Plus d’un tiers du budget de l’État. C’est ce que représenteront les intérêts de la dette en 2030. Un chiffre pharaonique, qui rend bien dérisoires les promesses des candidats à la présidentielle.
OAT, vous avez dit OAT ?
OAT. Cet acronyme économique barbare, inconnu du grand public, va connaître une notoriété éclatante dans les prochaines semaines, jusqu’à sans doute devenir l’acteur principal de la campagne présidentielle.
L’Obligation assimilable du Trésor désigne la reconnaissance de dette de l’État français. En 2026, 300 milliards d’euros de dette nouvelle vont ainsi être empruntés auprès d’assureurs, de fonds de pension et de banques, pour moitié non-résidents (sauf les assureurs, la réglementation leur imposant de détenir de la dette française en garantie des contrats d’assurance-vie). Concrètement, c’est un jeudi sur deux que les agents de l’Agence France Trésor (de véritables magiciens, sans qui notre pays aurait fait défaut depuis longtemps) lèvent de quoi assurer le train de vie de l’État (pensions, traitements des fonctionnaires, services publics) sur le marché obligataire. C’est grâce à eux que la puissance publique peut honorer ses engagements financiers.
Malheureusement, le niveau de l’OAT ne se décrète pas. Un sacré problème pour un pays aussi peu rigoureux budgétairement que le nôtre. Quand les prêteurs doutent de l’émetteur, ils vendent leurs titres, ce qui fait baisser le prix et monter le rendement exigé pour prêter à nouveau.
L’OAT sert de thermomètre aux crédibilités des États. Le « spread », désignant l’écart avec le taux allemand (la référence en zone euro), mesure la prime de risque exigée pour prêter à notre pays plutôt qu’à nos cousins germains. Le 7 septembre, l’OAT 10 ans a atteint 4,2 %, un sommet depuis la crise de 2008, quand le Bund (leur OAT à eux) s’établissait à 3,3 % (son plus haut niveau depuis 2011). Un spread de 0,9 % signifie que pour prêter à la France plutôt qu’à l’Allemagne, le marché exige une prime de risque de près d’un point.
Une fièvre mondiale
Cette poussée mondiale des taux d’intérêt est la conjonction de quatre phénomènes.
Elle est d’abord la conséquence de la fin de l’argent gratuit, cette parenthèse unique dans l’histoire récente. Pendant quinze ans, les banques centrales ont drogué les États en rachetant leur dette à guichets ouverts, jusqu’à rendre les taux nuls, voire négatifs. Il fut même un temps pas si lointain, où l’on payait pour pouvoir prêter aux États. Mais c’est terminé. Les banques centrales ferment les robinets au moment précis où les États réclament plus d’argent. L’analogie est ici simple à réaliser : le dealer a cessé de vendre, mais le consommateur n’a pas entamé son sevrage. Les prêteurs privés prennent le relais et exigent donc d’être rémunérés pour cet effort.
S’y ajoute la concurrence des valeurs technologiques venant draguer l’épargne mondiale à coups d’investissements gigantesques. Quand Nvidia appelle des capitaux pour préparer l’avenir, pourquoi confier son épargne à un État trop occupé à financer le passé ? Les épargnants à la recherche d’une rentabilité intéressante répondent d’eux-mêmes à cette question en investissements sur demain.
Troisièmement, le retour de l’inflation dans un monde qui se croyait durablement à l’abri de ce fléau. Face à la hausse des prix, les banques centrales disposent d’un instrument principal : le relèvement des taux directeurs. La Banque centrale européenne s’apprête d’ailleurs à y recourir pour contrer une dynamique qui menace de s’installer. Or chaque choc géopolitique qui renchérit durablement l’énergie complique davantage leur tâche : il nourrit l’inflation et rend un assouplissement monétaire moins probable, voire impose un nouveau durcissement. Ces risques se multiplient, de la guerre en Ukraine à la crise, plus préoccupante encore, entre l’Iran et les États-Unis autour du détroit d’Ormuz.
Enfin, l’incertitude liée aux effets de l’IA. La révolution que nous sommes en train de vivre n’a pas encore rendu son verdict en matière d’emplois. D’un côté, nous sommes confrontés aux affirmations d’Elon Musk et de Bill Gates sur sa disparition à moyen terme, de l’autre, les estimations des économistes spécialisés sur cette question — dont Philippe Aghion en est le porte-étendard français — montrent que cette révolution technologique sera fortement génératrice d’emplois grâce à la hausse de la productivité. En attendant de savoir de quel côté va tomber la pièce, les investisseurs mettent un prix sur cette incertitude et demandent donc une prime de risque plus élevée pour prêter à des États qui brillent par leur manque d’anticipation sur ce sujet.
Des comorbidités bien françaises
Si la hausse des taux est mondiale, le spread illustre la dégradation plus importante en France qu’ailleurs. La succession de quatre gouvernements en deux ans, le sauvetage in extremis du budget 2026 par une loi spéciale, l’émiettement total de l’Assemblée nationale, rendant le pays ingouvernable, et un potentiel second tour mettant en scène deux candidats populistes pour qui la rigueur budgétaire est absente de leur vocabulaire, incitent les prêteurs à relever leurs exigences pour financer nos dépenses somptuaires.
À cela s’ajoute la volonté de Jean-Luc Mélenchon et ses apôtres néo-convertis comme Mathieu Pigasse, de « mettre au feu une partie de la dette », ce qui joue sans nul doute un rôle dans ce mouvement haussier. Parce que ce qui se cache derrière cette proposition d’un populisme chimiquement pur, c’est ni plus ni moins que l’organisation de la sortie de la France de la zone euro, comme l’ont très bien démontré les prix Nobel Jean Tirole et Philippe Aghion. Même si le leader de LFI a peu de chances d’accéder à l’Élysée, une partie des prêteurs à la France sanctionne la facilité de diffusion de telles inepties, actant combien la rationalité a quitté le débat public et mus par la peur de voir les électeurs être tentés de balayer d’un revers de main un système dont ils sont pourtant les principaux bénéficiaires.
En parallèle, la remontée du Bund elle-même n’a rien d’une consolation pour nous. Si le taux allemand grimpe, c’est parce que Berlin a rouvert le robinet de la dette pour financer son réarmement et ses infrastructures, après des années de rigueur. Or chaque Bund émis concurrence directement nos OAT. S’ils souhaitent acheter une dette libellée en euros, les investisseurs préfèrent la signature d’une économie plus robuste que la nôtre (malgré ses défaillances structurelles bien réelles) et qui ne s’est jamais enfermée dans des délires d’annulation de dette. L’Allemagne honore ses engagements, cela se sait, et se paie moins cher. Longtemps, la rareté du papier allemand rabattait vers nos titres les épargnants du monde en quête d’actifs sûrs. Cette clientèle par défaut s’évapore, et le spread pourrait s’élargir encore.
Les effets secondaires
Pour l’État d’abord, c’est l’arithmétique du « poison lent », dixit les économistes mandatés par Bercy. De 32 milliards d’euros en 2019, la charge de la dette passera à 65 milliards cette année, 75 en 2027, puis 120 en 2030. Un poison lent, car avec huit ans et demi de maturité moyenne, la hausse totale ne s’observe qu’au fil des refinancements. Chaque euro d’intérêt est ainsi pris à l’école, aux armées et à la transition écologique, sans le moindre service public en face.
Pour les ménages, l’impact est direct : les taux immobiliers se formant sur l’OAT à dix ans. Le crédit repasse au-delà de 4,5 %, chaque point supplémentaire amputant d’environ 10 % le pouvoir d’achat immobilier, alors même que la crise du secteur du logement ne cesse de s’amplifier pour de multiples raisons.
Pour les entreprises enfin, la règle est simple. Personne ne prête à une société moins cher qu’à l’État qui l’abrite. Un projet qui rapporte 4 % était rentable quand l’entreprise se finançait à 3 %, mais il ne l’est plus quand elle se finance à 5 %. Des usines, des embauches et des innovations passent ainsi à la trappe.
Pronostic réservé
En janvier dernier, dépasser la barre des 4 % ne figurait pas dans les prévisions de l’année. Aujourd’hui, rien ne garantit que la hausse s’arrête. Les experts de l’Agence France Trésor voient dans ce seuil une borne psychologique. Le plus difficile était de passer de 3,9 % à 4,1 % et, désormais, le mouvement peut créer un effet boule de neige.
Paradoxalement, cette dérive pourrait nourrir la demande. À 4,5 % ou 5 %, la dette française rapporterait plus que la plupart des actions. Les investisseurs en redemanderaient, envoyant au politique le pire des signaux : celui qu’il peut continuer à émettre une dette qui trouvera de toute façon preneur. C’est le piège dans lequel on s’enferme.
Ne cassons pas le thermomètre
Il sera tentant, pour nombre de candidats à la présidentielle, de désigner le marché comme coupable et de dénoncer l’emprise d’une finance sans visage. Le marché obligataire n’est pourtant qu’un thermomètre. Le projet de loi de finances 2027, déposé le 30 septembre, devra prendre en compte la trajectoire des taux pour réduire le déficit. Malheureusement, les déclarations des uns et des autres laissent penser que la maturité a quitté le débat économique, et que chacun cherchera à profiter des discussions budgétaires pour augmenter son temps d’antenne plutôt que d’assainir nos comptes publics. Pendant ce temps, les taux ne manqueront pas de poursuivre leur ascension, indifférents à la démagogie.
La seule ordonnance qui vaille est celle d’un retour du sérieux budgétaire, en mettant (enfin) en chantier la baisse de la dépense publique, ce que TOUS les pays européens ont réussi à faire à la fin du COVID. Pour y parvenir, il faudra avoir le courage de s’attaquer au premier poste de la nation, à savoir les pensions de retraite (420 milliards d’euros en 2026). Vu les volumes concernés, ce serait bien plus efficace (et moins mesquin) que d’amputer (encore) le pouvoir d’achat des actifs en s’attaquant à l’épargne salariale, l’archétype de la mauvaise décision propre à menacer les investissements productifs, pour un rendement marginal (à peine un milliard d’euros).












































