83 % des universités françaises sont en déficit. Chaque année, celui-ci se creuse inexorablement, porté par l’explosion des cotisations retraites. Et chaque année, leurs dirigeants militent pour le maintien du système qui les asservit.
Voici une histoire absurde. Des Conseils d’Administration universitaires votent chaque année des motions contre la réforme des retraites. Et chaque année, ils regardent, impuissants, leurs budgets de recherche et d’enseignement se faire dévorer un peu plus. Personne ne fait le lien. Personne n’en parle.
Ce paradoxe est le symptôme d’un système qui a réussi quelque chose de rare : se donner les apparences de l’autonomie tout en conservant toutes les structures de l’irresponsabilité.
Le piège invisible : le CAS Pensions
Quand une université emploie un fonctionnaire, elle paye non seulement son salaire, mais verse aussi à l’État une contribution pour sa future retraite. C’est le Compte d’Affectation Spéciale Pensions, dit CAS Pensions. Jusque-là, rien d’anormal. Le problème vient du taux de cotisation employeur appliqué. Dans le secteur privé, il tourne autour de 16 %. Mais à l’université, il atteint des niveaux démentiels, étant passé de 74,28 % en 2020-2024, à 78,28 % en 2025, puis 82,6 % en 2026, augmentant de 4 points à chaque fois. Pire, avec la loi LRU de 2007 (Libertés et Responsabilités des Universités), l’État a transféré la gestion de la masse salariale aux établissements. Un acte de responsabilisation apparent, mais rendu inefficient, puisque Paris a gardé la main sur ce taux de cotisation (appelé aussi surcotisations) qu’il ajuste chaque année pour équilibrer le régime national des retraites.
Le résultat est mécanique : les charges d’une université augmentent de plusieurs millions d’euros par an, sans qu’elle ait recruté une seule personne supplémentaire, alors que la dotation de l’État stagne. Résultat : trop d’universités françaises terminent régulièrement leur exercice en déficit, malgré des dotations d’État historiquement élevées (plus de 15 milliards d’euros au total). Les chiffres donnent même le vertige. En 2022, sur 70 établissements, 21 perdaient de l’argent. L’année suivante, ils étaient près d’une trentaine dans ce cas. Avant la grande bascule de 2024, en ayant vu 58, soit 83 % d’entre eux, connaître le déficit.
Pourtant, le CAS Pensions n’explique pas à lui seul la situation, car c’est l’ensemble de la loi LRU qui peut être incriminée. Mais il représente l’éléphant dans la pièce que personne ne veut voir.
L’autonomie sans la responsabilité
La loi LRU voulait créer des établissements agiles, capables de gérer leur budget, de recruter les meilleurs profils et de nouer des partenariats avec le monde économique. Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pensait greffer un modèle anglo-saxon sur l’université française.
Elle a gagné la bataille législative. Elle a perdu la bataille culturelle.
Car le transfert de gestion a eu lieu sans transfert de culture managériale. Le président d’université reste élu par son Conseil d’Administration composé d’enseignants-chercheurs, de personnels administratifs et d’étudiants. Pour obtenir son siège, il négocie des postes, des décharges, des avantages avec les listes syndicales. Une fois élu, il ne peut pas vraiment sanctionner ses électeurs. Et s’il termine son mandat en déficit, il ne risque rien : pas d’inéligibilité, pas d’administrateur provisoire, pas de faillite technique. Le déficit devient même un argument pour réclamer des rallonges à l’État. In fine, cette architecture s’oppose à toute forme de responsabilité.
Le nœud du problème : deux libertés confondues
Au cœur du blocage, il y a une confusion majeure entre liberté intellectuelle et immunité managériale. La liberté académique, initiée au XIIIe siècle, confortée à la Révolution et sans cesse renforcée, est une conquête démocratique réelle. Elle protège les chercheurs de l’arbitraire politique (et religieux). Grâce à elle, un professeur peut critiquer une politique publique ou mener des recherches impopulaires sans craindre d’être licencié. C’est le socle de la pensée critique et il mérite d’être défendu.
Mais lors de la mise en place de la loi LRU, un compromis ambigu s’est installé. Face aux tensions universitaires de l’époque et sous la pression conjointe d’une partie des présidences d’université, des syndicats et des courants idéologiques les plus militants, la réforme n’a jamais osé clarifier la frontière entre indépendance scientifique et responsabilité de gestion.
Beaucoup de présidents d’université ont alors défendu une autonomie accrue… sans accepter, en parallèle, les mécanismes de redevabilité lui étant réellement associés. On a transféré des budgets, des responsabilités RH et des pouvoirs, tout en laissant subsister une culture où l’évaluation, la transparence ou la mesure des résultats pouvaient être perçues comme des menaces idéologiques.
Peu à peu, certaines franges militantes du monde académique ont exploité cette confusion pour étendre la notion de « liberté académique » bien au-delà de sa vocation initiale. La protection de la liberté de recherche s’est parfois transformée en protection contre toute contradiction, toute exigence de performance ou encore toute remise en cause des équilibres internes.
La liberté de penser, de rechercher et d’enseigner a mué en celle de déterminer la manière dont on dépense l’argent public. La dissociation de l’indépendance intellectuelle et de la responsabilité administrative est le grand chantier que la LRU n’a pas osé ouvrir.
Le coût réel
Le coût n’est pas que budgétaire, il est aussi pédagogique. Quand les excédents des IUT — ces pôles qui fonctionnent, affichent d’excellents taux d’insertion et entretiennent des liens réels avec le monde économique — sont absorbés par les déficits des facultés en crise, c’est la réussite qui subventionne l’inertie. Quand des universités sont paralysées plusieurs semaines par an par des grèves contre des réformes nationales (comme celle des retraites), ce sont les étudiants qui paient la facture.
La massification a fait progresser les effectifs de 15 % en quinze ans. Elle n’a pas été absorbée par une modernisation des structures, mais par une extension de la bureaucratie administrative. Les mots « service public » deviennent une incantation qui justifie l’absence de toute culture du résultat, voyant s’installer une confusion entre les moyens alloués et la qualité du service rendu.
Une piste sérieuse
Envisager aujourd’hui une réforme cohérente consisterait à dissoudre le lien entre gouvernance académique et gouvernance financière. Elle se fonderait sur un Conseil de surveillance à majorité extérieure (représentants de l’État, des régions, du monde économique, nommés et non élus) chargé de définir la stratégie et de valider le budget. Le pilotage de l’établissement lui-même incomberait à un Directoire de gestionnaires professionnels, recrutés sur contrat et responsables devant l’organisme déjà mentionné. Enfin, un Conseil académique conserverait la pleine souveraineté sur les contenus pédagogiques et la recherche, sans toucher ni au budget ni aux ressources humaines. La liberté intellectuelle serait ainsi préservée, voire renforcée, mais elle ne serait plus un bouclier contre la transparence comptable.
En réalité, cette architecture existe déjà partiellement dans les établissements publics expérimentaux (EPE), fondés sur des regroupements d’universités créés par l’ordonnance du 12 septembre 2018. Mais elle attend une véritable volonté politique pour être généralisée.
Cette logique ne sort pas de nulle part. En 2021, la Cour des comptes elle-même pointait, dans une note prospective sur les universités à l’horizon 2030, un régime électif qui « confie à des enseignants-chercheurs des charges de gestion complexes sans qu’ils soient en rien préparés aux responsabilités qu’ils exercent », des conseils d’administration où les débats stratégiques sont « réduits à la portion congrue », et une subvention d’État « presque entièrement consacrée à la masse salariale », ne laissant aux établissements aucune marge réelle d’investissement. La Cour allait même jusqu’à qualifier d’« aberration » l’incapacité de toute université française à connaître le coût réel d’une de ses formations. Cinq ans plus tard, rien n’a changé… si ce n’est que 83 % des établissements sont désormais dans le rouge.
L’université française ne manque pas de moyens, mais d’une architecture qui renforce le principe de responsabilité tout en maintenant la liberté intellectuelle.