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Temps de lecture : 6 minutes

4 juin 2026

Les prix à la pompe explosent. Les compagnies aériennes suppriment 13 000 vols. Pourtant, une industrie naissante montre qu’on peut fabriquer du carburant à partir d’air, de CO₂ et d’énergie propre. Le procédé a presque un siècle. Reste encore à le déployer, à un prix compétitif…

Depuis le 28 février, l’essence est passée de 1,77 à 2,03 € le litre. La tonne qui se vendait 750 dollars en février a bondi à 1 800 dollars en avril, avant de refluer partiellement. Le prix reste quasi double de ce qu’il était avant la crise. Les compagnies ont supprimé 13 000 vols pour le seul mois de mai. Air France-KLM annonce 2,4 milliards d’euros de facture carburant supplémentaire pour l’année. Sur un billet long-courrier, la part du carburant dans les prix est passée de 25 à 45 %.

Cette flambée a une origine bien précise : le conflit entre l’Iran et la coalition israélo-américaine qui a conduit à la fermeture du détroit d’Ormuz où 20 % du pétrole mondial transitait avant son déclenchement. Pas moins de 50 % du kérosène européen vient des pays du Golfe. Quelques drones et mines, un terminal qatari fermé, et toute la chaîne s’effondre, pour la cinquième fois en 50 ans.

Pendant ce temps, une nouvelle industrie travaille à rendre cette crise impossible à l’avenir. Voici comment elle fonctionne, et pourquoi elle pourrait radicalement changer la donne.

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Un siècle de chimie ignorée

L’idée de produire des carburants de synthèse a plus d’un siècle. En 1902, le chimiste français Paul Sabatier découvre la réaction qui porte son nom : avec un catalyseur au nickel, on combine de l’hydrogène et du CO₂ pour obtenir du méthane, composant principal du gaz naturel.

Trente ans plus tard en Allemagne, Franz Fischer et Hans Tropsch mettent au point un procédé qui transforme un gaz de synthèse en hydrocarbures liquides. Industrialisé dès 1936, nommé Fischer-Tropsch, il a fait voler la Luftwaffe pendant la guerre, puis l’Afrique du Sud sous embargo. La plus grande usine du monde, à Secunda, produit aujourd’hui encore 160 000 barils par jour à l’aide de charbon.

La chimie est connue et maîtrisée depuis 1945. Seul le coût de l’énergie l’a toujours empêchée de sortir du laboratoire. Casser une molécule d’eau coûte de l’électricité. Tant que cette électricité revenait plus cher que le pétrole extrait du sol, aucun calcul économique ne tenait. Un siècle plus tard, ce verrou semble enfin céder.

La Californie contre le détroit d’Ormuz

Terraform Industries est née en 2020 en Californie d’un constat simple : le solaire est désormais assez bon marché pour que l’énergie cesse d’être le problème. Celui qui subsiste regarde le coût des machines qui transforment cette énergie en carburant. La réponse, ce sont des unités compactes, standardisées, produites en série comme des appareils électroménagers, pour faire baisser ce coût par l’échelle.

En mars 2024, l’entreprise livre la première machine Terraformer fonctionnelle. Cette machine capture le CO₂ dans l’atmosphère, électrolyse l’eau pour en extraire l’hydrogène, puis déclenche la réaction Sabatier. Le résultat est du méthane synthétique de qualité pipeline, produit dans une boîte modulaire de la taille d’un container. Les premiers volumes sont vendus à des compagnies de gaz américaines. Depuis avril 2026, Terraform livre aussi du méthanol, précurseur direct de l’essence et du kérosène.

Leur site industriel de Muroc, en plein désert de Mojave, sort de terre. Mille panneaux solaires installés en 2 mois par un robot alimenteront la première machine Terraformer Mark One à déploiement plein champ. L’objectif déclaré est d’atteindre la parité de prix avec le gaz fossile, sans subvention, à l’horizon 2030.

À 800 kilomètres plus au nord, Valar Atomics a pris un autre chemin. Celui du réacteur nucléaire à haute température, qui produit 24 heures sur 24 quelle que soit la latitude. L’entreprise a obtenu la criticité nucléaire au Nevada en novembre 2025. Leur réacteur Ward 250 a été transporté en Utah en février 2026 et ils visent la première puissance électrique avant le 4 juillet 2026. L’étape suivante est d’utiliser directement la chaleur du réacteur pour produire ainsi de l’hydrogène et des hydrocarbures à partir de l’eau, de l’air et de la fission.

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Du Texas à la Patagonie, une industrie naissante

Terraform et Valar ne sont pas seuls. À Francfort, l’allemand INERATEC a inauguré en juin 2025 la plus grande usine de e-fuels d’Europe : 2 500 tonnes par an d’e-kérosène déjà certifié pour l’aviation. À Jülich, le suisse Synhelion utilise des miroirs solaires pour atteindre 1 500 degrés et fabriquer directement du kérosène certifié Jet-A1, livré à SWISS depuis fin 2024. En Patagonie, HIF Global combine vents permanents et capture atmosphérique pour produire l’essence synthétique déjà vendue à Porsche, son premier investisseur.

La France a compris le problème : 26 projets étaient déjà identifiés en 2024, pour 8,1 milliards d’euros de CAPEX annoncés. L’avis favorable pour l’usine d’e-méthanol d’Elyse Energy en Isère est tombé 2 mois après le blocage d’Ormuz, signal encourageant. Mais le projet phare du même acteur à Lacq repose sur de la biomasse agricole, une ressource déjà saturée.

Aucun projet français n’a encore franchi la décision finale d’investissement. Et après 2040, le CO₂ fossile industriel qu’ils utilisent ne sera plus éligible pour les e-fuels certifiés européens. L’Observatoire français des e-fuels le reconnaît : il faudra basculer vers la capture atmosphérique. Mais personne ne s’engage encore dans cette direction.

Cette crise sera-t-elle la dernière ?

Le détroit d’Ormuz se rouvrira un jour et les prix retomberont. La crise sortira des journaux, comme toujours. Mais nous pourrions collectivement décider que celle-ci sera la dernière.

Cela suppose deux chantiers simultanés : déployer les technologies Power-to-Liquid en s’appuyant sur les acteurs qui les maîtrisent déjà, et produire beaucoup plus d’électricité propre et bon marché. En France, cette réponse s’appelle le nucléaire. La France dépense en moyenne 50 milliards d’euros par an pour importer ses énergies fossiles, avec une facture qui a dépassé 116 milliards lors de la crise de 2022. C’est le premier poste de son déficit commercial. Un pays qui produira son propre carburant synthétique sera en mesure de stopper cette hémorragie. Et si sa production dépasse ses besoins, il pourra exporter. La France l’accomplit déjà avec l’électricité nucléaire, rien n’interdit de recommencer avec de nouvelles matières énergétiques.

À cela s’ajoute un bénéfice environnemental immense. Le carburant synthétique produit à partir du CO₂ atmosphérique restitue à l’échappement exactement le carbone capturé à l’usine. Le bilan de ses émissions est nul. L’aviation, les camions, les navires : tout ce que l’électrification ne peut pas encore atteindre deviendrait neutre en carbone sans changer un seul moteur, sans réduire les déplacements de quiconque.

La recherche propose donc déjà des solutions très encourageantes. Manque encore, et c’est souvent le plus compliqué à obtenir, la volonté politique et industrielle d’en finir pour de bon avec les énergies fossiles. La France de 2050 pourrait ainsi produire tout son carburant chez elle, avec de l’air et du nucléaire. Ce serait une souveraineté énergétique sans precedent dans l’histoire du pays.