Un secteur de la tech qui domine le monde, attirant les plus grands talents de la planète. Une monnaie incontournable, permettant un endettement quasi illimité. Trump est-il en train de détruire les incroyables atouts américains ? Et surtout : pourquoi ?
Rio, 15 août 2016. Usain Bolt, l’homme le plus rapide de l’Histoire, celui dont les foulées fendaient l’air comme des lames, dont chaque fibre musculaire est le fruit de milliers d’heures d’entraînement, de sacrifices et de discipline, est en passe de s’élancer sur la finale olympique du 100 mètres. Tout le désigne comme l’ultime favori pour devenir triplement médaillé dans l’épreuve reine d’athlétisme. Imaginez maintenant qu’à quelques secondes du départ, en mondovision, il attrape une scie électrique et décide de se couper une jambe. L’image est absurde. Elle représente pourtant ce que les États-Unis font aujourd’hui à leur propre économie : amputer, un à un, les piliers de leur puissance.
En apparence, tout va bien outre-Atlantique. La croissance du PIB pour 2026 est estimée à au moins 3,5 % par le secrétaire au Trésor Scott Bessent, l’inflation semble contenue autour de 2,8 % et le chômage se maintient autour de 4,3 %. Des indicateurs macros qui enthousiasment un Donald Trump y voyant le signe de la bonne santé historique de l’économie américaine. Mais à y regarder de plus près, le constat n’est pas si reluisant.
La croissance américaine ne tient aujourd’hui que sur une seule jambe : l’écosystème de l’IA. Jason Furman, professeur d’économie à Harvard, estime ainsi que si l’on retirait les investissements liés à l’IA (data centers, logiciels, équipements informatiques, etc.), la croissance américaine au premier semestre 2025 n’aurait été que de 0,1 % (contre 1,2 % observé). Elle n’a d’ailleurs été que de 2,1 % sur l’année complète (contre 2,8 % en 2024). Une faible croissance qui, en plus, est très pauvre en termes d’emplois : seulement 180 000 ont été créés l’année dernière, contre 1,5 million en 2024 (et 580 000 attendus), un des niveaux les plus bas enregistrés ces vingt dernières années. Quant à l’indice de confiance des consommateurs, il frôle lui aussi ses niveaux les plus faibles observés ces dernières années, montrant que les Américains ont rarement été aussi pessimistes qu’aujourd’hui.
La dépendance américaine à l’IA est semblable à ce que l’on a connu à l’heure de la bulle internet. La hausse globale des investissements a augmenté de 2,6 % au dernier trimestre 2025, mais avec de fortes disparités. Les dépenses en équipements informatiques et en communication ont bondi de 61 %, quand celles des autres segments ont chuté de 17 %. Un repli généralisé et inquiétant selon les analystes américains.
La bonne santé de l’économie américaine est donc tributaire d’une technologie arrivée en trombe sur le marché il y a seulement trois ans. Comme le disent les investisseurs financiers chevronnés, « un manque de diversité dans l’exposition de ses placements augmente le risque de subir un retournement de conjoncture important ». Nos grands-mères, qui n’ont jamais lu Markowitz, le résument plus simplement : « Pour éviter la casse, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. »
Cette hyper-dépendance est d’autant plus inquiétante qu’elle est concomitante au sabordage complet de l’économie américaine réalisé en trois actes par le président lui-même.
Premier acte : les droits de douane. Se référant à une lecture simpliste du Larousse, le président Trump y voit simplement une taxe prélevée sur un produit importé. Il affirme ainsi que ce sont les pays exportateurs qui s’en acquittent, et que cela participe à rééquilibrer la balance commerciale des États-Unis avec le reste du monde (déficitaire en ce qui concerne les biens — ils importent plus de biens qu’ils n’en produisent —, mais exportatrice de services, ce qui équilibre le tout).
Malheureusement, la réalité est plus complexe, et les droits de douane, passant en moyenne de 2,6 à 9,8 % en 2025, ont été supportés en réalité à 90 % par les ménages et les entreprises américaines, absorbés à 30 % par les marges des entreprises et à 70 % par une augmentation des prix. Le tariff (à savoir le droit de douane, présenté d’ailleurs comme le plus beau mot de la langue anglaise par Donald Trump), alors qu’il visait initialement à financer une forte baisse de l’impôt sur le revenu, se retrouve in fine à réduire les marges des entreprises et à baisser le pouvoir d’achat des ménages. Donald Trump a ainsi réussi le tour de force de prélever 200 milliards de dollars en 2025 sur l’économie américaine en faisant passer cela pour une mesure d’augmentation du revenu. Un coup de génie.

Deuxième acte : le déficit public. Ce n’est certainement pas le point sur lequel les Français peuvent donner des leçons, mais force est de constater que les Américains font pire que nous. Le déficit fédéral devrait atteindre 5,8 % en 2026 (soit 1 900 milliards de dollars), loin au-dessus de la moyenne historique de 3,8 %. La dette publique a de son côté franchi 101 % du PIB et devrait progresser de 20 points d’ici dix ans. Les seuls intérêts de la dette représentent désormais 3,3 % du PIB, et grimperont à 4,6 % en 2036 (c’est la dépense fédérale augmentant le plus vite).
À l’inverse des pays dépensiers comme la France, les États-Unis pouvaient se le permettre, protégés par « le privilège exorbitant du dollar » comme le dénonçait Valéry Giscard d’Estaing. Ce bouclier ultime protège les États-Unis d’une crise de financement et s’assure qu’on leur prêtera toujours à des taux favorables, car le dollar fait office de monnaie de réserve mondiale. Dit autrement, tout le monde étant en équilibre sur la branche, personne n’a intérêt à ce qu’elle se fragilise pour éviter la chute.
Pourtant, c’est celui qui dépend le plus de sa stabilité qui a décidé de la scier, après avoir demandé à tout le monde de se poser ailleurs. Donald Trump et son principal conseiller économique Stephen Miran ont ainsi décidé, dans la chaleur du Bureau ovale, qu’affaiblir le dollar était une bonne idée. Si cela se justifie pour attirer des capitaux étrangers, c’est une folie de le faire au moment où vous vous endettez : cela conduit à un appauvrissement du pays. Résultat, la part du dollar dans le total mondial des monnaies est passée de 70 % en 2000 à 57 % aujourd’hui.
S’additionnant aux autres décisions baroques en la matière, comme le retrait de l’OMC, l’attaque contre l’indépendance de la Fed qui nuit à la crédibilité du dollar ou l’aliénation de ses principaux alliés, cette incitation à ne plus utiliser le dollar revient à fissurer le principal bouclier protégeant l’économie américaine et à débrancher l’assurance-vie de sa propre dette. Quand le dollar cessera d’être indispensable, les taux d’intérêt que le monde exigera de l’Amérique cesseront d’être cléments. Et ce jour approche.
Troisième acte, le plus grave à long terme : le sabordage de l’attractivité scientifique. L’avantage comparatif le plus précieux de l’Amérique n’est pas son pétrole de schiste, ni sa puissance militaire, ni la beauté de ses paysages, ou encore moins sa gastronomie, mais sa capacité à attirer les meilleurs cerveaux du monde dans ses universités et ses laboratoires. L’effet de cluster qui y réside constitue l’attractivité principale pour ces derniers. En vous installant aux États-Unis, vous avez la certitude de côtoyer les meilleurs de votre discipline et de progresser de manière exponentielle à leurs côtés. C’est cela qui a façonné les plus grandes réussites américaines récentes, de la création de la Silicon Valley à l’émergence de l’IA générative, en passant par l’avance prise en matière de biotechnologies.
Là encore, l’administration Trump a décidé qu’il était temps d’en finir avec ce moteur de l’économie américaine, en s’attaquant aux visas distribués aux étudiants et chercheurs étrangers, à la grande colère d’Elon Musk. En 2025, les inscriptions dans les universités américaines provenant de ces étudiants ont chuté de 17 % (après avoir diminué de 7 % en 2024). En parallèle, 6 000 visas de ce type ont été révoqués et l’administration a instauré un plafond de quatre ans pour ceux qui restent, rendant quasi impossible la poursuite de leurs travaux jusqu’au doctorat, venant ainsi fragiliser durablement le mécanisme de recherche fondamentale dans les prochaines années. Une aubaine pour le Canada, l’Australie et l’Europe qui accueilleront à bras plus qu’ouverts les futurs cerveaux qui penseront et développeront les technologies de rupture à venir, dans la conduite autonome, les NGT, le quantique, la fusion nucléaire, le spatial et l’IA générative.
Et les travailleurs qualifiés ne sont pas en reste. L’administration Trump a ainsi décidé de taxer les visas H-1B permettant de les faire venir en Amérique, à hauteur de 100 000 dollars. Une décision fascinante d’ironie. Alors que la croissance américaine dépend de manière vitale du secteur de la tech, celui-ci est perfusé aux deux tiers par l’apport de ces intelligences externes au pays, auxquelles il a été signifié qu’elles ne sont plus les bienvenues. Donald Trump ne se contente plus de scier des branches, il incendie toute la forêt.
Une seule question nous anime : pourquoi ? La réponse n’est ni géopolitique, ni idéologique, ni fantaisiste (même si la thèse de l’agent double ou d’une victime d’un kompromat prend de l’épaisseur), elle est simplement électoraliste, au sens le plus étroit du terme. Pour plaire à son cœur électoral, les ouvriers de la Rust Belt, cette ceinture industrielle du Midwest ayant vu ses usines fermer les unes après les autres et leurs emplois disparaître, Donald Trump est prêt à sacrifier tous les fondamentaux américains préparant la croissance de demain. Il promet ainsi le retour des manufactures sur le sol américain en misant sur le fait que les droits de douane pousseront les entreprises à y localiser leur production pour y échapper, mais aussi la protection contre l’immigration illégale par la restriction de l’attribution de visas et la préférence nationale par le repli commercial.
On pourrait objecter que la réindustrialisation a un coût à court terme et un gain à long terme. Sauf que les chiffres disent l’inverse. Les ouvriers n’ont pas plus de travail, la production manufacturière n’a progressé que de 1,4 % sur un an et le taux d’utilisation des capacités de production stagne à 76,3 %, soit 3,1 points en dessous de la moyenne des années allant de 1976 à 2025. Les droits de douane ne recréent pas un tissu industriel, ils renchérissent les importations des entreprises qui fabriquent encore. La restriction des visas ne protège pas l’emploi ouvrier, elle assèche le vivier d’ingénieurs qui conçoivent les produits de demain.
Ce que fait Donald Trump, c’est sacrifier les avantages comparatifs de son pays, les revenus de la décennie suivante pour financer l’illusion du mandat en cours. C’est un peu comme si un bellâtre venant de toucher un gros héritage décidait de tout dépenser en une nuit pour séduire une conquête éphémère plutôt que d’épargner et de préparer son avenir. La Rust Belt n’aura pas ses usines et l’Amérique aura perdu ses chercheurs, affaibli sa monnaie et alourdi sa dette. Et quand la facture arrivera, ce sont ces mêmes électeurs, ceux aux moindres ressources, qui la paieront le plus cher.
Nous pouvons néanmoins remercier Trump à deux titres. Parce qu’il offre aux enseignants en économie un cas d’école parfait de tout ce qu’il ne faut pas faire à la tête d’un pays, un manuel grandeur nature qui sera étudié pendant des années dans les amphithéâtres. Et parce qu’il permet à la France et à l’Europe, malgré leurs faiblesses, de reprendre une place de choix dans le grand bal des nations, nous offrant la possibilité d’attirer des talents développant les innovations qui assureront notre prospérité économique.
L’histoire aime se répéter. En 1930, le Smoot-Hawley Tariff Act releva massivement les droits de douane américains, provoquant des représailles en cascade et aggravant la Grande Dépression. Près d’un siècle plus tard, les mêmes réflexes produisent les mêmes effets, à une échelle décuplée par la dette et l’interconnexion financière mondiale.
Les États-Unis restent pour le moment la première puissance économique du monde. Mais même Usain Bolt ne peut courir un 100 mètres sur une seule jambe. Une grande nation peut survivre aux crises extérieures. Elle survit rarement aux blessures qu’elle s’inflige elle-même.