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Temps de lecture : 10 minutes

22 octobre 2026

Depuis février, les Français font moins de kilomètres, achètent moins et paient leur plein plus cher. Les partisans de la décroissance ont enfin leur expérience grandeur nature. Étonnamment, personne n’a l’air ravi.

En quelques années, la décroissance est passée du statut de lubie à celui d’horizon chic. Timothée Parrique a vendu plus de 50 000 exemplaires de Ralentir ou périr (un titre qui avait le mérite de ne pas laisser beaucoup d’options). Jean-Marc Jancovici, écouté religieusement par les décideurs, proposait fin 2022 de limiter chacun, riche ou pauvre, à trois ou quatre vols en avion dans toute une vie.

Le problème des vœux pieux, c’est qu’ils finissent parfois par être exaucés. À quoi ressemble, au juste, une économie qui décroît pour de vrai ? Nous avons déjà eu droit à deux bandes-annonces, et la seconde n’est pas terminée.

Première bande-annonce : le Covid

Mars 2020. Plus de la moitié de l’humanité se retrouve confinée en raison de l’épidémie de Covid. Les avions restent au sol, les usines ferment, les rues et les routes sont désertes. Sur l’année, le trafic aérien mondial s’effondre de 60 % et retombe à son niveau de 2003. Le pays vit l’épreuve dans l’angoisse, mais quelques intellectuels y voient déjà une promesse. Le philosophe Bruno Latour, figure de l’écologie politique, y voit la preuve qu’« il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique ». Jamais le monde n’avait autant ressemblé au programme des décroissants.

Pourtant, côté climat, le résultat déçoit. Au pic, début avril, les émissions mondiales quotidiennes de CO₂ ne reculent que de 17 %. Sur l’année, celles liées à l’énergie baissent de 5,8 %. Le chiffre est historique, et pourtant insuffisant. En 2019, l’ONU estimait qu’il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre de 7,6 % par an jusqu’en 2030. Mettre la planète sous cloche n’a même pas suffi à atteindre l’objectif d’une seule année.

Si la baisse a été si faible, c’est que nos trajets et nos loisirs ne représentent qu’une part des émissions mondiales. L’essentiel vient de ce que l’on ne voit pas : les centrales électriques, les hauts fourneaux et les cimenteries. L’enjeu n’est pas tant ce que nous produisons que la manière dont nous produisons notre énergie et nos matériaux.

Ce petit essai de décroissance a coûté cher. Rien qu’en France, le PIB recule de 7,5 % sur l’année, et en avril, 8,3 millions de salariés, plus de quatre sur dix dans le privé, se retrouvent au chômage partiel. Ailleurs, l’addition est autrement plus salée. Selon la Banque mondiale, la pandémie a renvoyé environ 70 millions de personnes dans l’extrême pauvreté en 2020, du jamais-vu depuis 1990. En quelques mois, la décroissance a effacé des années de progrès.

Deuxième bande-annonce : Ormuz

Six ans plus tard, voici la deuxième. Elle est née de la fermeture d’un détroit, sans qu’aucune convention citoyenne ait eu besoin de se réunir. Au deuxième trimestre, les flux pétroliers passant par Ormuz sont tombés à 4,9 millions de barils par jour, contre 21,6 millions fin 2025. L’Agence internationale de l’énergie prévoit une baisse de la demande mondiale de pétrole de 2,5 millions de barils par jour en 2026. Trente COP n’avaient jamais obtenu un tel résultat.

La décroissance, en vrai

En France, la facture est vite arrivée.

D’abord, un choc de prix. Mi-septembre, le gazole dépassait 2,37 euros le litre et une station sur sept manquait d’au moins un carburant. Les Gilets jaunes étaient nés à 1,45 euro…

Ensuite, un choc de pouvoir d’achat. L’inflation, inférieure à 1 % avant le conflit, atteindrait 2,9 % en fin d’année. Ce sont les ménages qui paient l’essentiel de la note pétrolière, et leur consommation est, selon l’Insee, « en panne sèche ». Sur l’année, leur pouvoir d’achat reculerait de 0,4 %, et les revenus du travail baisseraient en termes réels pour la première fois depuis 1993, si l’on met de côté la crise sanitaire.

Enfin, un choc de croissance, peut-être le pire. L’Insee ne prévoit plus que 0,4 % de croissance pour 2026, et estimait en juin que la crise lui coûtait à elle seule 0,2 à 0,3 point. Autant dire la stagnation. L’économie française détruirait 52 000 emplois salariés cette année, et le chômage grimperait à 8,6 % en fin d’année. On cherche encore la société apaisée qu’on nous promettait.

Infographie illustrant l'impact de la crise du détroit d'Ormuz sur l'emploi, l'inflation et le prix du carburant.

« Ce n’est pas la décroissance, c’est la faillite du capitalisme ! »

Certains nous répondront qu’il s’agit plutôt de l’agonie d’un capitalisme néolibéral à bout de souffle. La vraie décroissance, elle, serait choisie, planifiée, juste. Comme le vrai communisme, elle n’aurait simplement jamais été essayée.

Rappelons tout de même que cette crise a été provoquée par une guerre, et non par les marchés ou la spéculation. En 2022, quand l’invasion de l’Ukraine avait fait flamber le gaz, personne n’avait sérieusement accusé le capitalisme plutôt que Poutine. Et comment notre État capitaliste a-t-il réagi ? En subventionnant le gazole des pêcheurs, des agriculteurs et du BTP, et en puisant 10 millions de barils de diesel dans ses réserves d’urgence. On a connu laisser-faire néolibéral plus convaincant.

Quant à la décroissance planifiée, le socialisme réel l’a déjà essayée. Dans la Roumanie des années 80, le « génie des Carpates » Ceaușescu, obsédé par l’autosuffisance, a rationné le chauffage, coupé l’éclairage public et limité la télévision à deux heures par jour pour économiser l’énergie. À Cuba, avec la fin de l’aide soviétique, s’ouvre la « période spéciale » début des années 90 : coupures de courant 16 heures par jour, 1 million de vélos importés de Chine pour remplacer les bus, des bœufs à la place des tracteurs, une nourriture rationnée et plus de 50 000 cas de neuropathies liées aux carences alimentaires.

Ces régimes étaient des dictatures, rétorqueront les théoriciens de la décroissance, qui promettent pour leur part une version démocratique et redistributive. Admettons. Il restera tout de même à trouver de quoi redistribuer. Or une économie qui rétrécit produit surtout moins de salaires, moins d’impôts et moins de prestations. On cherche d’ailleurs toujours le pays qui aurait durablement produit moins sans plus de chômage ni de pauvreté. Une décroissance sans récession, ce serait un peu comme un régime sans faim. On en rêve, on ne l’a jamais vu.

Les pauvres paient toujours les croyances des riches

Le sociologue Rob Henderson a popularisé l’expression « croyances de luxe » pour désigner ces convictions qui confèrent du prestige social à ceux qui les affichent, tandis que leurs coûts retombent sur d’autres.

La décroissance semble avoir été inventée pour illustrer la formule. Une posture sociale valorisante pour ceux qui la prêchent à deux stations de métro du bureau, financée par ceux qui trinquent au quotidien. Ainsi, selon une enquête Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès menée début juillet, 41 % des automobilistes modestes ont dû renoncer à un rendez-vous médical à cause du prix du plein.

Depuis Ormuz, la France des pleins à 30 euros

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Une personne en veste noire tient un pistolet à carburant dégoulinant sur le sol mouillé d'une station-service.

« On n’a pas de pétrole, mais on a des idées »

La France a pourtant déjà connu cette situation. Elle avait alors fait le choix, étrange aux yeux d’aujourd’hui, de ne pas décroître et de produire autrement.

En 1973, le premier choc pétrolier frappe un pays qui importe presque tout son pétrole. Le gouvernement de l’époque, manifestement mal conseillé, ne réunit aucune convention sur la sobriété. Il fait la chasse au gaspillage puis lance en 1974 le plan Messmer, qui dotera le pays en une quinzaine d’années de l’un des plus grands parcs nucléaires du monde. Un slogan de l’époque est resté : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. » Cinquante ans plus tard, 95 % de notre électricité est bas-carbone.

C’est ce choix démodé qui nous sauve aujourd’hui la mise. Pendant que les stations manquaient de gazole, la France croulait sous l’électricité, avec un solde exportateur record de 51 TWh au premier semestre.

L’électrification réduit déjà notre dépendance au pétrole. En 2025, selon l’Agence internationale de l’énergie, les véhicules électriques ont évité la consommation de 1,7 million de barils par jour dans le monde. C’est la thèse défendue par Hannah Ritchie dans Not the End of the World et par Andrew McAfee dans More from Less, deux titres à méditer pour qui croit encore qu’il faut ralentir ou périr.

La transition se finance par la croissance

Reste donc à finir le job : continuer à électrifier les transports et le chauffage, décarboner l’acier, le ciment et la chimie, construire des réacteurs, renforcer les réseaux. Tout cela coûte cher. Selon le rapport Pisani-Ferry et Mahfouz, la France doit investir chaque année 66 milliards d’euros de plus d’ici à 2030, pour une transformation « d’ampleur comparable aux révolutions industrielles du passé ». Financé uniquement à crédit, cet effort alourdirait la dette publique d’environ 25 points de PIB d’ici à 2040, selon le même rapport. Difficile d’imaginer une économie en panne financer une révolution industrielle.

Certains verront néanmoins dans la crise d’Ormuz une occasion en or, puisque la pénurie obligerait enfin les Français à consommer moins d’énergie et les entreprises à accélérer leur transition. Mais une crise ne finance rien, elle détruit de quoi financer. En 1973, ce n’est pas vraiment le choc pétrolier qui a payé les réacteurs, c’est une économie encore capable de le faire ! La pénurie opère surtout un tri social, entre ceux qui achètent une voiture électrique et ceux qui annulent leur rendez-vous médical. Par ailleurs, moins de croissance, c’est aussi moins de recettes fiscales. Et quand l’argent public se raréfie, la transition passe la première à la trappe. Le Fonds vert, qui aide les collectivités à se décarboner, est ainsi passé de 2,5 milliards d’euros en 2024 à moins d’un milliard en 2026.

Les décroissants ont du mal à l’admettre, mais une économie qui rétrécit ne se décarbone pas durablement. Quand on n’en a pas les moyens, on garde ses chaudières au fioul et ses voitures diesel, et on repousse la modernisation de ses usines. Car c’est la croissance qui finance ce remplacement. Même en comptant ce que nous importons, l’empreinte carbone de chaque Français a baissé de près d’un tiers depuis 1990, comme les émissions produites sur notre sol, pendant que le PIB progressait de 64 %.

Même en comptant ses importations, la France émet moins de CO₂ qu’en 1990

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Une vieille Citroën 2CV polluante et une Tesla électrique séparées par une chaîne brisée sur une route bicolore.

Le film entier

La décroissance est une panne idéalisée. On peut la rebaptiser « sobriété heureuse » ou la confier à une convention citoyenne. Elle reste une panne. En six ans, nous avons vu deux bandes-annonces. On nous promet que le film entier sera d’une tout autre facture, avec un meilleur scénario et même une fin heureuse. On est sûrs de vouloir le voir ?