« Filtres chimiques » d’un côté, « minéraux » de l’autre ? En jouant sur les peurs, les crèmes solaires bio fleurissent. Au détriment de la santé des consommateurs, qui, avec des produits inefficaces, mettent leur santé en danger.
Au tournant du XXe siècle, une révolution renverse des siècles de canons esthétiques. Le teint pâle, longtemps synonyme de distinction, cède la place au hâle, soit le bronzage, promu au rang de signe de bonne santé et d’atout de séduction. Mieux qu’une preuve de vitalité, il s’agit quasiment d’un remède. Les revues médicales de l’époque vantent l’héliothérapie (traitement par exposition au Soleil) et l’actinothérapie (traitement par exposition à des lampes émettant dans le domaine ultraviolet), réputées venir à bout d’affections dermatologiques, et parfois même de la tuberculose.
Reste un détail que la mode a négligé. Tout le monde ne bronze pas avec le même bonheur. Les peaux claires, plus promptes à rougir qu’à dorer, brûlent là où les autres se colorent, introduisant la notion devenue si familière de « coups de soleil ». C’est particulièrement à destination de ces carnations que naissent les premiers produits de protection, formulés avec de faibles quantités de filtres, soit organiques comme le salicylate de benzyle ou l’acide para-aminobenzoïque, soit inorganiques comme l’oxyde de zinc ou le dioxyde de titane. L’ambition affichée par les réclames des années 1930 tient en une promesse simple. Bronzer sans brûler, donc « en toute sécurité ».
Deux familles de filtres s’imposent alors. Les filtres organiques absorbent le rayonnement ultraviolet et le dissipent sous forme de chaleur. Les filtres inorganiques, eux, le réfléchissent et le dispersent à la surface de la peau.
Le reste est affaire de patience. Les galéniques s’affinent, des méthodes d’évaluation sont mises au point, la première remontant à 1956, et la chimie livre des filtres toujours plus performants. Le chemin est long. Dans les années 1970, un indice de protection de 10 constitue encore un plafond honorable. De décennie en décennie, les fournisseurs d’ingrédients repoussent cette limite, jusqu’à gagner, dans les meilleurs cas, deux unités SPF (Sun Protection Factor) par pourcentage de filtre incorporé.
L’affaire aurait pu être simple si avait été prise la décision d’associer filtres organiques et inorganiques au sein d’une même formule pour cumuler leurs propriétés, les premiers, peu photostables, trouvant auprès des seconds la stabilité qui leur manque, et l’ensemble couvrant à la fois le domaine UVB, rayonnement responsable des coups de soleil, et le domaine UVA, rayonnement provoquant le vieillissement de la peau. Elle aurait pu, si certains n’avaient flairé un marché lucratif : le bio. Une protection et un bronzage directement connectés à la nature. Qu’espérer de mieux ? En misant en plus sur l’émotion, le meilleur vecteur de l’acte d’achat.
Ainsi le bio entre-t-il dans la danse, semant le doute dans l’esprit d’acheteurs jusque-là sereins. Il s’exprime sur l’innocuité des produits qu’ils utilisent depuis toujours, à la fois fondé sur la nocivité des formules traditionnelles pour la peau, mais surtout, pour l’environnement.
Aux alentours de l’an 2000, le marché regorge alors de crèmes solaires associant filtres organiques et minéraux, affichant des SPF très élevés. On y voit grimper ce fameux indice jusqu’à 60, 80, parfois 100. Des chiffres flatteurs, et trompeurs. Le 22 septembre 2006, la Commission européenne y met bon ordre, en recommandant de limiter à une valeur unique « 50+ » tous les indices supérieurs à 50, et en interdisant les mentions d’« écran total » ou de « protection totale ». À raison. Un consommateur, persuadé de porter une protection absolue, s’expose sans mesure, convaincu qu’une application matinale le met à l’abri pour la journée entière. Or aucune formule, quelle qu’elle soit, n’arrête la totalité des ultraviolets.
L’industrie du cosmétique bio, encore naissante, entend bien prélever sa part de cette manne que chaque départ en vacances ramène avec régularité. Sa stratégie est limpide. Discréditer les filtres organiques, rebaptisés pour l’occasion « filtres chimiques », afin d’en souligner la prétendue écotoxicité, et sacrer à leur place les filtres inorganiques, présentés comme naturels et sans danger pour le vivant, à commencer par le milieu marin. Le mot « chimique » fait ici tout le travail. Il suffit de l’accoler à un ingrédient pour le condamner, et de brandir l’adjectif « minéral » pour absoudre l’autre, sans que jamais un fait vienne étayer cette assertion.
Le procédé est habile, mais, hélas, mensonger. Car les filtres inorganiques ne sont ni naturels, ni écologiques. Aussi synthétiques que leurs cousins organiques, l’oxyde de zinc et le dioxyde de titane perturbent, eux aussi, les écosystèmes marins. Ils s’avèrent même inférieurs aux filtres organiques en matière de protection. Un filtre minéral seul, ou l’association des deux, ne rivalisera jamais avec une association de quatre ou cinq filtres organiques. Et pour ne rien arranger, des contraintes de formulation interdisent d’incorporer l’oxyde de zinc et le dioxyde de titane à fortes concentrations.
Voilà pourquoi la prétendue supériorité des solaires bio repose sur un triple mirage. Ils ne sont pas naturels. Ils ne sont pas écologiques. Ils ne protègent pas aussi bien que les associations de filtres organiques. Quelques marques commencent d’ailleurs à faire amende honorable, confessant à leurs communautés, sur les réseaux sociaux, une naïveté passée, et réintroduisent dans leurs formules les filtres organiques qu’elles vouaient hier aux gémonies. Elles demeurent l’exception. La plupart campent sur leurs positions, trop soucieuses de leur image et de leurs marges pour reconnaître leur erreur.
L’affaire n’a rien d’anodin. On sait depuis un bon moment que les ultraviolets sont cancérigènes et qu’il faut s’en protéger au moyen des produits les plus efficaces possibles. Continuer de propager des contre-vérités relève, dès lors, du problème de santé publique.
Le malentendu ne s’arrête pas là. Ces mêmes produits sont volontiers vantés comme la protection idéale du nourrisson, certains fabricants osant même la mention « dès la naissance ». Rien n’est plus faux, puisqu’un enfant de moins de trois ans n’a tout simplement pas à être exposé au soleil. Une dangereuse omission qui, au passage, ne concerne pas uniquement le secteur du bio.
Reste un dernier paradoxe. Ces crèmes que la population applique pour se prémunir des cancers cutanés n’ont pas le droit de revendiquer cet effet protecteur. Le règlement (CE) n° 1223/2009 est sans ambiguïté. Un cosmétique n’est pas un médicament, et ne saurait donc ni prévenir ni guérir la moindre maladie.
Pour dissiper ces mirages, une seule solution s’impose. Ranger enfin les crèmes solaires dans la catégorie qui leur revient, celle du médicament, tout en arrêtant de témoigner d’une indulgence coupable envers le sacro-saint terme « bio ». L’idée n’est pas extravagante. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration traite de longue date les produits solaires comme des médicaments en vente libre. L’Europe, elle, s’obstine à les considérer comme des produits cosmétiques. La santé cutanée du consommateur commanderait pourtant qu’on franchisse le pas. L’industrie s’y refuse, peu disposée à sacrifier un marché florissant, imposant même désormais un usage quotidien, que l’on soit exposé ou non. On n’hésite plus à effrayer jusqu’à celui qui reste chez lui, rivé à son écran, en lui soufflant que là encore, les ultraviolets le menacent.