croient au moins partiellement. En juillet 2025, des inondations meurtrières au Texas (plus de 130 morts) sont attribuées par une foule en ligne à Rainmaker, qui avait ensemencé des nuages 240 kilomètres plus loin, deux jours plus tôt.
Le général Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, exige des explications à ses 2,2 millions d’abonnés sur X. La représentante d’extrême droite Marjorie Taylor Greene annonce un projet de loi pour interdire la modification de la météo. « Les gens en ont assez des produits chimiques qui manipulent notre météo », écrit-elle, accompagnant son message d’une photo de Doricko.
Rainmaker réplique que ses opérations ne peuvent produire qu’une fraction de centimètre de pluie, pas les 50 cm qui se sont abattus sur certaines zones du Texas. Mais le mal est fait. Jonathan Jennings, météorologue responsable du programme d’ensemencement de l’Utah, a reçu des menaces de mort après avoir publié un simple article éducatif sur la technique.
Les limites de l’ensemencement de nuages
Aussi prometteuse soit cette technologie, l’ensemencement à lui seul ne sauvera pas le lac. À +15 % de précipitations, les apports actuels restent une goutte d’eau face au déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes. Les chercheurs de l’université Brigham Young estiment qu’il faudrait réduire de 30 à 50 % la consommation d’eau dans le bassin versant (principalement l’irrigation agricole) pour ramener le lac à des niveaux sains d’ici 2050.
Jake Dreyfous, directeur de l’association Grow the Flow, résume la situation : « L’ensemencement est un élément dans notre boîte à outils. Mais la vraie solution, c’est de consommer moins d’eau. » Un message utile, mais politiquement délicat dans un État où l’agriculture représente une part importante de l’économie et de l’identité culturelle.
Pourtant, réduire la consommation ne signifie pas nécessairement en faire de même des rendements. Israël l’a prouvé depuis 50 ans avec le goutte-à-goutte, une invention aujourd’hui déployée dans 110 pays. La production agricole par litre d’eau a été multipliée par sept en 40 ans, sans augmenter la consommation.
Quant à l’Utah, où 80 % de l’eau part en irrigation agricole, il n’en est qu’à ses débuts. Les cultures génétiquement modifiées pour être économes en eau ouvrent une deuxième voie. Entre les drones de Doricko qui font pleuvoir, le goutte-à-goutte qui en gaspille moins et les semences de demain encore plus sobres, la sécheresse ressemble de moins en moins à une fatalité.