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Temps de lecture : 9 minutes

11 juin 2026

Depuis des mois, les pesticides de synthèse sont montrés du doigt. Certains les accusent même de contribuer au développement de certains cancers. Si c’est le cas, manger bio devrait réduire ce risque. De nouvelles données mettent cette hypothèse à l’épreuve.

L’impact du bio sur la santé est un sujet qui revient régulièrement sur le devant de l’actualité et qui, à ce jour, n’a pas trouvé de réponse nette et précise. On ne sait donc toujours pas si certains signaux observés reflètent un effet propre du bio, lié à une moindre exposition aux résidus de pesticides par exemple, ou s’ils traduisent plus simplement le profil global des personnes qui en consomment : alimentation plus équilibrée, modes de vie plus favorables, meilleur suivi médical et niveau socio-économique souvent plus élevé. D’autant que les aliments conventionnels mis sur le marché sont, dans leur très grande majorité, conformes aux limites réglementaires de résidus, ce qui les fait considérer comme sans danger attendu aux niveaux d’exposition habituels. Pour explorer notamment un potentiel rôle protecteur contre le cancer, la France dispose d’un outil précieux : la cohorte NutriNet-Santé. Lancée en 2009, elle suit dans le temps des volontaires adultes recrutés dans la population générale. Ceux-ci renseignent régulièrement, via des questionnaires en ligne, leur alimentation, leur mode de vie, leurs caractéristiques sociales, leur état de santé et les maladies éventuellement survenues. Cette richesse de données permet d’étudier les liens entre comportements alimentaires et santé.

En 2018, une première publication issue de cette cohorte avait interpellé. Près de 70 000 participants avaient été suivis pendant un peu plus de quatre ans, avec une forte majorité de femmes, environ 78 %, et un âge moyen d’environ 44 ans. Au total, 1 340 cancers avaient été diagnostiqués. Les auteurs rapportaient une association statistique entre une consommation plus fréquente d’aliments bio et une incidence plus faible de cancers : 1,6 % chez les plus gros consommateurs de bio, contre 2,2 % chez les non-consommateurs, soit une réduction relative de l’ordre de 25 %, avec en plus un signal très favorable sur les lymphomes même si l’effectif était très limité (un peu plus de 50 cas diagnostiqués). Ce résultat avait été largement commenté, parfois comme s’il s’agissait déjà d’une démonstration causale, l’écueil classique amenant certains à confirmer leur croyance sur le sujet et à crier victoire. Or il s’agissait d’une association observationnelle, intéressante mais nécessitant une confirmation. Mais un signal pour la première fois était rapporté.

Une nouvelle analyse de NutriNet-Santé relance aujourd’hui la question, mais avec un angle plus précis que l’étude de 2018. Il ne s’agit plus d’évaluer la consommation globale d’aliments bio, mais l’effet statistique du remplacement de fruits et légumes conventionnels par des fruits et légumes bio, à quantité totale consommée équivalente. La nouvelle analyse repose, elle, sur un questionnaire alimentaire détaillé rempli en 2014, permettant de distinguer les quantités de fruits et légumes bio et conventionnels. Seuls les participants disposant de ces données et d’un suivi exploitable ont donc été inclus, soit 31 179 personnes. Un effectif donc plus restreint que celui mobilisé dans la précédente étude. Après 7,3 ans de suivi en moyenne, 1 718 cancers ont été diagnostiqués (période de suivi plus longue donc plus de cancers diagnostiqués), dont 284 cancers du sein post-ménopausiques.

Le résultat principal est une association entre la substitution quotidienne de 100 grammes de fruits et légumes conventionnels par leurs équivalents bio et une baisse de 10 % du risque de cancer du sein post-ménopausique. En revanche, le signal est beaucoup plus faible pour l’ensemble des cancers, avec une réduction relative d’environ 2 % à la limite de la significativité, et il n’est pas clairement retrouvé lorsque l’exposition est analysée par quintiles (cinq groupes d’analyse selon la quantité consommée). Les résultats de 2018 ne sont donc que partiellement confirmés. Le signal est retrouvé uniquement dans le cancer du sein post-ménopausique (ce qui n’était pas le cas précédemment), mais pas pour une protection générale contre le cancer, avec une perte nette de l’effet protecteur mesuré (2 % contre 25 %). Quant aux lymphomes, qui constituaient un des résultats marquants de la première étude, ils ne peuvent pas vraiment être comparés ici, faute d’un nombre suffisant de cas analysables séparément.

La question centrale devient alors la suivante : ce signal statistique peut-il être interprété comme un effet biologique réel, ou correspond-il à une association liée au hasard, aux biais de mesure ou au profil particulier des consommateurs de bio ?

Pour passer d’une corrélation à une hypothèse causale solide, plusieurs conditions doivent être discutées. Il faut d’abord que le résultat soit reproductible dans d’autres populations. Or, sur ce point, les données restent hétérogènes. La grande étude britannique Million Women Study, menée chez plus de 623 000 femmes et totalisant 53 769 cancers, n’a pas retrouvé de réduction du risque global de cancer chez les consommatrices régulières de bio. Elle observait même une légère augmentation de 9 % du risque de cancer du sein, tout en retrouvant une baisse du risque de lymphome non hodgkinien. L’étude danoise Diet, Cancer and Health, autre cohorte importante, aboutissait elle aussi à des résultats contrastés : 41 928 participants suivis pendant une médiane de 15 ans, 9 675 cancers diagnostiqués, aucune association avec le risque global de cancer, un signal favorable pour le cancer de l’estomac, mais un risque plus élevé de 45 % de lymphome non hodgkinien chez les consommateurs de bio. Ces divergences ne disqualifient pas NutriNet-Santé, mais elles ne permettent pas de confirmer ce qui vient d’être publié.

Il faut ensuite examiner la validation interne de l’étude, c’est-à-dire sa capacité à limiter les biais. Les auteurs ont ajusté leurs modèles sur de nombreux facteurs : âge, sexe, niveau d’éducation, profession, revenu, statut marital, apport énergétique, alcool, activité physique, tabac, indice de masse corporelle, taille, antécédents familiaux, qualité globale de l’alimentation et consommation totale de fruits et légumes. Pour le cancer du sein post-ménopausique, ils ajoutent notamment l’âge des premières règles, le nombre d’enfants et l’utilisation d’un traitement hormonal de la ménopause. C’est un effort méthodologique réel. Mais l’ajustement statistique ne supprime pas tout risque de confusion résiduelle.

Un facteur de confusion mérite une attention particulière : l’allaitement. Il ne semble pas intégré dans le modèle d’ajustement, alors qu’il s’agit d’un facteur protecteur reconnu depuis longtemps du cancer du sein. Or les comportements associés au bio ne sont pas isolés. Dans la cohorte française ELFE, l’usage d’aliments bio lors de la diversification alimentaire de l’enfant était associé à une durée plus longue d’allaitement, ainsi qu’à un profil social et comportemental plus favorable. Cette donnée ne prouve pas que les femmes de NutriNet consommatrices de bio aient davantage allaité, mais elle rend plausible l’existence d’une confusion résiduelle. Si les plus fortes consommatrices de bio ont aussi allaité plus souvent ou plus longtemps, une partie du signal observé sur le cancer du sein post-ménopausique pourrait être liée à ce facteur non mesuré plutôt qu’à un effet propre du mode de production biologique.

Le dépistage est un autre point délicat. En France, le dépistage organisé concerne les femmes de 50 à 74 ans, avec mammographie tous les deux ans, mais la participation reste variable selon les territoires et les profils sociaux. Un meilleur recours au dépistage peut modifier l’incidence observée, en détectant davantage de cancers, notamment précoces. Ce biais n’explique pas simplement un lien avec le risque chez les consommatrices de bio, mais il rappelle que l’incidence mesurée dépend aussi de la probabilité d’être diagnostiquée, qui n’est pas rapportée.

Enfin, il faut tenir compte de la multiplicité des analyses. Lorsqu’on examine plusieurs localisations de cancer, plusieurs modèles statistiques et plusieurs façons de classer l’exposition, la probabilité de faire émerger un résultat significatif par hasard augmente. Le fait que le signal principal porte sur 284 cancers du sein post-ménopausiques, et non sur l’ensemble des 1 718 cancers, impose donc de rester prudent. Ce n’est pas un résultat négligeable, mais ce n’est pas non plus une preuve généralisable à la population générale que le bio protège du cancer.

Enfin, on peut noter une forme d’asymétrie dans le traitement interprétatif des résultats. Lorsqu’un signal va dans le sens attendu, il est volontiers présenté comme biologiquement plausible, robuste ou cohérent avec l’hypothèse des pesticides et fera alors très vite l’objet d’articles de presse. Lorsqu’il ne va pas dans ce sens, il est plus facilement décrit comme étonnant, insuffisamment puissant ou nécessitant des investigations complémentaires. L’absence d’effet protecteur sur le cancer colorectal en est un bon exemple et aurait « surpris » les auteurs de l’étude NutriNet d’après Le Monde. De même, les signaux parfois défavorables rapportés dans d’autres cohortes pour certains cancers sont rarement mis au même niveau de discussion que les résultats favorables.

Or une démarche scientifique impose une symétrie d’exigence. Si une association positive ne suffit pas à démontrer une causalité, une absence d’association ou une association défavorable ne peut pas être écartée d’emblée comme un simple bruit statistique. Dans les deux cas, il faut examiner la puissance de l’étude, la cohérence biologique, les biais possibles, la multiplicité des analyses et la reproductibilité externe. C’est précisément cette prudence qui permet d’éviter le « cherry picking », c’est-à-dire la sélection des seuls résultats qui confortent l’hypothèse initiale… et alimentent notre biais de confirmation.

Au fond, cette nouvelle étude ne dit pas que le bio est inutile, ni qu’il serait protecteur contre le cancer de façon générale. Elle ajoute un signal concernant le cancer du sein post-ménopausique, mais ce signal reste limité à un sous-groupe, repose sur un effectif relativement modeste de cas, et demande à être confirmé dans d’autres populations avec une meilleure mesure de l’exposition réelle aux pesticides et des facteurs de confusion, notamment reproductifs et sociaux.

La conclusion la plus raisonnable reste donc prudente. On peut évidemment manger bio, par choix personnel, environnemental ou pour réduire son exposition à certains résidus. Mais en matière de prévention du cancer, rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le bio protège de manière démontrée la population générale. Les recommandations les plus solides restent les mêmes : une alimentation équilibrée et diversifiée, riche en fruits et légumes, qu’ils soient bio ou conventionnels, la limitation de l’alcool, l’arrêt du tabac, l’activité physique, le contrôle du poids et la participation aux dépistages recommandés. Et ce, dès l’enfance.

Les aliments conventionnels disponibles sur le marché sont par ailleurs très surveillés et respectent très majoritairement les limites réglementaires de résidus. Les présenter comme dangereux par principe serait aussi excessif que présenter le bio comme une assurance anticancer.