Et si l’on taxait les robots ? Alors que les caisses de l’État sont vides, l’idée refait surface. D’autant plus séduisante qu’avec l’arrivée de nouvelles machines, certains craignent pour leur emploi. Mais qui paierait vraiment l’addition ?
Il est des idées qui reviennent dans le débat avec la régularité d’un coucou suisse et prétendent à chaque sortie être la solution miracle. La taxe sur les robots en fait partie. Après Mady Delvaux au Parlement de Strasbourg, Benoît Hamon lors de sa campagne présidentielle et même Bill Gates, c’est au tour de Michel-Édouard Leclerc de s’en faire le porte-parole (réjouissons-nous d’échapper encore à l’idée d’une taxe sur les tokens). La théorie est toujours la même : le travail humain ne suffisant plus à financer notre modèle social, il faudrait faire cotiser les machines, d’autant plus qu’elles risquent de remplacer nos emplois. L’argument a la chaleur d’une bonne intention. Mais comme le lait abandonné trop longtemps au soleil, l’idée a tourné et a pris ce goût de caillé fiscal que les contribuables méfiants reconnaissent au premier reniflement. Elle oublie surtout ce que tout enfant ayant grandi près d’une ferme connaît par cœur : l’impôt sur le lait n’a jamais été payé par la vache.
Que le financement de notre protection sociale soit un défi majeur n’est nullement en débat. La population active plafonne, la productivité stagne, le vieillissement démographique pèse sur les comptes sociaux et les recettes peinent à suivre l’accroissement mécanique des dépenses. Le désaccord porte sur la réponse qui prétend remplacer la cotisation des actifs par celle des machines.
C’est là où le débat français vire au tragi-comique. Nos étables industrielles sont désespérément vides. La dernière recension de la Fédération internationale de robotique montre que l’industrie française dispose d’un cheptel national famélique. Les Sud-Coréens comptent 1 220 robots pour 10 000 ouvriers, les Allemands 449, les Japonais 446, les Américains 307, les Italiens 247. La France, seulement 195. Taxer en 2026 ce que nous n’avons pas reviendrait à condamner un pan essentiel de l’industrie de demain avant même son émergence.
Les économistes aiment parler du concept d’incidence fiscale où celui qui paie réellement un impôt n’est presque jamais celui ciblé par le percepteur. Depuis Adam Smith, nous savons que « l’impôt est payé, en fin de compte, par le dernier acheteur ou consommateur ». Lorsque l’État taxe la production laitière, ce n’est pas l’animal qui s’appauvrit, mais le producteur qui rogne ses marges, le client qui paie son litre plus cher ou l’ouvrier agricole qui voit sa prime fondre. La vache, elle, continue de brouter tranquillement, jusqu’au jour où, devenue trop coûteuse, on l’envoie chez le boucher. Le robot obéira aux mêmes lois de la gravité fiscale. Soit la taxe renchérit le coût du capital et désincite l’actionnaire à investir en France. Soit elle ampute le salaire de l’ouvrier du poste voisin. Soit elle pousse le consommateur à acheter le même produit à Stuttgart ou à Pékin.
Rappelons ensuite que le robot n’est pas l’ennemi de l’emploi : les pays les plus robotisés sont aussi ceux ayant le moins de chômage. La Corée du Sud a un taux de chômage de 2,4 %, le Japon 2,5 %, l’Allemagne navigue autour de 6 %. La France, elle, vient de franchir les 8 %, son plus haut niveau depuis 2021. La recherche académique confirme cette intuition. L’étude de Wolfgang Dauth et de ses coauteurs, portant sur deux décennies de données industrielles allemandes, montre que chaque robot installé supprime en moyenne deux emplois manufacturiers, qui sont intégralement compensés par des créations dans les services. Mieux, les ouvriers déjà en place lors de l’arrivée du robot voient leur probabilité d’être conservés augmenter, parce que leur entreprise, devenue plus productive, gagne des marchés et embauche en aval. Sur les données françaises, Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel et Xavier Jaravel ont obtenu un résultat convergent : entre 1994 et 2015, l’automatisation dans l’industrie manufacturière française a accru l’emploi au niveau de l’entreprise, y compris pour les ouvriers peu qualifiés. Les auteurs concluent par ailleurs qu’une taxe unilatérale sur les robots serait contre-productive dans une économie ouverte, car en pénalisant nos automatisations, nous favorisons celles de nos concurrents et perdrions à la fois les emplois et les recettes que nous prétendons protéger.

Le robot n’est pas non plus l’ennemi du niveau de vie. Selon les dernières projections du FMI, le PIB par habitant suisse culmine à 116 000 dollars, l’américain à 94 000, l’allemand à 65 000, le français à 53 000, le sud-coréen à 36 000. La France est aujourd’hui distancée de plus de 20 % par l’Allemagne, et l’écart se creuse chaque année. La Corée du Sud, enregistrant il y a quarante ans un PIB par habitant huit fois inférieur au nôtre, en a déjà comblé les deux tiers, en empruntant précisément le chemin que nous refusons de prendre, celui de l’industrialisation massive, de la robotisation intensive et de l’investissement dans le capital productif. À ce rythme de convergence, l’écart sera résorbé d’ici à 2040. Nous nous étonnerons alors d’être dépassés par un pays que nous regardions avec condescendance dans les années 80. Encore une preuve empirique qu’investir dans son avenir reste le meilleur moyen pour une nation de s’enrichir.
La robotique a une autre vertu : elle soulage les corps meurtris. C’est sa grande différence avec l’intelligence artificielle, qui concurrence les tâches cognitives. Le robot, plus humble, reprend les gestes qui usent les vertèbres et calcinent les nerfs. Le port de charge dans la chaleur des ateliers, la soudure en atmosphère viciée ou la posture en torsion qui broie les hanches à quarante-cinq ans sont autant d’épreuves que l’on peut s’épargner. Faut-il vraiment pleurer la disparition de ces tâches-là ? Faut-il taxer la machine qui enlève tant de souffrance à l’ouvrier ? La transition pour les salariés concernés reste évidemment à conduire, mais ce qui disparaît mérite de disparaître. La pénibilité industrielle n’est pas un patrimoine à conserver à toute force, mais un fardeau dont la mécanique permet enfin de soulager les hommes.
Une taxe sur les robots installerait de surcroît une distorsion fiscale majeure. Là où la logique commanderait d’attirer un maximum d’investissements, elle renchérirait au contraire le coût du capital dans un pays qui en manque cruellement et fausserait l’arbitrage à l’instant même où il faudrait l’orienter vers la machine. Or le capital a des ailes et choisit ses pâturages selon leur verdure, et ira investir en Bavière, en Lombardie ou dans la vallée d’Ulsan, là où le climat fiscal lui sera plus clément. La France a déjà tenté à plusieurs reprises la taxe sur des objets mobiles (qui, par définition, peuvent aller où ils le souhaitent), que ce soit sur les yachts il y a deux ans ou sur les petits colis il y a six mois. Dans les deux cas, le rendement a été dérisoire. La taxe sur les bateaux de luxe a rapporté 60 000 € contre 10 millions espérés, celle sur les petits colis quatorze fois moins que budgétisé. Et à chaque fois, c’est toute l’industrie qui vivait de cette activité qui s’est éteinte. La vache à lait ne tend jamais ses pis au percepteur : elle change de pré.
Il y a, enfin, une dernière dimension à cette proposition, plus stratégique qu’économique. L’industrie est, de tous les secteurs, le plus intense en capital, bien davantage que la grande distribution, qui repose pour l’essentiel sur la main-d’œuvre, l’immobilier et la rotation des stocks. Quand le représentant d’un secteur peu capitalistique appelle à taxer le capital industriel, il s’offre une démonstration de vertu à bon compte et s’assure, accessoirement, que les capitaux qui irriguaient l’usine d’à côté se replieront vers des secteurs domestiques moins exposés à la pénalité. Dans l’étable française, il est toujours plus aisé d’exiger qu’on traie la vache du voisin que de présenter la sienne au seau.
Notre débat public réagit encore comme si nous étions l’une des premières puissances industrielles mondiales. Un débat sur la taxe robot serait pertinent si nous disposions d’une base conséquente en cette matière. Or la France a un lourd déficit à combler à ce sujet, et tout projet de cette nature ne fera que diminuer l’attractivité d’un pays qui a, plus que tout autre, besoin de capitaux étrangers pour se robotiser.
L’hostilité fiscale pour le capital l’incite à prendre la fuite. Or, sans lui, les robots ne s’installent pas, la productivité s’étiole, les recettes fiscales s’assèchent et poussent l’État à chercher fébrilement de nouvelles assiettes à imposer. Et l’on en revient ainsi à proposer de taxer ce qui n’existe pas, alimentant la boucle de la désindustrialisation.
La taxe sur les robots n’est pas une réponse à l’appauvrissement français mais son accélérateur. Par cette idée, la France devient ce pays qui, ayant épuisé toutes ses assiettes fiscales, en vient à taxer ses propres manques. Il est encore temps, pourtant, d’agrandir l’étable, de choisir de faire de la crème plutôt que de taxer le lait. Le jour où la France cessera de confondre l’animal et la traite, le rendement et la rente, l’outil productif et le bouc émissaire, peut-être recommencera-t-elle à entendre, dans le silence de ses anciennes usines, le mugissement familier d’un cheptel qui prospère.