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Temps de lecture : 6 minutes

26 septembre 2026

L’IA menace-t-elle autant la littérature que le monde littéraire ? En démocratisant l’écriture, elle banalise ce qui pouvait masquer la vacuité des idées. Mais elle ne les remplace pas, au contraire, car plus que jamais, ce sont elles qui sont à la manœuvre.

Depuis lundi, la rentrée littéraire connaît une de ces polémiques dont elle a le secret. L’auteur québéco-haïtien Thélyson Orélien est accusé d’avoir largement confié à l’intelligence artificielle la rédaction de C’était ça ou mourir, son premier roman, couronné par le prix du roman Fnac et retenu dans la première sélection du Goncourt, avant que l’Académie ne fasse marche arrière, notamment en raison des nombreux plagiats antérieurs de « l’écrivain », révélés ces derniers jours.

Notre confrère Thomas Mahler, de L’Express, y voit, comme nous, davantage qu’un scandale lié à l’usage de l’IA : « une nouvelle affaire Jason Arday », du nom de ce sociologue britannique, plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université de Cambridge, porté aux nues par un monde académique plus soucieux de son progressisme que de science, avant que ne s’effondre une œuvre bâtie sur le plagiat et le mensonge. Ce qui a, hélas, conduit Arday au suicide.

Oublions alors Thélyson Orélien, en espérant qu’il trouvera, en d’autres domaines, plus anonymes, un épanouissement ne le jetant pas à nouveau dans les bras de la fraude. Pour le reste, l’histoire en conservera sans doute le souvenir d’un gentil escroc, comme la littérature en a tant connu, bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle. Il n’empêche que l’accusation initiale, celle visant un roman sorti d’une machine, n’en ouvre pas moins un débat qui dépasse de loin ce cas précis et se fonde sur une question qui nous semble pourtant passer à côté du sujet : l’écriture survivra-t-elle dès lors que l’IA rédige mieux que le commun des mortels ?

Outre de ne pas souscrire à cette thèse, nous envisageons, à l’inverse, de voir, en l’IA appliquée à l’écriture, un outil profondément démocratique. Des millions de personnes ont toujours été tenues à l’écart du débat public par la syntaxe. L’IA leur permet enfin de donner forme à une pensée qui peinait à s’exprimer, sans rien retirer à la créativité ni au talent de ceux qui maîtrisent cet art. Une proposition confirmée par une étude du MIT publiée en 2023 (certes au moment du balbutiement des LLM) dans la revue Science. Elle montre que l’IA profite d’abord aux moins habiles, au point de resserrer les écarts entre eux et les plus forts en thème. On peut dès lors se demander si une part de la fronde contre l’intelligence artificielle ne trahit pas la peur de certaines élites de perdre leur pré carré d’expression. Bourdieu l’avait montré : la langue est aussi un capital. Et il n’est jamais agréable de voir un capital se démocratiser. Mais laissons là Bourdieu, peu habitué à figurer dans nos colonnes.

C’est l’école qui offre l’illustration la plus encourageante des vertus démocratiques de notre IA, à condition que son usage soit fortement encadré, et là en est tout l’enjeu. Nous le rappelions hier dans notre article revenant sur 12 idées reçues sur l’intelligence artificielle, citant plusieurs études allant dans ce sens. Par ailleurs, bien employée, l’IA donne à l’enfant dont les parents ne peuvent suivre les devoirs une aide précieuse, même si, là encore, les enseignants doivent ensuite faire la part des choses entre ce qui relève d’un dialogue fécond entre l’élève et la machine et une simple substitution de l’un par l’autre.

Surtout, comme nous le disions à Anne Cagan, dans L’Express, en mai de cette année : « L’intérêt de l’IA n’est pas qu’elle écrive des articles à notre place. En revanche, avec des prompts très élaborés, elle nous fait gagner un temps fou en recherche documentaire. [Un de ses effets inattendus] est qu’elle redonne ses lettres de noblesse à l’écriture. Plus le prompt est précis, plus on sécurise la production IA. » Contrairement à l’idée reçue selon laquelle une simple instruction mal envisagée pourrait engendrer un résultat bien construit et profond, un prompt efficace est souvent un texte exigeant soumis aux fourches caudines analytiques de l’IA. Cette dernière, lorsqu’elle est utilisée à d’autres fins que d’être un miroir complaisant, se mue en interlocuteur infatigable, confrontant le prompteur aux limites de son argumentation, l’encourageant à réviser ses jugements et le poussant parfois à penser contre lui-même.

En réalité, le péril qui guette l’être humain ne dépend pas de l’intelligence artificielle, mais de l’effondrement de la compréhension de son langage. Le dernier classement PISA place les élèves français (mais pas seulement) au plus bas niveau jamais mesuré en termes de compréhension de l’écrit. Or, cette érosion n’a pas attendu les LLM pour frapper notre jeunesse. Elle procède d’abord du recul de la lecture. Selon le Centre national du livre, les 7-19 ans lui consacrent 18 minutes par jour, contre plus de trois heures aux écrans, essentiellement devant des vidéos courtes. Et beaucoup lisent en faisant autre chose. L’attention, morcelée par le défilement perpétuel et le zapping des réseaux fondés sur la seule vidéo, court-circuite l’esprit et condamne sa capacité de concentration.

Là résident réellement les problématiques à aborder et à résoudre. Bien davantage que dans la traque compulsive d’une phrase ou d’une tournure suspecte pouvant sortir soit d’un cerveau, soit d’un serveur. S’interroger sans fin sur la valeur de deux textes identiques, selon qu’ils sont l’œuvre d’un homme ou d’une machine, revient à regarder par le petit bout de la lorgnette. Si celui qui formule la demande ne pense rien, le texte sera creux, qu’importe l’être s’en réclamant. Les réseaux en offrent la démonstration quotidienne, de X à LinkedIn, avec ces billets-fleuves d’une banalité abyssale qui commencent sérieusement à lasser le plus grand nombre et dont nous espérons qu’ils connaîtront bientôt un large repli…

Voilà aussi pourquoi la tentation de la labellisation des textes, que l’affaire Orélien remet au goût du jour, nous paraît absurde. Label ou non, le vide se dissout souvent dans son essence et le public, souhaitons-le, reviendra de lui-même rapidement au soutien d’authentiques pensées, qu’elles aient bénéficié d’un dialogue de soutien avec l’IA ou non.

Enfin, dernier point. Réduire l’IA à la question de l’écriture revient à en ignorer les plus formidables usages, très éloignés des salons littéraires germanopratins. Rappelons juste à la volée quelques-unes de ses conquêtes. Elle a permis de prédire la structure de la quasi-totalité des protéines connues, travail couronné par le Nobel de chimie 2024. Elle révolutionne la médecine, les prévisions climatiques, l’exploration spatiale, la recherche énergétique, les modélisations environnementales, l’agriculture de précision comme la très urgente lutte contre les incendies, et contribue à bien d’autres innovations qu’il serait trop long de lister ici de manière exhaustive. Bref, au regard de ces avancées, savoir qui a tenu la plume d’un roman de rentrée demeure largement anecdotique…

Et pour vous rassurer quant à l’écriture de cet éditorial, même si, aux Électrons libres, nous assumons être le premier médIA, tant l’intelligence artificielle nous aide dans nos recherches, nos applications éditoriales et la structuration de nos travaux, Pangram confirme qu’il est écrit à 100 % par un être humain…