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Temps de lecture : 4 minutes

20 juin 2026

En 1633, un vieil homme comparaît devant le tribunal de l’Inquisition. Son crime : avoir observé le ciel et décrit ce qu’il y voyait. Galilée avait les faits pour lui ; ses juges et l’opinion avaient le pouvoir. On lui fit abjurer une vérité que la réalité, elle, n’abjura jamais. Quatre siècles plus tard, le procès se rouvre, à ceci près que l’accusé n’est plus un astronome… Mais la science, la technologie et, dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, une simple plante.

Le 17 juin, le Parlement européen a enfin adopté le règlement qui libère les nouvelles techniques génomiques, les NGT, du soupçon où la défiance les tenait enfermées. Le texte ne fera pas pousser des champs du jour au lendemain. Il entrera pleinement en application dans deux ans. Mais il acte un basculement décisif. Les variétés dont les modifications auraient pu naître d’une sélection classique seront traitées comme telles, et non plus rangées d’office, depuis un arrêt de la Cour de justice de 2018, dans la catégorie des OGM. La raison, pour une fois, a marqué un point.

Encore faut-il savoir de quoi l’on parle. Car tout, dans ce débat, repose sur une confusion soigneusement entretenue. Les NGT ne sont pas la transgenèse. Elles n’introduisent aucun gène étranger. Elles corrigent, suppriment, ajustent, avec une précision exceptionnelle. Ce que la nature et le hasard mettaient des décennies à produire, elles l’obtiennent en quelques saisons. C’est comme si, plutôt que de tirer indéfiniment les dés dans l’espoir d’obtenir un double six, on les posait directement pour arriver à ce résultat. Pourtant, dans la bouche de leurs détracteurs, le même mot revient comme une incantation : OGM, OGM, OGM. Un poison, forcément. La dose, le mécanisme, la preuve, peu importe. Le dogme se passe de vérification.

Vient alors le paradoxe, et il est savoureux. Ceux qui exigent l’interdiction des pesticides sont, le plus souvent, les mêmes qui combattent la technologie capable de s’en passer. Une méta-analyse internationale portant sur cent quarante-sept études l’a pourtant établi : l’édition génétique des cultures (là, les OGM, donc) a réduit l’usage des pesticides chimiques de plus d’un tiers (37 %), tout en augmentant les rendements de 22 %. Le serpent se mord la queue. On nous vante en échange une agriculture biologique dont les bénéfices systématiques, qu’ils soient nutritionnels ou sanitaires, restent à démontrer, qui recourt elle aussi à des pesticides, et dont les rendements ne nourriront jamais un continent. Nous l’avons longuement documenté dans notre livre Trop bio pour être vrai ?. La foi, ici encore, tient lieu de preuve.

C’est là que l’ironie devient vertige. Ces techniques s’inscrivent dans la lignée de CRISPR-Cas9, l’outil d’édition du génome qui a valu en 2020 le prix Nobel de chimie à la Française Emmanuelle Charpentier, partagé avec l’Américaine Jennifer Doudna. L’une des plus grandes scientifiques de notre temps, distinguée par la plus haute récompense de sa discipline. Et voici que des militants qui n’ont jamais ouvert un manuel de biologie moléculaire, relayés par des élus qui n’y comprennent rien mais y voient une rente électorale, prétendent lui faire la leçon. Comme si l’on était venu corriger Marie Curie. Il y a, dans cette technophobie et cette chimiophobie érigées en vertus, quelque chose qui ne relève plus du débat mais de la liturgie. Une peur sacrée du naturel souillé, une pureté à défendre, des hérétiques à confondre. L’argument a disparu ; restent l’anathème et le bûcher symbolique.

Et tout laisse craindre que ces procès se multiplieront. À mesure que l’échéance de la présidentielle de 2027 approche, la science trépasse au champ d’horreur de la politique, et la plante éditée devient un épouvantail au service d’idéologies obscurantistes. Les inquisiteurs ne manqueront pas de tribunes.

La question, pourtant, n’a jamais été d’être pour ou contre une plante. Elle est de savoir si nous acceptons, encore une fois, que la preuve s’incline devant le dogme, que le savoir cède le pas à la croyance, que celui qui sait se taise devant celui qui croit. Galilée, dit la légende, murmura en quittant ses juges : « E pur si muove », « Et pourtant, elle tourne ». Nous ajouterons : « Et pourtant, elles poussent. »

Le titre de cet édito est inspiré de celui du livre de la journaliste d’investigation, Nora Bussigny : Les Nouveaux inquisiteurs, Albin Michel, 2023