« Une agriculture sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable » s’enthousiasme Radio France. « Un autre système agroalimentaire est possible », surenchérit la sociologue Dominique Méda. Un emballement pour le moins prématuré, si l’on en revient à la source.
Lorsqu’elles émanent de l’INRAE, de l’ANSES ou d’un autre organisme prestigieux, les publications scientifiques font autorité. Sauf qu’entre leurs conclusions réelles et la manière dont elles sont présentées dans les médias, il y a souvent un monde.
La genèse
Tout commence avec l’expérimentation Rés0Pest, coordonnée par l’INRAE et lancée en 2012. Son objectif : tester, dans des conditions réelles, la possibilité de cultiver sans aucun pesticide — y compris les traitements de semences — tout en conservant un modèle d’agriculture conventionnelle, avec engrais de synthèse et travail du sol. Menée pendant dix ans, entre 2013 et 2022, l’expérience a mobilisé huit sites expérimentaux à travers la France (une neuvième s’est jointe en cours de route).
Comme le précise dans Le Monde l’un des animateurs du site de Bretenière en Côte-d’Or : « L’idée n’est pas de démontrer qu’on doit se passer de phytos, mais d’anticiper ce qu’on pourrait faire si les phytos sont interdits. » Une sage précaution, quand on se souvient que certaines interdictions — glyphosate, acétamipride — ont déjà frappé avant que des alternatives viables ne soient prêtes, laissant les agriculteurs démunis face à la concurrence européenne.
L’expérimentation a donné lieu à deux publications complémentaires : l’une, centrée sur les performances agronomiques ; l’autre, consacrée à l’analyse de la durabilité socio-économique et environnementale.
Des résultats encourageants
Le principal enseignement est qu’il est techniquement possible de produire certaines cultures sans pesticides pendant plusieurs années, en combinant rotations longues, diversification, variétés résistantes et interventions mécaniques. Les ravageurs et maladies ne deviennent pas incontrôlables et les rendements obtenus restent globalement inférieurs au conventionnel, mais supérieurs à ceux de l’agriculture biologique.
Mais un premier obstacle apparaît immédiatement : les mauvaises herbes. Sans herbicides, leur contrôle repose sur la multiplication des interventions mécaniques. Celles qui échappent à ce contrôle captent une partie de l’eau et des nutriments, au détriment des cultures. Pour limiter les pertes de rendement, un recours important aux engrais minéraux devient alors nécessaire.
Une expérimentation encore loin d’être généralisable
Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes : l’expérimentation ne respecte pas les standards habituels des essais agricoles.
Les essais demandent un niveau de suivi et d’expertise difficilement reproductible en conditions réelles. Sur la plateforme, les chercheurs peuvent accepter de perdre une culture, ce qui n’est pas le cas d’un agriculteur dont le revenu dépend directement de la récolte.
Enfin, le dispositif repose sur des parcelles de petite taille d’environ 0,5 hectare. Une taille suffisante pour permettre à la fois mécanisation et suivi très fin, mais qui ne présage pas de la transposition à grande échelle, dans des conditions agricoles réelles. Le passage à des parcelles de plusieurs dizaines d’hectares change profondément la donne : effets de bordure moins importants, sensibilité plus forte à la météo, variabilité des sols accrue.
Une viabilité économique encore très aléatoire
La vraie limite est économique. Selon les sites, la rentabilité varie fortement, et dans la moitié des cas, le revenu dégagé reste inférieur à un SMIC par unité de travail agricole.
Sans traitements chimiques, les interventions mécaniques se multiplient. Elles demandent plus de temps, davantage de surveillance et une forte réactivité technique. Une charge de travail — et mentale — qui repose entièrement sur l’agriculteur, une fois ce dernier privé du soutien d’une équipe d’agronomes.
Les solutions agronomiques utilisées ont elles aussi un coût. Allonger les rotations impose d’introduire des cultures moins rentables ou aux débouchés limités. Les cultures associées, qui consistent à faire pousser plusieurs espèces sur une même parcelle, renforcent la résilience du système, mais compliquent tout le reste : choix des espèces, gestion des densités, récolte, tri et valorisation des productions.
Autant de contraintes et de coûts ajoutés qui expliquent qu’une meilleure valorisation des récoltes, autrement dit une prime à la vente par rapport au conventionnel, soit mise en avant comme une condition clef de rentabilité. Une valorisation qui n’existe pas aujourd’hui, mais qui, pour ses défenseurs, se justifierait par une réduction des externalités négatives liées aux pesticides. Une affirmation, on le verra, qui reste à démontrer.
Un postulat contestable
L’étude ne teste pas une agriculture sans intrants chimiques, mais une agriculture sans pesticides reposant sur d’autres leviers : engrais de synthèse et forte ingénierie agronomique.
Il serait d’ailleurs caricatural d’opposer cette approche à une agriculture conventionnelle supposée reposer sur un usage massif et indiscriminé d’intrants. Dans la réalité, les agriculteurs dits conventionnels arbitrent en permanence entre travail du sol, intrants et techniques agronomiques pour atteindre un compromis productif et économique. L’agriculture de conservation des sols (ACS), par exemple, incarne l’un de ces bouquets de solutions possibles.
Le parti pris du “zéro pesticide”, qu’il soit de synthèse ou non, introduit en revanche de nouvelles contraintes. Il conduit notamment à un recours accru à la fertilisation minérale ainsi qu’à une intensification du travail mécanique du sol. Ces deux pratiques ont des effets indésirables bien documentés : fuites d’azote (eutrophisation), pression sur la qualité de l’eau et émissions de gaz à effet de serre — les engrais représentant environ 40 % des émissions agricoles. Le travail du sol, lui, accroît la consommation de carburant et dégrade la structure et la vie des sols.
Enfin, même “encourageants”, car supérieurs au bio, les rendements obtenus restent inférieurs au conventionnel. Or l’agronomie obéit à une loi d’airain : produire moins par hectare impose de cultiver davantage pour maintenir les niveaux de production. À grande échelle, se pose alors immédiatement la question du changement d’usage des sols — moins de rendements, c’est plus de terres cultivées, et donc davantage de déforestation —, et avec elle celle de ses effets sur les écosystèmes et la biodiversité.
On substitue ainsi en partie une contrainte à une autre, sans nécessairement améliorer le bilan global, voire en le dégradant. Dans ces conditions, et compte tenu de la dépendance à une valorisation économique spécifique, on reste loin d’un compromis agronomique et économique optimal pour l’agriculteur, l’environnement et la société.
Le même chercheur déjà cité le reconnaît sans détours : « Ce que l’on fait ici ne sera jamais généralisable partout en France, car il n’y a pas de solution magique pour se passer des phytos. »
Le grand sevrage
Imaginons un instant que nos agriculteurs se retrouvent pourtant un jour face à la situation d’une interdiction généralisée des pesticides. Eh bien, puisqu’« une agriculture sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable », ils n’auraient plus qu’à s’y mettre n’est-ce pas ? En réalité, il est plus que probable que ce grand sevrage se transforme en grand servage.
Le surcroît de travail mécanique, dont une partie manuelle, casse le dos. Les aléas climatiques ou les attaques de ravageurs vident l’assiette et le compte en banque. L’hypervigilance nécessaire pour s’ajuster en permanence à la variabilité des conditions et au moindre soubresaut de son exploitation ruine le moral. Qui accepterait ces conditions pour un salaire de misère ?
Habitués aux rayons bien garnis de nos supermarchés, on oublie trop souvent que près de 45 % de la population active travaillait dans les champs au début du XXe siècle. Et que si aujourd’hui, ils ne sont plus que 2 %, c’est grâce à la technologie. Au moteur et à la chimie. Qui, parmi les 98 % de non-agriculteurs, acceptera de retourner courber l’échine pour combler ce vide technologique ? Sans doute pas ceux qui demandent le plus fortement cette évolution.
Une immense responsabilité
La dépendance aux pesticides a des impacts importants sur les milieux et la biodiversité, et chercher à la réduire est une démarche utile et indispensable. Rés0Pest est une prouesse scientifique dont les résultats seront sans doute très riches d’enseignements pour l’avenir. Mais ils devront évidemment s’inscrire dans la mise au point, sans tabou ni exclusion a priori, d’un éventail de solutions incluant agriculture de précision, nouvelles techniques génomiques et pratiques agronomiques améliorées.
Le communiqué de presse diffusé par l’INRAE se montrait d’ailleurs très prudent. Titré « Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides », il devient, pour La Montagne, la preuve « que l’on peut se passer totalement de pesticides […] tout en obtenant des rendements satisfaisants et en préservant la viabilité économique des exploitations ». Et le journal d’ajouter : « Chiche ? »
Ce type de glissement d’une étude exploratoire, assortie de contraintes fortes, à une solution prête à l’emploi n’est pas nouveau. On l’a déjà observé dans le débat énergétique avec le rapport 2021 de RTE sur les futurs énergétiques à l’horizon 2050, qui a servi de caution à beaucoup pour asséner sans nuance : « le 100 % renouvelable est possible »
Pour quelques journalistes qui lisent les études qu’ils relayent, combien se contentent de recopier le communiqué de presse, la dépêche AFP, ou le papier d’un confrère ? Ou pire, de les interpréter à l’aune de leurs convictions ?
On l’a encore vu récemment avec le cadmium : des questions sanitaires bien réelles ont parfois été instrumentalisées en discours et articles anxiogènes, alors même que les sources scientifiques soulignent la complexité des mécanismes d’exposition et la diversité des facteurs en jeu.
Le problème n’est pas ce que disent ces études. C’est ce qu’on veut leur faire dire. Car c’est une responsabilité immense que d’intoxiquer le débat public en laissant croire qu’il existe des solutions magiques à des problèmes complexes qui engagent notre destin collectif.