Partager

Mode clair Mode sombre

Temps de lecture : 12 minutes

26 avril 2026

Il a brisé l'élan du nucléaire en Europe. Avec des conséquences terribles, en termes de souveraineté et de lutte contre le changement climatique. Malheureusement, le vrai procès de Tchernobyl n'a pas eu lieu : celui d'un système soviétique à bout de souffle.

26 avril 1986, 1 h 23 du matin. Dans le réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl, à environ cent kilomètres au nord de Kiev, un essai de sûreté entamé dans des conditions dégradées bascule. Les opérateurs cherchent à vérifier si, en cas de perte d’alimentation électrique, l’énergie résiduelle des turbines pourrait encore faire fonctionner, pendant quelques dizaines de secondes, certains équipements essentiels, avant le démarrage des groupes diesel de secours. Mais le réacteur fonctionne alors à très faible puissance, dans un régime instable. Une série de paramètres défavorables s’est accumulée. Le cœur, déjà fragilisé par cette conduite inhabituelle, devient extrêmement sensible aux variations internes. Quand l’essai se poursuit et que les conditions hydrauliques changent, la réactivité augmente brutalement. En quelques secondes, la puissance s’emballe. Deux explosions surviennent presque coup sur coup, éventrent le bâtiment du réacteur, projettent au-dehors du combustible, du graphite et des matériaux de structure, et laissent le cœur détruit à l’air libre.

L’incendie qui suit dure environ dix jours. Le graphite du modérateur brûle, entretient la chaleur et favorise un rejet massif de substances radioactives sous forme de gaz, d’aérosols condensés et de particules de combustible. Les rejets comprennent notamment de l’iode 131, du césium 137, du strontium 90, ainsi que des gaz nobles, qui représentent à eux seuls environ la moitié de l’activité totale relâchée. Très vite, la contamination dépasse largement le site de la centrale et s’étend à de vastes portions de l’Ukraine, du Bélarus, de la Russie, puis à une partie de l’Europe.

Dans les premières minutes, sur place, personne ne dispose encore d’une vision complète du désastre. Les équipes de nuit, les techniciens, les pompiers arrivent devant un bâtiment dévasté, des foyers multiples, des blocs de matériaux épars, des morceaux de graphite incandescent sur les toits et les abords. Beaucoup ignorent qu’ils se trouvent au contact direct de débris provenant du cœur du réacteur. Ils montent sur les structures, approchent les foyers, manipulent des matériaux hautement radioactifs sans protection adaptée à une telle situation. Les dosimètres disponibles saturent rapidement ou sont inopérants, tant les niveaux de rayonnement sont élevés.

Deux travailleurs meurent des suites directes de l'explosion. Parmi les quelque 600 intervenants présents sur le site dans les premières heures, 134 reçoivent des doses suffisamment élevées pour provoquer un syndrome d’irradiation aiguë. Vingt-huit d’entre eux meurent dans les trois mois qui suivent.

Dans la ville voisine, Pripiat, située à trois kilomètres à peine et peuplée de plus de 45 000 âmes, personne n'envisage l'ampleur du drame. On y vit encore quelques heures dans la normalité. Les enfants jouent, les familles regardent passer le week-end, sans savoir que la poussière qui tombe n'en est pas exactement. L’évacuation ne commence que le 27 avril, un peu plus de 36 heures après l’accident. La ville est vidée en quelques heures, mais trop tard pour que l’on puisse parler d’une gestion lucide ; assez tôt, en revanche, pour que toute une population comprenne qu’elle ne rentrera sans doute jamais chez elle. Au total, plus de 100 000 personnes sont évacuées de la région touchée. Bien davantage le seront ultérieurement.

Mais le drame de Tchernobyl ne révèle pas seulement la violence de l’accident. Il met à nu la réalité du système soviétique, de ses mensonges et de ses camouflages. Le monde apprend d’abord qu’il s’est passé quelque chose parce que des stations suédoises détectent, le 28 avril, une radioactivité anormale transportée par les vents. L’Union soviétique ne parle qu’une fois contrainte. Ce retard ne change pas seulement la perception politique de l’événement, mais raconte la nature profonde d'un régime se prétendant infaillible et voulant à tout prix, à coups d'erreurs critiques, sauver les apparences pour se dédouaner.

Article réservé à nos abonnés.

Lire la suite s'abonner dès 5€/mois